L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 32: The Proposal
Le château de Vaux-le-Comte flottait dans la brume d'octobre, ses jardins à la française dessinés comme une partition muette sous le ciel gris. Camille s'était éclipsée de l'atelier de team-building — un exercice de confiance impliquant des bandeaux et des chutes dans le vide qu'elle avait trouvé à la fois puéril et terrifiant — pour longer les allées de buis taillés, son blazer sur les épaules.
L'air sentait le terreau humide et l'histoire. Elle adorait ça. Ce silence préservé, cette impression de marcher dans une carte postale qu'on n'envoyait jamais.
La sono portait jusqu'ici les rires de son équipe. Ils avaient livré la première version éthique du produit avec trois jours d'avance. Les investisseurs étaient repartis rassurés. Le déploiement chez Claire Duval était prévu dans cinq jours, et l'équipe technique — menée par Antoine — avait mitigé les risques avec un sérieux chirurgical. Pour la première fois depuis des mois, Camille avait dormi sept heures d'affilée.
Ses pas crissaient sur les graviers quand elle entendit des pas derrière elle. Elle ne se retourna pas. Elle sourit.
— Tu as abandonné le parcours de cordes ?
Antoine la rejoignit, les mains dans les poches de son pantalon sombre, sa chemise légèrement déboutonnée. Il avait ce sourire fatigué qu'elle commençait à connaître, celui qu'il portait quand il venait de résoudre un problème que tout le monde pensait insoluble.
— J'ai feint une crampe au mollet. On ne m'a pas cru, mais on m'a laissé partir.
— Un chef d'entreprise doit savoir mentir avec élégance.
— On est co-chefs. Donc c'est toi aussi.
Elle rit, et le son lui parut neuf. Depuis combien de temps ne riait-elle plus comme ça, sans arrière-pensée ? Les semaines avaient construit quelque chose entre eux — pas encore officialisé aux yeux du monde, mais réel. Des dîners tardifs dans son appartement du Marais. Des matins où il laissait une tasse de café prête avec le lait exactement comme elle l'aimait, sans qu'elle le lui demande. Des soirs où leurs épaules se touchaient sur le canapé au milieu de documents de stratégie, et où personne ne bougeait.
Elle avait arrêté de compter les jours où ils se voyaient. C'était peut-être ça, le danger.
Le château se dressait devant eux, ses fenêtres symétriques comme des yeux vides. Antoine ralentit, puis s'arrêta. Elle fit deux pas de plus avant de se retourner, interrogative.
— Camille.
Le ton avait changé. Plus grave, plus intentionnel. Elle sentit une traction dans sa poitrine, un fil qu'on tire doucement.
— Oui ?
Il hésita. C'était rare, chez lui. Dans les conseils d'administration, il tranchait avec une rapidité qui impressionnait les investisseurs. Là, il semblait peser chaque mot.
— J'ai parlé de toi à ma mère.
Le silence qui suivit fut long. Un oiseau s'envola des buis, et Camille le suivit des yeux pour ne pas avoir à le regarder.
— Tu as... quoi ?
— Je lui ai dit que je voyais quelqu'un. Que c'était sérieux. Elle veut te rencontrer.
La panique monta comme une marée. Pas la petite inquiétude, pas le trac poli. Une vraie panique viscérale, celle qui lui serrait l'estomac et lui rendait les mots difficiles. Elle se souvint des mains de sa mère sur la rampe de l'escalier, le dos tourné, disant : « Je ne peux pas continuer comme ça, Camille. Je ne peux pas te regarder te détruire. » Et puis le silence depuis trois ans. Trois ans de messages laissés sans réponse, de cartes d'anniversaire jamais ouvertes.
— Camille ? Ouvre la bouche.
— On ne s'est jamais dit qu'on était... sérieux.
Il la regarda comme si elle venait de parler une langue étrangère.
— Sans blague ? Parce que pour moi, six mois à partager mes matins et à réorganiser la stratégie de l'entreprise autour de toi, c'était assez explicite. Mais peut-être que j'ai mal compris.
— Ce n'est pas ce que je veux dire.
— Alors dis-moi ce que tu veux dire. Parce que je te parle de ma famille, et tu deviens blanche comme un mur.
Elle passa une main dans ses cheveux, frustrée. Pourquoi ne pouvait-il pas comprendre sans qu'elle ait à le dire ? Pourquoi fallait-il toujours tout expliquer, tout justifier, tout ouvrir ?
