L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 23: The Product Launch
Les serveurs ronronnaient dans la salle blanche, mais Camille n’entendait que le battement sourd de son propre cœur. Elle fixait l’écran de validation, la version épurée de Sentio qui tournait en boucle depuis six heures maintenant, sans une seule erreur. Derrière elle, Antoine massait ses tempes, les yeux injectés de sang. Trois nuits blanches sur quatre jours, et elle voyait aux épaules affaissées de son équipe que l’épuisement avait remplacé l’adrénaline.
— La signature du contrat de santé publique, c’est demain à dix heures, dit-elle sans se retourner. Si on ne déploie pas Sentio en conditions réelles avant minuit, on perd la clause de conformité.
— On est à 99,2 % de fiabilité, répondit Antoine en se levant pour la rejoindre. L’audit indépendant exigeait 99 %. C’est suffisant.
— C’est suffisant pour l’audit. Pas pour le ministère.
Un silence tendu s’installa. Élodie, qui s’était endormie sur une chaise dans le coin, ouvrit un œil. Le café avait depuis longtemps cessé d’être une option ; c’était devenu une perfusion.
— Je vais faire un dernier test de charge, proposa Camille en s’asseyant devant la console. Si on tient dix minutes de pics concurrentiels sans latence, on part sur cette version.
Elle effleura la souris, ouvrit les scripts, et c’est à cet instant que la notification du serveur de messagerie cligna. Un message marqué *URGENT*, expédié par un avocat berlinois.
— Maxime a répondu, murmura-t-elle.
Antoine se pencha par-dessus son épaule, et elle sentit sa chaleur contre son dos, trop proche pour être uniquement professionnel. Elle ouvrit le message. Un document scanné, une lettre signée à l’encre bleu nuit.
Camille lut à voix haute :
— « M. Maxime Keller accepte de témoigner sous serment contre Lucas Vernier concernant les actes de sabotage informatique originels, à condition que la version actuelle du code Sentio — y compris ses fonctionnalités dites d’audit interne — ne soit jamais utilisée pour un client. Il exigera une clause contractuelle de non-usage, un sceau notarié, et la garantie écrite que l’algorithme comportemental sera supprimé ou neutralisé par le tribunal dans les six mois. »
Antoine siffla lentement. Élodie se redressa d’un coup, soudain tout à fait réveillée.
— C’est bien, c’est très bien même, dit-il. Il veut être le champion de la morale une fois de plus. Il prend sa revanche sur Lucas depuis l’exil.
Camille ne partageait pas son enthousiasme. Quelque chose dans la lettre sonnait juste, mais trop juste. Elle relut les termes. « Fonctionnalités d’audit interne », « suppression par le tribunal », « non-usage client ». Chaque phrase était un garde-fou, comme si Maxime anticipait qu’elle essaierait de contourner ces limites.
— Il ne nous demande rien d’autre ? demanda-t-elle. Pas d’argent ? Pas d’immunité ?
Antoine haussa les sourcils. La question planait entre eux. Maxime avait fui Paris sous une menace de poursuites pour corruption passive, il y avait deux ans. Pourquoi risquer maintenant de sortir de l’ombre, sans aucune protection juridique préalable, sinon parce qu’il avait quelque chose à gagner ?
— Réponds-lui que j’accepte ses conditions, dit Camille. Mais je veux voir le code d’audit en question. Tu te souviens qu’on n’a jamais trouvé le module qu’il prétendait avoir codé, celui qui a disparu de l’historique de la version bêta ?
Antoine les joignit aux sourcils.
— Tu penses qu’il nous cache quelque chose ?
— Je pense qu’il sait que je sais qu’il sait. Et qu’il protège ses arrières.
Elle envoya la réponse, un simple « Conditions acceptées. Envoyez-moi le module complet pour vérification préalable. » Puis elle revint au test de charge, les doigts fiévreux. Trois minutes plus tard, l’alerte tomba : la machine répondait à 99,8 % de performances.
À vingt-trois heures cinquante-quatre, la veille du lancement, le dernier test fut concluant. L’équipe entière, douze personnes entre les murs de l’open space, la regarda se lever. Elle n’avait pas besoin de parler pour qu’ils comprennent. Un murmure de soulagement traversa la pièce. Quelqu’un ouvrit une bouteille d’eau gazeuse qui gargouilla faiblement, faute de champagne.
