L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 26: The Fallout
La salle de presse de l’agence était bondée, et Camille sentait la chaleur des projecteurs lui brûler la peau à travers l’estrade. Elle n’avait pas dormi depuis deux jours, mais l’adrénaline compensait. À sa droite, Antoine semblait calme, presque serein, les mains posées à plat sur le pupitre. Il lui jeta un regard bref, un hochement de tête presque imperceptible. *On y va.*
Elle s’avança vers le micro.
"Bonjour. Je suis Camille Laurent, directrice produit d’AlgoSens." Elle fit une pause, laissant les flashs crépiter. "Vous avez lu les articles. Vous savez que deux de nos anciens collaborateurs sont en garde à vue. Vous savez aussi qu’une partie de notre histoire a été salie par des accusations qui ne sont pas toutes infondées."
Un murmure parcourut la salle. Elle n’esquiva pas. Elle plongea.
"Je vais être claire : j’ai commis une erreur. Il y a plusieurs mois, j’ai présenté à mon conseil d’administration une métrique d’efficacité de notre produit qui avait été embellie. C’était faux, et je l’assume pleinement. Aucune justification, aucun contexte ne rend cette erreur excusable."
Le silence était total. Même les journalistes les plus aguerris avaient cessé de taper.
"Mais ce que je veux dire aujourd’hui, c’est que cette erreur m’a servi de leçon. Et plutôt que de la cacher, je l’ai exposée à mon équipe, à mes investisseurs, et maintenant à vous. Parce que la transparence est le seul moyen de reconstruire la confiance."
Elle marqua une pause, puis tourna la tête vers Antoine, qui enchaîna.
"Et AlgoSens ne se cache pas non plus. Nous avons découvert que l’un de nos anciens partenaires, Lucas Mercier, avait engagé des actions illégales pour saboter notre lancement et s’approprier nos brevets. Nous avons transmis toutes les preuves aux autorités. Nous ne sommes pas les victimes que l’on croit — nous sommes ceux qui ont choisi de témoigner, même contre nos propres intérêts."
Un journaliste leva la main.
"Qu’en est-il de votre produit ? Il ne fonctionne pas, selon certaines sources."
Antoine sourit sans chaleur.
"Le produit fonctionne. Il a été validé par un client majeur du secteur de la santé, qui a signé un contrat hier matin. La version éthique de Sentio est prête. Le code que nous avons découvert, celui qui permettait une manipulation à distance, ne sera jamais utilisé."
"Et qu’en ferez-vous ?"
Camille reprit le micro.
"Nous allons le supprimer. Le plus tôt possible. Et nous allons rendre notre processus d’audit public, pour que chacun puisse vérifier, à chaque étape, que Sentio respecte ce qu’il promet."
Elle sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Elle l’ignora.
Après la conférence, le hall de l’agence se vida peu à peu. Camille marchait dans les couloirs, vidée, lorsque Françoise apparut devant elle, une liasse de documents à la main.
"Vous avez foutu en l’air des années de stratégie en une heure, Camille."
"J’ai fait ce que j’avais à faire."
Françoise la dévisagea, puis secoua la tête.
"Vous savez que votre siège est en jeu. Le conseil va se réunir demain matin."
"Je le sais."
"Et vous n’avez même pas tenté de négocier ?"
Camille soutint son regard.
"Françoise, vous m’avez toujours appris à gagner. Mais gagner en trichant, ce n’est pas gagner. C’est juste différer la perte."
Sa mentore laissa échapper un rire froid.
"Vous êtes incorrigible."
Elle tourna les talons et disparut dans l’escalier.
Le lendemain matin, la salle du conseil sentait le café froid et la peur. Camille se tenait debout devant les sept membres, dont Françoise, qui ne la regardait pas. Lucien, le plus ancien investisseur, prit la parole.
"Mademoiselle Laurent, nous avons lu le transcript de votre conférence. Nous avons également reçu la copie du rapport de police concernant MM. Mercier et Lefèvre."
Camille acquiesça.
"Nous voulons une chose : votre réponse à la question que nous ne vous avons pas posée hier. Pourquoi êtes-vous restée ? Après la divulgation des métriques falsifiées, vous aviez tout intérêt à démissionner. Vous auriez pu blâmer la pression, votre équipe, n’importe quoi. Pourquoi êtes-vous restée ?"
Elle inspira profondément.
"Parce que je crois en ce produit. Parce que Sentio peut réellement aider des patients, des médecins, des hôpitaux. Et parce que j’ai compris, peut-être trop tard, que la sécurité de mon poste n’a jamais valu la peine de le faire mal."
