L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 25: The Reappearance
L’air de la soirée sentait l’ozone et le papier brûlé, comme si la journée entière s’était consumée dans le hall de verre d’AlgoSens. Camille avait les mains posées à plat sur la table de la salle de réunion, les doigts écartés, tentant de faire taire le tremblement résiduel qui lui parcourait encore les avant-bras. Antoine faisait les cent pas derrière elle, téléphone collé à l’oreille, tentant de joindre leur avocat une troisième fois. Françoise avait gagné la bataille de l’opinion par surprise, et Camille sentait le sol se dérober sous chacun de ses pas.
— Personne ne répond, grogna Antoine en jetant son téléphone sur la table. C’est samedi soir. Tout le monde est en dîner, personne ne veut sauver une startup en crise.
— On ne va pas sauver une startup en crise, corrigea Camille d’une voix blanche. On va sauver une startup qui vient d’être poignardée par son propre conseil. Il y a une différence, même si elle est mince.
Elle n’avait pas retiré son manteau. Il était taché de café, là où la stratégie de la tasse renversée avait fait son œuvre quelques heures plus tôt. Le client avait signé. Mais à quoi bon un contrat quand l’entreprise elle-même était au bord de l’implosion ?
— Tu veux que je te ramène chez toi ? proposa Antoine, la voix plus douce soudain. On a besoin de dormir. Demain, on contre-attaquera.
— Je ne peux pas dormir. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois Théo entrer ce code dans la machine. Je vois Françoise sourire en tendant mes fichiers aux journalistes. Je vois Jacques lever la main contre moi.
— Jacques est un lâche, pas un ennemi. Il y a une différence. Mais tu as raison, on ne dort pas. On surveille les réseaux.
Ils avaient éteint les lumières principales de l’open space, ne laissant que la lumière bleutée du moniteur de Camille et la veilleuse du couloir. Le building était désert. À travers la baie vitrée, la tour Eiffel scintillait de son clignotement régulier, indifférente à leur naufrage intime.
Le bruit de l’ascenseur les fit sursauter tous les deux.
Antoine se figea, la main à mi-chemin de son téléphone. Camille sentit son cœur faire un bond irrégulier dans sa poitrine.
— C’est peut-être Théo, murmura-t-elle. Ou Lucas, venu finir le travail.
— Reste derrière moi.
L’ascenseur émit un ding doux et les portes coulissèrent. Un homme sortit, hésitant, comme si chaque pas lui demandait un effort colossal. Il était maigre, plus maigre que dans son souvenir, le visage creusé, une barbe de plusieurs jours, un blouson élimé qui semblait pourtant neuf. Il cligna des yeux dans la pénombre.
Camille retint un cri.
— Maxime ?
Il hocha la tête, lentement, puis s’appuya contre le mur du couloir comme si ses jambes risquaient de le trahir.
— J’ai marché depuis la gare de l’Est, dit-il d’une voix rauque. Je n’ai plus mes clés. Plus mon téléphone. Plus rien. Mais je savais que vous seriez ici. Je savais que vous n’arrêteriez pas.
Antoine s’avança, méfiant, les yeux plissés.
— On t’a cherché pendant deux semaines. La police t’a déclaré disparu. Tu as trois minutes pour t’expliquer avant que je te sorte de force.
Maxime leva les mains, paumes ouvertes.
— Lucas m’a fait enlever, dit-il. Le soir où je devais signer la cession de mes parts du brevet. Trois types en fourgonnette, juste devant mon immeuble. Ils m’ont emmené dans un entrepôt près de Pantin. Pas de fenêtres, un matelas par terre, et une table avec des contrats déjà rédigés.
Camille sentit un froid remonter le long de sa nuque.
— Des contrats ?
— La cession complète de la propriété intellectuelle de Sentio, les droits d’exploitation exclusifs, et une clause de non-divulgation qui m’interdisait de parler à quiconque sous peine de poursuites. Ils ont attendu que je sois suffisamment affamé et suffisamment isolé. Hugo venait me voir une fois par jour.
— Hugo ? Le consultant ? demanda Antoine.
