L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 33: The Parcours
Le dimanche, à l’aube, Paris n’appartenait qu’aux coureurs et aux oiseaux. Camille longeait la Seine, ses baskets frappant le quai en cadence régulière, la rive gauche encore endormie dans une brume gris-bleu. Elle avait besoin de ça : le vide, le mouvement, l’absence de pensées. Depuis l’offsite au château, depuis qu’Antoine avait tourné les talons sans se retourner, son cerveau tournait en boucle comme un algorithme coincé dans une itération infinie.
Elle accéléra, les mollets en feu, respirant par le nez des bouffées d’air froid. Le Pont Neuf surgit sur sa droite, solennel, puis elle passa sous le Pont des Arts, où les cadenas d’amour n’étaient plus qu’un souvenir. Elle courait sans musique, écoutant ses propres pas, et c’était presque méditatif.
Au niveau de l’Institut de France, elle ralentit. Un attroupement de joggers matinaux bloquait partiellement le passage. Elle slaloma entre eux, puis un mouvement, sur sa gauche, attira son regard. Une silhouette assise sur la rambarde de pierre, face au fleuve, les jambes pendant au-dessus de l’eau.
Elle s’arrêta net, le souffle court – et pas seulement à cause de l’effort.
Antoine tenait un café en carton entre ses mains, les épaules contractées sous une veste technique noire. Il ne l’avait pas encore vue. Il regardait l’eau couler, l’air perdu dans ses pensées, et quelque chose dans sa posture – cette immobilité au milieu du mouvement – lui serra la gorge.
Il fallait qu’elle continue. C’était plus simple. L’offsite était derrière eux, et la décision, elle ne l’avait toujours pas prise. Mais ses jambes ne lui obéirent pas. Elle resta plantée là, à bout de souffle, jusqu’à ce qu’il tourne la tête et la remarque.
Une seconde de surprise, puis son visage se détendit. Il ne sourit pas, mais il n’y avait ni reproche ni attente. