L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 18: The Code Dilemma
Le hall de l’aéroport bourdonnait encore autour d’eux, mais Camille avait l’impression d’être dans une bulle de verre. Le poids de la clé USB dans sa paume était dérisoire—quelques grammes de plastique et de silicium—et pourtant elle contenait l’avenir d’AlgoSens, de Lucas, de Françoise, peut-être même le sien.
« On ne peut pas rester ici, » dit Antoine en lui touchant le coude. « On nous a déjà piégés une fois aujourd’hui. »
Elle acquiesça. Ils traversèrent le terminal à pas rapides, contournant des familles chargées de bagages et des voyageurs d’affaires absorbés par leurs téléphones. Antoine trouva un café discret au premier étage, près d’une baie vitrée donnant sur les pistes. Un avion décolla dans un grondement sourd. Lucie Bernard était probablement sur celui-là, ou peut-être sur un autre.
Camille posa la clé sur la table comme s’il s’agissait d’une bombe à retardement.
« On l’ouvre ici, » dit-elle.
« Pas ici. Trop exposés. »
« Antoine, Lucas nous a donné soixante-douze heures. On en a déjà perdu deux à courir après Lucie. Chaque minute compte. »
Il céda d’un signe de tête. Elle sortit son ordinateur portable, brancha la clé, et le contenu apparut : deux dossiers. L’un intitulé *Code_source_propre*, l’autre *Preuves_Françoise_Ambre*.
« On regarde le code d’abord, » décida-t-elle.
Elle cliqua. Des centaines de fichiers s’ouvrirent en cascade. C’était l’architecture d’Eurêka, mais dans sa forme originale, avant que les manipulations de Françoise ne la corrompent. Camille parcourut les lignes de code avec l’aisance de quelqu’un qui avait passé dix ans à lire ce langage. C’était du bon travail. Du très bon travail.
« Regarde ça, » murmura Antoine, penché par-dessus son épaule. Son doigt pointait une séquence dans le module de traitement des données. « Ça ne devrait pas être là. »
Elle plissa les yeux. La séquence était discrète, enfouie dans les couches d’apprentissage automatique, camouflée par des commentaires innocents. Mais elle la reconnut immédiatement.
« C’est un algorithme de manipulation comportementale, » dit-elle lentement. « Il identifie les patterns émotionnels de l’utilisateur et les exploite pour orienter ses choix. »
« Exactement ce que Lucie décrivait. Le projet Ambre était conçu pour collecter des données de manière illégale. Mais là, c’est pire : il ne se contente pas de collecter, il manipule. »
Camille fit défiler les lignes suivantes. La sophistication était remarquable. Françoise n’avait pas simplement volé des données ; elle avait créé un outil capable d’influer subtilement sur les décisions des utilisateurs—santé, finances, habitudes de vie. Appliqué au cadre du contrat santé qu’AlgoSens poursuivait, un tel outil valait une fortune.
« C’est brillant, » souffla-t-elle.
Antoine se raidit. « C’est illégal. »
« C’est dans une zone grise. »
« Non, Camille. Les lois européennes sur la protection des données entrent en vigueur dans dix-huit mois. Cet algorithme les viole sur au moins trois points. Si on déploie Eurêka avec ce code, on expose la société à des poursuites massives. »
« Si on retire ce code, on perd l’avantage concurrentiel qui nous permettra d’obtenir ce contrat. Le ministère de la Santé veut une solution qui *influence* les comportements des patients, pas juste qui les suit. Sans cette fonctionnalité, on est une plateforme parmi vingt autres. » Elle referma son ordinateur. « Lucas veut ce code. Il veut le vendre à son tour, probablement aux mêmes organismes qui ont financé Ambre. Si nous le lui donnons, il nous laisse tranquilles. On signe un accord de non-divulgation, on garde les preuves contre Françoise, et on continue notre vie. »
Antoine la dévisagea comme si elle venait de proposer de brûler une église.
« Tu veux lui céder ? Sérieusement ? »
« Je veux sauver la boîte. Ça fait douze ans que je travaille pour construire quelque chose qui compte. AlgoSens a failli mourir ce mois-ci, et je ne vais pas laisser ça arriver par principe éthique quand on a la solution devant nous. »
« La solution *pour nous*, pas pour la boîte. Remettre ce code à Lucas, c’est permettre que cet algorithme soit déployé à grande échelle. Des milliers de personnes manipulées sans consentement. Tu te rends compte de ce que tu proposes ? »
Elle se leva. Les quelques clients du café tournèrent la tête, puis retournèrent à leur café.