— Hugo est le bras armé de Lucas, expliqua Maxime en se laissant glisser le long du mur pour s’asseoir par terre. Il ne signe pas seulement les budgets, il opère. C’est lui qui a conçu le backdoor initial dans le serveur pour fausser les métriques. C’est lui qui a payé Théo pour infiltrer votre équipe dès le premier jour. Et c’est lui qui gardait l’entrepôt le week-end, quand les autres partaient.
Camille s’accroupit devant lui, le visage à la hauteur du sien. Dans le regard de Maxime, il n’y avait pas de duplicité ; seulement une fatigue immense, celle d’un homme qui avait passé deux semaines à douter de sa propre survie.
— Comment t’es-tu échappé ?
— La serrure était vieille. La fenêtre des toilettes donnait sur une cour intérieure abandonnée. Hugo a oublié de verrouiller le cadenas du côté de l’alimentation en eau. J’ai attendu qu’il soit ivre la nuit dernière. Il a l’habitude de picoler après ses visites. À deux heures du matin, j’ai brisé la vitre de la salle d’eau et je suis passé par la cour. J’ai traversé le périphérique à pied, j’ai dormi dans une station de métro, et j’ai marché jusqu’ici.
Il se tut et les regarda tous les deux, et quelque chose dans son regard s’anima.
— Vous avez cru que je vous avais abandonnés, dit-il. Vous avez cru que j’avais vendu le code, que j’avais fait le deal dans votre dos. Je le sais. Et je ne vous en veux pas, car dans votre position, j’aurais pensé la même chose.
— Je ne pensais pas ça, murmura Camille, et c’était presque la vérité.
— J’ai tout noté, reprit Maxime. Les dates, les heures, les paroles exactes de Hugo. Deux semaines, c’est long. J’ai utilisé le papier d’emballage des repas pour écrire un journal. La police pourra vérifier, confronter, recouper. Lucas a commis une erreur, la plus bête qui soit : il m’a laissé vivre.
Antoine avait déjà pris son téléphone.
— On y va. Tout de suite. Le commissariat du 4e arrondissement ouvert 24 heures. Tu parles, on dépose la plainte, et on donne tout ce qu’on a.
Camille se releva. Le manteau taché de café lui semblait soudain une tenue de guerre. Elle fixa Maxime, qui se remettait debout avec difficulté, et une chose se noua en elle : la certitude que tout ce qu’elle avait vécu dans les dernières quarante-huit heures — le vote, la trahison, le sabotage — n’était que l’ombre portée d’un seul homme.
— Nous allons faire tomber Lucas, dit-elle d’une voix calme. Et nous allons faire tomber Hugo. Et cette fois, nous ne raterons pas.
Le commissariat était presque vide à cette heure-ci. Derrière un guichet de verre fumé, un officier les reçut avec un ennui qu’ils dissipèrent immédiatement en prononçant les mots « séquestration » et « tentative d’extorsion ». L’affaire fut prise en charge par le service économique et financier, en liaison avec la brigade des fraudes. Aux alentours de minuit, un fourgon bleu quitta le commissariat en direction du domicile de Lucas, avenue de Breteuil. À minuit vingt-trois, Camille reçut un SMS d’un numéro inconnu : « Interpellation réussie. Hugo également. Garde à vue. »
Elle resta un long moment immobile sur le trottoir, l’écran lumineux dans la paume, le froid nocturne lui mordant les joues. À côté d’elle, Antoine exhalait un souffle qu’il retenait depuis des heures.
— C’est fini, murmura-t-il.
— Pas encore, répondit Camille en regardant le message. Les parts de Lucas seront gelées. Mais les journalistes, eux, ne dorment jamais.
Elle tourna son téléphone vers lui. Sur le fil d’actualité, une notification venait d’apparaître, un article de Françoise, daté de cinq minutes, titré en majuscules : « ALOGSENS : LA PRODUCT LEAD QUI A MENTI À SES INVESTISSEURS ».
— Le coup est parti, dit Camille sourdement. Mais elle n’a pas tiré avant nous. Elle a tiré à côté de nous.
Et pour la première fois depuis des mois, elle sourit. Un vrai sourire, celui de quelqu’un qui sait que l’aube va se lever sur une bataille qu’elle vient enfin de commencer à gagner.
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