— Ta mère existe. Elle t'aime. Elle veut te voir heureux. Moi, ma mère ne me parle plus depuis trois ans, et je ne sais même pas si elle sait que j'existe encore. Alors quand tu me dis « ma mère veut te rencontrer », je ne sais pas quoi faire de cette phrase. Ça ne rentre pas.
Il s'approcha d'un pas. Trop près. Elle recula.
— Je ne te demande pas de réparer ta relation avec ta mère. Je te demande de rencontrer la mienne.
— Je ne suis pas prête.
— Tu ne seras jamais prête. Elle le dit avec une douceur qui la désarma. Parce que tu as passé la dernière décennie à t'assurer que rien ni personne ne puisse t'atteindre là où ça compte vraiment. Et je te regarde faire depuis que je t'ai rencontrée. Tu sais ce que ça fait, de voir la femme que j'aime se protéger de moi comme si j'étais un concurrent ?
Le mot lui fit l'effet d'une gifle. « La femme que j'aime ». Il l'avait dit. Il ne l'avait jamais dit avant.
— Je ne me protège pas de toi.
— Alors pourquoi est-ce que chaque fois qu'on s'approche d'un vrai tournant, tu regardes la porte de sortie ?
— Parce que les vrais tournants ont des conséquences, Antoine. Et les conséquences, quand elles sont mauvaises, ça laisse des traces. J'ai passé ma vie à effacer les miennes, et je ne veux pas que tu sois une trace que je dois effacer un jour.
Le silence retomba. Il la dévisagea longtemps, comme s'il cherchait une faille dans son argumentation, puis il recula d'un pas.
— Tu sais ce qui est drôle ? Dit-il d'une voix plus basse. Dans trois jours, on présente le produit chez Claire Duval. Si on le rate, on perd tout ce qu'on a construit. Et pourtant, je suis plus angoissé par cette conversation que par cette présentation. Parce que la présentation, je peux la contrôler. Toi, je ne sais pas si je peux encore te joindre.
Elle croisa les bras, comme un rempart.
— Cette comparaison est injuste.
— La vérité est souvent injuste. Il se tourna vers le château, les épaules tombantes. Mon avocate a encore le dossier de Novalis. Je n'ai pas signé. Je ne signerai pas. Mais je commence à me demander si elle avait pas raison sur un point.
— Quel point ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda les fenêtres dorées du château, les cheminées qui se découpaient sur le ciel gris.
— Elle m'a dit que les meilleures équipes fondatrices étaient celles qui pouvaient se quitter sans se détruire. Que le problème avec les histoires entre associés, c'est que la rupture détruit toujours l'entreprise. Je lui ai répondu qu'elle comprenait rien à nous.
— Et maintenant ?
Il se retourna vers elle. Ses yeux étaient doux et tristes à la fois, et ce mélange la blessa plus qu'une colère ne l'aurait fait.
— Maintenant, je veux juste comprendre si on est une équipe ou si on est une histoire que je suis en train d'inventer tout seul. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais il secoua la tête. Pas maintenant. Pas ici. Quand tu sauras ce que tu veux vraiment, tu viendras me dire. Je serai là. Mais je ne vais plus courir après toi.
Il tourna les talons et remonta l'allée d'un pas régulier, les épaules droites. Il ne se retourna pas. Elle resta là, sous le ciel bas, les mains gelées malgré la température clémente, à regarder sa silhouette rétrécir entre les buis taillés.
Une heure plus tard, dans le car qui ramenait l'équipe à Paris, il s'était assis à l'avant. Elle avait pris une place au fond, près de la fenêtre, en écoutant l'ingénieur Julien lui raconter les bugs corrigés de la matinée. Elle hochait la tête, souriait aux bons moments, mais ses pensées étaient ailleurs.
Elle avait fait ce qu'elle faisait le mieux depuis toujours : mettre un mur là où il y avait une porte. Et Antoine ne l'avait pas poursuivie.
Peut-être que l'entreprise tiendrait. Le produit était solide. L'équipe était meilleure que jamais. Dans trois jours, ils présenteraient chez Claire Duval, et si la démo réussissait, le contrat serait signé. Mais pour la première fois depuis son arrivée chez AlgoSens, Camille se demanda si réussir était suffisant. Si gagner ce projet valait le prix qu'elle craignait de devoir payer.
Son téléphone vibra. Un message de sa mère, Clarisse Dumont : « Je serai à Paris la semaine prochaine. Il faut qu'on parle. »
Camille le regarda longtemps, puis rangea le téléphone sans répondre, le regard perdu dans les vitres embuées du car qui traversait la campagne française.
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