L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 22: The Journalist's Price
Le café était un piège à touristes, mais Jean-Rémy Lefort l’avait choisi précisément pour ça. Personne ne venait ici pour travailler. Personne ne venait ici pour être vu. Juste des espresso hors de prix et des conversations que personne n’écoutait.
Camille était arrivée la première, par habitude. Elle avait choisi la table du fond, dos au mur, face à la vitre. La pluie de novembre ruisselait sur le verre, déformant la silhouette des passants. Dans sa main, son téléphone vibrait toutes les trente secondes. Des messages d’Antoine. Des messages de Théo. Elle les laissait tous en attente.
Jean-Rémy était en retard de sept minutes. Il entra avec l’air de celui qui n’est jamais vraiment en retard, seulement décalé dans un monde trop lent pour lui. Cinquante ans, des lunettes fines, un manteau en cachemire qui avait dû coûter plus que son loyer mensuel à elle. Il repéra Camille immédiatement, commanda un café au comptoir, puis s’assit en face d’elle sans un mot.
— Mademoiselle Laurent. Je dois avouer que vous m’avez surpris.
— Vous m’avez contactée la première, répondit-elle. Sur mon mensonge. Sur le chiffre de rétention que j’ai falsifié il y a trois ans.
Il haussa un sourcil. Elle ne lui faisait pas le plaisir de détourner le regard.
— Vous avez fait vos devoirs, dit-il. C’est rare.
— J’ai un rival qui essaie de me détruire, un conseil d’administration qui vient de voter à égalité, et un produit qui pourrait soit sauver des milliers de patients soit les manipuler à leur insu. Vous faites partie de la solution ou du problème ?
Il posa son café, le remua lentement.
— C’est une manière de commencer.
— C’est la seule qui me reste.
Jean-Rémy laissa passer un silence. Le genre de silence exercé, celui qui pousse l’autre à parler pour le combler. Camille ne dit rien. Elle avait appris ça avec Françoise, même si tout le reste de son apprentissage était désormais contaminé.
— D’accord, dit-il finalement. Racontez-moi.
Elle parla. Pas tout, pas encore. Mais elle lui donna le squelette : Lucas, son achat de 10%, la réunion du conseil, la clause de veto. Elle lui donna Hugo, la hire suspecte, les logs IP. Elle lui donna la chronologie du code — avant Lucas, après Lucas — et l’écart béant entre la version propre et la version contaminée.
Jean-Rémy écouta sans prendre de notes. Ses doigts tambourinaient sur la table, en rythme avec la machine à café.
— Vous me demandez d’écrire une histoire sur un homme riche qui tente de saboter une entreprise. Ce n’est pas une nouvelle. C’est un mardi.
Camille posa son téléphone face contre table.
— Je vous demande plus que ça. Je vous demande de raconter la seconde partie. Le produit. L’algorithme Sentio, version éthique. Ce qu’il peut faire quand il n’est pas corrompu : détecter des crises cardiaques sur les données de montres connectées, alerter les urgences avant que le patient ne s’effondre. Des milliers de vies.
Il la regarda longuement.
— Vous voulez que je devienne votre relation publique. Votre cheval de Troie.
— Je veux que vous fassiez votre travail. Raconter la vérité. Et si dans la vérité, un lancement de produit occupe quelques paragraphes, ce n’est pas de la propagande. C’est du contexte.
Jean-Rémy retira ses lunettes, les nettoya avec un coin de sa manche.
— J’ai besoin de documents originaux. Pas de récits. Pas de témoignages anonymes. Des factures, des contrats, des logs, des emails. Si vous me donnez de la poésie, je vous rends un article sur votre mensonge de rétention, et on en reste là. Si vous me donnez la preuve, je vous raconte tout.
Camille acquiesça.
— Vous aurez tout. Je construis une data room.
Elle se leva, glissa un billet sous sa tasse.
— Vous voyez le nœud papillon à l’entrée ? dit-elle.
Jean-Rémy se retourna. Un homme en costume sombre lisait le menu à l’extérieur, à l’abri sous l’auvent.
— C’est un des hommes de Lucas. Depuis que j’ai voté contre lui, j’ai une ombre.
— Et vous voulez que je publie une histoire ce week-end.
— Je veux que vous soyez prêt à publier quand je vous donne le feu vert.
Il sourit pour la première fois. Un sourire bref, incrédule, presque admiratif.
— Vous êtes soit très courageuse, soit très imprudente.
— Les deux, probablement. À bientôt, Monsieur Lefort.
Elle sortit par l’arrière du café, traversa la cuisine dans l’odeur de friteuse et de sueur, et déboucha dans une ruelle étroite où Antoine l’attendait, adossé à une camionnette de livraison.
— Alors ? demanda-t-il.
— Il veut des preuves. Les vraies.
— On les a. En partie.
Camille remonta le col de sa veste contre la pluie.
— Antoine, on a besoin de remonter les IP jusqu’aux serveurs. Pas juste les logs qu’on a pu glaner. Il me faut une chaîne complète : le poste de Hugo, l’heure, la demande — tout.
Il hocha la tête.
— J’ai commencé. Le problème, c’est que les logs de Hugo pointent vers une adresse à Saclay.
— Un datacenter public ?
— Oui. Mais en creusant, j’ai trouvé des metadata qui matchent un autre système. Un serveur privé. Et ce serveur… il est situé dans les locaux de Lucas.
Camille s’arrêta net, au milieu du trottoir. La pluie glissait sur ses paupières.
— Tu en es sûr ?
— À 97%. Le reste, c’est le doute raisonnable. Mais si on arrive à identifier la machine exacte, je peux construire la chaîne. Bureau de Lucas, adresse IP, horodatage syncopé à la minute près.
