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L'Algorithme de Paris

Lire le chapitre 3: The Red Scarf

Le grincement de la porte de l’atelier de Françoise tira Camille de sa torpeur. Elle avait marché depuis le bureau sans vraiment voir les rues, le cerveau encore saturé par les chiffres qui dansaient derrière ses paupières. Françoise Bélanger, soixante-deux ans, cheveux blancs coupés court, l’attendait près d’une fenêtre donnant sur les toits de l’île Saint-Louis.

« Tu as une tête de petite fille qui a perdu son cartable », dit Françoise sans se retourner.

Camille s’efforça de sourire. « Quelque chose comme ça. »

Françoise avait fondé trois startups, vendu deux, tué la troisième volontairement pour ne pas trahir ses principes. Lorsque Camille l’avait rencontrée cinq ans plus tôt, lors d’une conférence minable dans le 13e, Françoise était la seule personne dans la salle qui parlait d’éthique et de produits comme s’ils étaient inséparables. Depuis, elle était devenue le roc silencieux auquel Camille s’accrochait quand le sol se dérobait.

« Assieds-toi. » Françoise désigna une chaise recouverte d’un tissu à fleurs défraîchi. « Tu veux du thé ? Non, tu ne veux pas de thé. Tu veux parler. Alors parle. »

Camille se laissa tomber sur la chaise. « On a un espion dans l’équipe. J’ai deux semaines pour le débusquer avant que les investisseurs ne retirent leurs billes. Un type que je ne connais pas depuis trois semaines me pousse à saborder mon propre produit, et mon meilleur élément ignore un ticket crucial parce qu’il était en train de boire un café quelque part. »

Françoise écoutait, immobile, les mains croisées sur ses genoux. Elle ne posa aucune question. C’était toujours comme ça : elle laissait Camille vider le sac jusqu’à ce que les pièces du puzzle commencent à tourner toutes seules dans le vide.

« Et il y a Antoine », ajouta Camille, plus doucement. « Je devrais le détester. Je le déteste presque. Mais hier, il m’a dit quelque chose qui me chiffonne. Il prétend qu’il m’a prévenue du bug par Théo. Et quand je vois comment il a désamorcé l’attaque des investisseurs, je me demande s’il est vraiment l’ennemi ou si on est en train de nous monter l’un contre l’autre. »

Françoise se leva, traversa la pièce encombrée de toiles et de livres, et ouvrit un tiroir en acajou massif. Ses doigts fouillèrent un instant avant d’en sortir un carré de soie écarlate, plié avec un soin religieux.

« Tiens. »

Camille prit le tissu. La soie était légère, presque liquide, d’un rouge profond qui semblait capter la lumière du soir.

« C’était mon écharpe de chance », dit Françoise. « Je la portais quand j’ai signé mon premier contrat majeur. Quand mon associé m’a trahie, je la portais encore, parce que c’est là que je me suis souvenue que j’étais celle qui avait construit l’entreprise, pas celle qu’il essayait de détruire. » Elle marqua une pause. « Mets-la quand tu auras besoin de te rappeler qui tu es. Pas qui tu veux être, ou qui on essaie de te faire croire que tu es. Qui tu es. »

Camille déplia l’écharpe, laissa courir la soie entre ses doigts. Elle sentit une boule se former dans sa gorge et la ravala sans un bruit.

« Je ne sais pas si je vais sauver AlgoSens », dit-elle.

« Ça, c’est une certitude que tu n’auras jamais. » Françoise s’assit en face d’elle. « Par contre, je sais que tu as déjà sauvé des choses que tu pensais perdues. Rappelle-toi comment tu m’as convaincue de ne pas vendre ma deuxième boîte alors que tout le monde me poussait à la brader. »

Malgré elle, Camille sourit. « Vous m’avez dit que j’étais insupportable. »

« Tu l’étais. Tu l’es probablement toujours. » Françoise se pencha en avant. « C’est souvent ce qui fait la différence. Maintenant, dis-moi ce que tu vas faire concrètement. Pas ce que tu vas ressentir. Ce que tu vas faire. »

Camille prit une inspiration. « Ce soir, il y a un cocktail au Cercle de l’Industrie. Des investisseurs, des fondateurs, de la vermine dorée. Antoine sera là. Je vais l’observer, le sonder, et en profiter pour voir si quelqu’un d’autre semble trop intéressé par nos problèmes internes. »

Françoise hocha la tête. « Bon. Et tu porteras l’écharpe. »

« Je ne peux pas — »

« Tu le peux. Et tu le feras. » Ce n’était pas une suggestion.

Camille se leva, drapa l’écharpe autour de son cou. Le tissu était frais, plus lourd qu’il n’y paraissait. Elle se regarda dans un miroir fêlé suspendu au mur : une femme de trente-quatre ans, cernes marqués, mâchoire serrée, et un rouge vif qui lui donnait l’air de porter une armure.

« Merci », dit-elle.

Françoise lui tourna déjà le dos, retournant à sa fenêtre. « Va. Mais Camille ? »

« Oui ? »

« Ne confonds pas la méfiance avec la sagesse. Parfois, ils ne se ressemblent que de loin. »

Le Cercle de l’Industrie sentait le parquet ciré, le cigare froid et l’argent ancien. Des lustres en cristal jetaient une lumière dorée sur des groupes d’hommes en costume ajusté et de femmes en tailleur. Camille serra la main de trois fondateurs, échangea deux banalités avec un associé de fonds qu’elle avait déjà croisé — toujours trop intéressé, jamais utile — et repéra Antoine près du bar. Il tenait une coupe de champagne qu’il ne semblait pas boire, sa veste noire impeccable, son regard balayant la salle avec une intensité qui le rendait presque invisible parmi les conversations feutrées.