« Tu te rends compte, toi, du luxe que tu as de pouvoir te permettre d’être naïf ? » Sa voix était montée d’un cran, et elle le sentait, mais elle ne pouvait plus s’arrêter. « Tu as échoué parce que tu n’as pas eu la vision d’ensemble chez NeuroSys. Parce que tu es resté accroché à ton code propre, à tes principes. Et regarde où ça t’a mené. À ramasser tes affaires dans un carton, à te faire engager comme simple ingénieur dans une boîte qui valait mieux que toi. »
Le silence qui suivit était si épais qu’elle entendait à peine le moteur des avions au-dehors.
Antoine se leva lentement. Son visage était pâle, son regard froid.
« Tu as raison, » dit-il calmement. « J’ai échoué chez NeuroSys. Et tu viens de me rappeler pourquoi j’avais cessé de faire confiance aux gens qui me ressemblaient le plus. » Il ramassa son sac. « Je croyais que nous étions une équipe. »
Il se tourna et descendit les escaliers du café sans un regard en arrière.
Camille demeura figée, la main suspendue au-dessus de l’ordinateur, les doigts tremblants. Elle voulait crier quelque chose pour le retenir. Mais quoi ? Qu’elle n’avait pas pensé ce qu’elle avait dit ? C’était faux. Elle l’avait pensé, chaque mot. Elle l’avait gardé comme une flèche dans son carquois, et elle l’avait tirée au premier moment de tension.
Elle se rassit lourdement. Autour d’elle, le café tournait comme une machine indifférente. Les haut-parleurs annonçaient un départ pour New York. Quelqu’un riait près du comptoir.
Elle ouvrit à nouveau l’ordinateur. Le code luisait sur l’écran. Il était là, propre, compact, prêt à être déployé. Prêt à être vendu. Prêt à détruire Françoise et à satisfaire Lucas.
Elle pensait à sa mère disparue, à qui elle avait promis, à l’âge de douze ans, qu’elle ferait quelque chose de bien dans sa vie. Pas une promesse faite à voix haute. Une promesse silencieuse, scellée devant une tombe.
Et voilà qu’elle s’apprêtait à la trahir.
Elle ferma l’ordinateur. Le clic du couvercle lui sembla aussi définitif qu’un coup de marteau sur un cercueil.
Le téléphone vibra. Un message d’Antoine. Trois mots : *Je suis au bar, dehors.*
Elle releva la tête. À travers la baie vitrée, elle l’aperçut, debout près de la sortie, un café à la main. Il ne la regardait pas. Il regardait le ciel, les avions, quelque part où il n’y avait pas de mensonge.
Camille resta assise encore deux minutes. Puis elle rangea la clé USB dans sa poche intérieure, ferma son sac à dos, et descendit les escaliers.
Mais en traversant la salle, son regard accrocha une silhouette dans le terminal adjacent. Un homme en costume sombre, téléphone à l’oreille, qui la fixait avec une insistance trop marquée. Elle accéléra le pas. Quand elle passa devant la baie du café, l’homme avait disparu.
Mais il lui avait semblé reconnaître les initiales brodées sur sa veste : LBV. La société de Lucas Vasseur.
Il savait qu’ils étaient ici. Il savait probablement ce qu’ils avaient en leur possession.
Elle poussa la porte du terminal, rejoignit Antoine sans un mot. Il releva la tête, la regarda avec une prudence douloureuse.
« Qu’est-ce qu’on fait, Camille ? »
Elle sortit la clé USB et la tint entre eux, à hauteur des yeux.
« On la garde. Mais je pense que nous n’avons plus le luxe de choisir seuls. Lucas sait que nous avons vu Lucie. Il va s’activer. Il faut qu’on le devance. »
Antoine plissa les yeux. « Tu as un plan ? »
Elle inspira. Son cœur battait encore vite, mais sa voix était ferme.
« Je vais voir Françoise. Ce soir. Avant que Lucas ne fasse bouger ses pions. »
Antoine pâlit. « Françoise ? Après ce qu’on sait d’elle ? »
« Justement, » répondit Camille. « Elle ignore que nous avons les preuves. C’est notre seul avantage. Peut-être le dernier. »
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