L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 2: Partners in Distrust
La lumière crue de la salle de conférence bourdonnait comme une mouche captive. Camille avait choisi le fond le plus flatteur — la verrière du septième étage, avec la Seine en contrebas — mais à 9 h 47, la vitre reflétait surtout son teint de papier mâché. Elle n’avait pas dormi. Le chiffre des coûts d’infrastructure dansait encore derrière ses paupières.
— Tu peux arrêter de serrer la souris comme ça ? dit Antoine sans lever les yeux de son ordinateur. Elle va faire une syncope.
Il était assis en face d’elle, chemise bleue impeccable, mâchoire carrée, l’air de celui qui a pris un café plantureux et une douche froide à 6 heures. Il n’avait pas l’air fatigué. Il n’avait pas l’air nerveux. Il avait l’air d’un homme qui allait présenter *sa* vision aux investisseurs, quelle que soit la place de Camille dans cette histoire.
— Je préfère la tenir fermement, répondit-elle. On ne sait jamais qui pourrait la voler.
Il sourit, sans chaleur.
— Bonne esprit. On en aura besoin.
Le voyant vert de l’application de visio clignota. Camille respira un grand coup. Derrière elle, le médaillon de Théo affichait statut en ligne, mais l’image était coupée. Il avait promis de se connecter depuis l’open space pour appuyer ses chiffres. Il n’était pas là. *Rien de grave. Il arrive.*
L’écran s’anima. Trois fenêtres s’ouvrirent. Sophie Valence, associée chez Partech, à peine quarante ans et une coupe au carré qui en disait long sur sa tolérance aux absurdités. Marc Duverne, de CapHorn, plus doux mais plus dangereux : il posait des questions en velours, comme un tueur qui endort sa cible. Et derrière eux, en arrière-plan, on devinait les tours de La Défense. Leurs bureaux à eux étaient beaux. Pas beaux-pour-une-startup. Beaux-tout-court.
— Camille, Antoine. Sophie ouvrit le bal. On a vu vos derniers chiffres. Touchants. Mais on veut comprendre la suite.
Camille fit glisser son premier slide sur l’écran partagé. Un graphique en courbes, net, prudent. La trajectoire actuelle de Sentio : croissance régulière, rétention stable, trois comptes pilotes en phase finale de validation.
— Nous restons sur le cap validé l’automne dernier. Sentio remplit son rôle : détection précoce des biais conversationnels dans les modèles clients. On a signé deux partenariats de distribution la semaine dernière, et le taux de churn projeté baisse de 8 % au trimestre prochain.
Marc hocha la tête, lentement. Sceptique. Antoine, à côté d’elle, s’éclaircit la gorge.
— *Camille* présente le scénario conservateur. C’est noble. Mais la question de Sophie est plus profonde, et je vais y répondre franchement.
Il prit le contrôle de l’écran partagé d’un clic sec. Une nouvelle slide. Design différent : plus brut, plus sombre, avec des mots en majuscules rouges. U-X-P-R-E-N-V-E-R-S. Il expliqua son plan : abandonner la logique de diagnostic pure pour une refonte éditoriale de l’interface, faire de Sentio non plus un outil mais une expérience, viser les tombereaux de budgets créatifs des grands comptes tech. Il parla de disruption. Il parla de natural language processing en interface immersive.
Camille sentit une pulsation dans sa tempe.
— C’est un pivot complet, dit-elle en ricanant poliment. Nous n’avons ni l’équipe design, ni les compétences neuro-cognitives pour un tel produit avant 18 mois. Et nos clients pilotes nous ont choisis pour la simplicité, pas pour la sensation.
— Vos clients pilotes, corrigea Antoine avec une précision chirurgicale, sont trois PME qui ont peur de leurs propres ombres. Les grands comptes ne signent pas pour une courbe stable. Ils signent pour une histoire.
Sophie gloussa, croisant les bras.
— Les histoires, c’est bien. Mais on rémunère les bilans.
— Justement, continua Antoine. Le coût d’infrastructure de Sentio explose à cause d’un contrat signé dans un autre temps. Si on garde cette architecture, chaque session utilisateur nous coûte plus qu’elle ne rapporte. La refonte n’est pas un luxe. C’est une bouée.
Camille le regarda. Il citait le chiffre confidentiel qu’elle avait appris hier. Comment — elle avait à peine eu le temps d’en informer Théo. Elle préféra ne pas répondre à cette question tout de suite. Elle attrapa le clic.
— Je vais vous montrer notre roadmap produit telle qu’elle est prévue. Ceci est notre fond.
Elle ouvrit le slide qu’elle préparait depuis des jours : un diagramme propre, cercles bleus et verts, échéances claires, mentions CIR-récupérables. Tout y était. Le slide chargea, puis se figea. Un message rouge clignota en haut de l’écran : *Erreur de rendu. Affichage de la dernière version disponible.*
Camille fronça les sourcils. Ce n’était pas un message normal. Le slide suivant, qui apparut en boucle — sans qu’elle n’ait rien cliqué — ne l’était pas davantage.