Elle s’approcha. « Vous avez l’air d’un loup qui compte les moutons. »

Antoine se tourna, et pour un instant, ses traits se défirent — pas de sourire, pas de provocation, juste une surprise qui s’effaça aussitôt. « Et vous, une brebis qui s’est teinte en rouge. »

« Ça, c’est mon armure, pas un déguisement. »

Il haussa un sourcil. « Ah. Alors vous êtes venue pour la guerre. Bien. Moi aussi. » Il indiqua discrètement, du menton, un homme trapu à la barbe grisonnante au fond de la salle. « Vous voyez Laugier ? »

« Olivier Laugier. Partenaire chez Helios Capital. Pourquoi ? »

« Parce qu’il a investi dans Neuroline il y a deux ans, et que Neuroline a lancé un produit de diagnostic émotionnel trois mois avant notre sortie prévue. » Antoine but une gorgée de champagne, puis reposa la coupe sur le zinc. « Coïncidence ? Peut-être. Mais notre roadmap interne parle de Sentio comme d’un produit mort-né. Laugier, lui, parle à des gens qui achètent des produits mort-nés pour les ressusciter. »

Camille le dévisagea. « Neuroline est un compétiteur direct, pas un client. Pourquoi voudrait-il — »

« Pour la technologie. Pas pour la marque. » Antoine se tourna vers elle, et cette fois son regard était franc. « Sentio est votre bébé. Moi, je suis payé pour le regarder froidement. Et froidement, la technologie que vous avez construite vaut plus que notre trésorerie actuelle. Si quelqu’un veut tuer Sentio, ce n’est pas pour nous faire de la peine. C’est pour nous acheter à prix cassé dans six mois. »

Le silence entre eux dura une seconde, deux. Les conversations autour se fondaient en un bourdonnement indistinct. Camille se sentait piégée devant une porte qui venait de s’entrouvrir.

« Vous auriez pu me dire ça plus tôt. »

« Vous ne m’auriez pas cru. Et puis, » il marqua une pause, « je ne suis pas encore sûr que vous êtes du même côté que moi. »

Camille tendit la main. « Alors peut-être qu’on peut commencer par là. »

Antoine hésita, puis serra sa main. La poignée était ferme, pas trop longue, pas trop molle. Juste une poignée de deux adversaires qui viennent de comprendre qu’ils ont peut-être un ennemi commun.

« C’est quoi, Laugier a intérêt à la mort de notre produit ? » demanda-t-elle à voix basse.

« Son fonds contrôle douze pour cent de Neuroline. Neuroline a besoin de notre moteur de sentiment pour décrocher un contrat avec un gros opérateur télécom avant la fin de l’année. Si on crashe, il nous rachète pour une bouchée de pain. »

« Vous êtes sûr de ça ? »

« Je suis sûr qu’il est ici ce soir, qu’il a déjà parlé à trois de nos investisseurs, et que personne dans cette salle n’est venu me parler à moi, le gars qui doit prétendument tuer votre produit. » Antoine lui rendit son regard. « Ça vous paraît normal ? »

Camille secoua la tête. « Non. Pas normal du tout. » Elle voulut ajouter quelque chose, mais son téléphone vibra dans sa poche — un message de Théo : « Désolé pour hier. Des nouvelles du contrat serveur. Demain matin. » Elle remit le téléphone dans sa poche et tourna la tête vers la salle. Laugier avait disparu.

« Je dois y aller », dit-elle.

« Ce soir ? »

« Oui. » Elle fit demi-tour, puis se retourna. « Antoine. Merci. Pour Neuroline. »

Il inclina la tête, une fois, sans un mot.

Elle sortit du Cercle, l’écharpe rouge encore autour du cou, et traversa la rue jusqu’à sa voiture. La bruine s’était mise à tomber, fine et froide. Elle défit l’écharpe pour la ranger dans son sac, s’arrêta, la sentit entre ses doigts.

Elle était sur le point de franchir la porte du petit restaurant où elle avait réservé une table pour dîner seule quand un serveur l’arrêta près du vestiaire. « Madame Laurent ? Un monsieur vous a laissé quelque chose. »

Il lui tendit une enveloppe blanche. Camille l’ouvrit en marchant vers la rue.

À l’intérieur, un mot manuscrit sur papier épais, et une photo imprimée en noir et blanc : l’écharpe rouge, qu’elle avait dû laisser sur une chaise du Cercle.

Le mot disait :

« Bel objet. Il vous va bien. Je pense que nous avons des choses à partager concernant les récents malheurs d’AlgoSens. Dîner demain. Laissez votre adversaire chez lui. — Lucas »

Camille relut le nom, le souffle court. Lucas Vasseur. Un investisseur indépendant, discret, qui n’avait jamais montré le moindre intérêt pour son entreprise. Et qui avait photographié son écharpe dans une salle bondée, sans qu’elle s’en aperçoive.

Elle consulta l’heure. Vingt et une heures. Demain, elle avait la réunion de budget avec le CFO. Elle devrait choisir qui garder.

Camille replia le mot, le glissa dans sa poche, et remonta dans sa voiture. Elle ne savait pas encore si Lucas était une piste ou un piège. Mais elle savait qu’elle répondrait.