— C’est une preuve directe.
— C’est une preuve circonstancielle renforcée. Ça nous suffit pour publier, mais pas pour gagner en justice.
— On verra la justice plus tard. D’abord, l’opinion.
Ils reprirent la marche, remontant la rue Mouffetard sous les stores fracassants de pluie. Puis Camille sentit une présence derrière eux, un pas légèrement trop appuyé. Elle se retourna.
Théo.
Son second. Celui qui tenait l’équipe quand elle était en réunion. Celui qui avait toujours un fichier prêt, une réponse, une solution. Théo, trempé jusqu’aux os, le visage pâle comme quelqu’un qui n’a pas dormi depuis des jours.
— Camille, dit-il. Il faut que je te parle.
— Tu me suis depuis combien de temps ?
— Depuis le café. Depuis avant. J’ai su que tu sortirais par derrière.
Antoine s’était rapproché, sans être agressif. Une position d’attente.
Théo avala sa salive. Ses mains tremblaient, ou c’était la pluie.
— Je dois te dire quelque chose. Et je n’ai qu’une chance de le dire une fois, avant de redevenir celui que je suis.
— Parle.
— Lucas m’a embauché. Pas comme développeur. Comme informateur. Il a payé mon frère — mes dettes — en échange de ce que je pouvais lui apporter sur toi. Sur l’équipe. Sur les décisions. C’est moi qui ai modifié les logs pour que l’on accuse Antoine.
Le silence s’étira sous la pluie, plus long qu’un battement de cœur.
Camille sentit le froid monter de ses pieds, de ses doigts, envahir sa poitrine. Théo. Son Théo. Celui qui organisait les stand-ups du lundi. Celui qui lui avait offert une carte de remerciement signée par toute l’équipe pour son anniversaire.
— Tu l’as fait pour de l’argent, dit-elle.
— Pour sauver mon frère. Il est dans un cercle de jeu, à Belleville. Lucas a découvert ça par son réseau. Il m’a donné le choix : collaborer, ou laisser les créanciers le retrouver.
Antoine fit un pas en avant.
— Et maintenant ? Pourquoi tu changes de camp ?
— Parce que Lucas m’a fait signer un contrat qui documente tout. Et il m’a menacé d’envoyer à mon frère la preuve de ma collaboration s’il avait besoin de me faire taire. Il s’est assuré que je ne puisse jamais redevenir libre. Mais j’ai vu ce que tu fais, Camille. J’ai vu l’équipe se battre pour sortir la version éthique. J’ai vu ce que ça coûte. Et je ne veux plus être de son côté.
Elle le regarda. Ses yeux étaient rouges, fiévreux.
— Tu as une preuve ? demanda-t-elle. Quelque chose que je puisse utiliser ?
Il fouilla dans sa poche intérieure, en sortit un téléphone bon marché, avec une coque fissurée. Il l’alluma, navigua dans les fichiers audio, et pressa play.
Une voix. Lucas, sèche, nette, reconnaissable entre toutes, celle qui résonnait encore dans les conseils d’administration :
« — Je me fous de la méthode. Hugo, vous vous occupez des layoffs. Théo, vous verrouillez les logs à la date qu’on a dite. Si Antoine est écarté, on a le contrôle. Si Camille sourit encore une fois, il faudra qu’elle comprenne que ce n’est pas une négociation. C’est une prise de guerre. »
Le fichier s’arrêta.
Camille tendit la main. Théo hésita, puis lui donna le téléphone.
— Il y a quarante-trois secondes de plus, dit-il. Mais celles-là suffisent à le relier aux deux.
Elle prit le téléphone, le glissa dans sa poche, à côté de la clé USB de Lucie.
— Tu as fait le bon choix, dit-elle. Mais tu comprends que ça ne répare pas, n’est-ce pas ? Ça ne me rend pas ta confiance. Ça me donne seulement une raison de ne pas te détruire.
Théo acquiesça.
— Je sais.
— Et il va te falloir plus que des excuses. Il va te falloir un témoignage écrit, signé, avec tous les détails. Et une comparution, si on arrive devant un tribunal.
— Je ferai tout ce que tu demandes.
— Bien. Va te sécher, Théo. Et si Lucas t’appelle, tu lui dis que je n’ai toujours rien vu venir.
Il tourna les talons, disparut dans une entrée d’immeuble. Antoine attendit qu’il soit hors de vue avant de parler.
— Tu vas vraiment te servir de lui ?
— Je vais le laisser se racheter. C’est différent.
Elle regarda le téléphone dans sa main, la pluie qui brouillait l’écran.
— Antoine, on a maintenant la chaîne complète. Les logs de Hugo, le serveur de Lucas, la voix sur l’enregistrement. On a assez pour un article.
— Et assez pour le conseil.
— Pas encore. Il nous faut la date.
— Quelle date ?
— Celle du lancement. On publie l’article le même jour, en même temps que le produit. Comme ça, Lucas ne pourra pas nous couper l’herbe sous le pied dans les médias sans détruire sa propre couverture.
Antoine sourit, pour la première fois depuis des jours.
— Donc on lance dans quatre jours.
— On lance dans quatre jours.
Elle rangea le téléphone dans son sac, leva les yeux vers le ciel gris de Paris.
Quelque part dans la ville, Lucas se croyait encore vainqueur. Il avait tort. Mais elle connaissait son propre cœur assez pour savoir qu’elle n’était pas aussi différente de lui qu’elle voulait le croire : elle avait aussi ses armes. Elle choisissait seulement de ne pas les utiliser sur les innocents.
Pour l’instant.
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