*Roadmap confidentielle — Février — Plan d’éviction de Sentio v1, migration forcée vers le pipeline de priorisation interne « MERCIER ».*
Le nom en toutes lettres. Les noms de clients cibles, des logos de grands groupes, une date de déploiement interne, et en bas, en caractères plus petits mais parfaitement lisibles sur la caméra HD : *Présentation au board. Réunion du 3 mars. Destinataires : Sophie Valence, Marc Duverne.*
Le silence qui suivit avait la consistance d’un bloc de ciment.
Camille, geste réflexe, ferma l’application. Trop tard. Les visages des investisseurs, sur les trois fenêtres, étaient fixes. Sophie avait retiré ses lunettes. Marc avait les yeux plissés.
— Camille. Sophie articula, en détachant chaque syllabe. Vous venez de nous montrer une feuille de route que nous n’avons jamais vue. Vous nous avez parlé de « cap validé l’automne dernier » il y a dix minutes. Vous nous montrez maintenant un plan d’éviction de votre propre produit au profit du projet d’Antoine.
— Ce n’est pas notre plan, coupa Antoine, trop vite. Le ton était dur, mais son visage exprimait autre chose : pas de triomphe. Pas de crise de panique. Quelque chose comme… de la lucidité. J’ai déjà signalé une anomalie sur ce module de présentation il y a trois jours. Bug d’affichage latent dans le système de contrôle de versions. J’ai envoyé un ticket.
— Personne ne m’en a parlé, murmura Camille.
— J’ai écrit à ton second. Théo. Réponse automatique. Il a l’affaire en cours.
Un frisson glissa le long de la nuque de Camille.
Marc toussa.
— Mesdames, messieurs. Ceci n’est pas un appel de confirmation. C’est un appel d’alerte. Nous reporterons toute discussion d’investissement au prochain trimestre. Vous avez deux semaines pour aligner vos positions.
Il cliqua. Sophie fit de même, en silence. Les trois fenêtres disparurent.
La salle tomba dans une rumeur de climatisation.
Camille se tourna vers Antoine. Il avait croisé les bras, le regard sur l’écran éteint.
— « MERCIER », dit-elle, la voix rauque. Ton nom. Dans un plan d’éviction dont je ne sais rien. Et tu prétends ignorer ?
— Prétendre, Camille, c’est exactement ce que tu fais depuis que je suis passé la porte de ce bureau. Je te signale une fuite, un bug. Je ne te demande pas de me croire. Mais vérifie les logs. Vérifie qui a envoyé le ticket. Vérifie qui a répondu, et ce qu’il a fait.
Il sortit son téléphone, il lui montra un écran. Un ticket interne, daté de trois jours. Titre : *Risque de fuite de version — Roadmap board. Priorité haute.* Assigné à : Théo Brossard — ouverture à 14 h 12. Aucune réponse. Aucune marque de clôture. Et la capture d’écran du fil de diffusion système montrait que la modification à l’origine du glitch avait été faite — un commit système — deux heures après l’envoi de ce ticket.
Quelqu’un avait lu le ticket. Puis l’avait déclenché.
Camille s’affaissa légèrement, une main sur le bord de la table. Elle pensa à Théo, son allié, son complice de toujours, celui qui gardait son agenda secret et connaissait ses mots de passe de gestion. Son numéro direct. Son café préféré.
Elle entendit Antoine refermer son ordinateur doucement.
— Nous avons un même ennemi, j’ai l’impression, dit-il à voix basse, mais il n’est pas dans cette pièce.
Camille ne répondit pas. Elle écarta le silence, puis envoya un message mental — presque une prière — à Théo : *Dis-moi que c’est une erreur. Réponds-moi. Réponds.*
Dans le coin de l’écran de sa vieille application de messagerie interne, un point vert clignota : Théo venait de se connecter, à distance, depuis un café de la rue Montorgueil, là où il n’avait aucun rendez-vous professionnel.
Elle rangea son téléphone dans sa poche.
— Antoine. On refait le point en privé. Sans la vitrine. Et cette fois, personne ne devra le savoir.
Elle ne savait pas encore si elle lui faisait confiance. Mais après avoir vu son nom écrit en lettres rouges sur un slide qu’elle n’avait jamais conçu, elle savait au moins une chose : elle venait de traverser le miroir, et de l’autre côté, il y avait quelqu’un qui savait des choses qu’elle ignorait, qui pouvait briser une levée de fonds en trente secondes, et qui avait son plus proche lieutenant à sa disposition.
Elle retira la souris, la posa délicatement sur la table. Puis, avec une calme qui surprit même Antoine :
— Allons trouver qui joue à ce jeu-là. Et cette fois, on ne jouera pas les règles qu’ils écrivent.