Le silence.
Lucien hocha lentement la tête.
"C’est la première fois qu’un de nos directeurs admet une erreur aussi grave devant nous, sans même un avocat."
Camille sentit son cœur se serrer. Françoise la regarda enfin, quelque chose d’indéchiffrable dans les yeux.
"Le vote est le suivant."
Il leva la main. Les autres le suivirent. Un par un. Sept mains se levèrent. Sept voix graves : "Maintenue."
Camille déglutit. La salle était floue, les larmes menaçaient.
"Merci. Je ne vous décevrai pas."
Elle salua, sortit, et referma la porte derrière elle avant de s’y adosser. Elle exhala un souffle long, tremblant, puis se força à marcher vers l’ascenseur. Il fallait tenir. Il y avait encore tant à faire.
Dans son bureau, elle ouvrit son ordinateur et ouvrit la boîte mail. Une notification lui fit cligner des yeux. Un transfert d’argent anonyme, depuis un compte privé. À destination : Élodie. Le montant correspondait exactement à la dette de son frère.
Camille recula dans sa chaise. Elle ne voulait pas qu’Élodie sache. Pas tout de suite. C’était un remboursement, après tout — pour les nuits passées à la recueillir, pour les fois où Élodie avait payé l’addition quand Camille n’avait pas un centime en poche. Une dette personnelle, oui. Mais aucune étiquette de destinataire ne transparaissait de la transaction.
Elle envoya un message neutre :
*« Tiens-moi au courant si tu as besoin d’aide. Je sais que c’est dur. »*
Puis elle ouvrit le code source de Sentio. Les lignes du module incriminé s’affichaient, compactes et propres, presque bénignes. Mais elle savait ce qu’elles permettaient. Elle appela Antoine.
"On supprime le module. Aujourd’hui."
"Il y a des clients qui ont signé pour la version actuelle. On va perdre du terrain."
"Je m’en fiche. Nous allons leur fournir une version éthique, transparente, et si certaines fonctionnalités manquent pour une semestrialité, tant pis. Nous perdrons peut-être deux comptes. Nous garderons notre intégrité."
Il y eut un long silence à l’autre bout.
"Tu as raison."
Elle raccrocha et se mit au travail.
En fin d’après-midi, la lumière de Paris déclinait derrière les baies vitrées. Camille travaillait encore, les yeux rouges, lorsque Antoine poussa la porte de son bureau, deux expressos à la main.
"Je croyais que tu ne buvais plus de café après 17 heures."
"Je croyais que tu aimais la compétition."
Il posa les tasses sur son bureau et s’assit en face d’elle.
"C’est drôle."
"Quoi ?"
"On a passé des mois à se méfier l’un de l’autre. À penser que chacun tirait la couverture. Et au final, on est les seuls à se soucier vraiment du produit."
Camille sourit. Un sourire fatigué, mais sincère.
"Tu as bien joué, Antoine. Si tu étais arrivé avec moins d’ambition, je t’aurais peut-être laissé entrer plus tôt."
"Et si tu ne cachais pas tes faiblesses derrière une carapace, je t’aurais peut-être proposé de bosser ensemble dès le premier jour."
Ils trinquèrent leurs tasses en plastique.
"Alors on commence à partir de maintenant ?"
"On commence."
Longtemps après qu’Antoine soit parti, Camille resta devant son écran. Elle avait supprimé le module fatal de la base de code. Le commit était immuable. Si un jour quelqu’un demandait pourquoi, elle pourrait montrer l’historique, les commentaires, les emails. Toute la vérité, enfin.
Elle pensa à Élodie, qu’elle devrait appeler. À Maxime, dont le témoignage avait permis de faire tomber Lucas. À Théo, disparu. Personne ne sait où il est parti, pas même la police. Le revoyait-elle encore quelque part, au détour d’un couloir ?
Elle referma son ordinateur. Dans la nuit naissante, la ville scintillait par-delà la vitre. Bizarrement, Camille ne ressentait pas la peur qu’elle avait toujours eue après une victoire. Pas de vertige de réussite fragile. Juste une étrange paix, celle de savoir qu’elle avait choisi son camp une fois pour toutes — celui de ceux qui racontent tout, quoi qu’il leur en coûte.
Elle souffla, se leva, ramassa son sac. Demain, il faudrait commencer la recherche d’un investisseur éthique. Mais ce soir, pour la première fois depuis des semaines, elle pourrait dormir. Vraiment dormir.
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