— Bon. Vous êtes libres. Quatre heures de sommeil maximum, ordonna Camille. Demain, tout se joue.
Elle ne dormit pas. Elle passa les quatre heures suivantes à fouiller le module que Maxime avait envoyé, arrivé à l’instant même où elle fermait le téléphone. Antoine resta avec elle, silencieux, surveillant les logs pendant qu’elle scrutait le code ligne à ligne.
Ce fut vers quatre heures du matin qu’elle le trouva.
— Là, dit-elle en désignant un segment de code noyé dans les fonctions utilitaires, à peine visible, mais volontairement masqué par une couche de chiffrement bidirectionnel.
Antoine se pencha. Un instant, il ne vit rien. Puis son visage pâlit.
— C’est un interrupteur global. Une porte dérobée.
— Notifions tous les nœuds, enchaîna Camille, les doigts déjà dans le clavier. S’il active ça, il peut nous couper de l’extérieur. Il peut se connecter à distance, déployer une mise à jour, ou éteindre Sentio au moment où le ministère signe le contrat. Maxime garde la clé de notre service.
— Et il nous l’a envoyée sur un plateau, la version « ethique » chargée d’une porte dérobée qu’il dénonce ensuite dans ses lettres ? C’est de la manipulation à double niveau.
Camille réfléchit vite. Si elle supprimait simplement le code, Maxime le saurait à la prochaine exécution de son antémémoriel. Mais si elle le gardait, elle le laissait vivre suspendu sur une mèche.
— On va le laisser en place, dit-elle. On va faire semblant de rien voir. On va mettre en place un miroir, un pseudo-environnement dans lequel ses commandes à distance seront répliquées instantanément sur un serveur factice. S’il tente quoi que ce soit après la signature, on aura la preuve de sa mauvaise foi sur dossier.
Antoine la regarda avec une lueur d’admiration qu’elle choisit d’ignorer.
— Tu veux donc le piéger, toi aussi.
— Je veux garder notre survie entre nos mains. S’il veut jouer à ce jeu, je jouerai. Il apprendra que je n’ai pas besoin d’être la plus intelligente dans la pièce. Juste la plus préparée.
À cinq heures quarante, elle envoya un message à Jean-Rémy Lefort, ajusta quelques lignes du communiqué de presse, puis se tourna vers son téléphone qui vibrait. Un appel de l’hôpital de la Croix-Rouge.
Elle prit une inspiration. Tout le monde semblait savoir, ce matin, comment déranger une femme qui n’avait pas dormi depuis deux jours.
À quelques pas du hangar transformé en studio de démonstration, deux heures avant l’arrivée du directeur de la santé publique, Camille sentit le léger bourdonnement des derniers préparatifs. Théo arriva, pâle mais la posture droite, un MacBook sous le bras, qu’il déposa sur la table de démonstration avec un cliquetis.
— Le système est prêt, dit-il, la voix un ton trop haut. J’ai fait un essai tout à l’heure. Blanc. Aucun problème.
Elle le regarda longer le mur pour brancher le chargeur, les mains légèrement en sueur. Elle l’avait déjà vu nerveux avant la présentation, c’était normal. Mais il n’était pas nerveux. Il était fuyant.
Elle faillit lui demander s’il allait bien, quand son regard accrocha l’écran du MacBook de Théo. Il ouvrit une application de synchro, un outil tiers qu’elle ne reconnaissait pas, et une ligne de commande parcourut la fenêtre en fondu.
Camille figea. Le nom du processus clignait en arrière-plan, minuscule et noir sur noir s’il n’y avait pas fait attention.
*sentio_shutdown_injector.sh*
Elle ne détourna pas les yeux. Elle sourit à Théo, lui tendit un gobelet d’eau qu’elle poussa maladroitement sur la table, faisant tomber un stylo.
— Excuse-moi, dit-elle en se baissant pour le ramasser, pendant que le gobelet tanguait près du MacBook.
Théo se retourna une seconde, le temps de récupérer le stylo, et dans cette fraction de seconde, Camille plongea sa main dans sa poche pour saisir le disque dur de secours, celui sur lequel Antoine avait répliqué le système propre, hors ligne, sans porte dérobée.
Elle n’avait plus qu’une demi-heure avant le début de la démonstration. Et le choix à faire. Lâcher Théo, ou agir avant qu’il ne détruise tout.
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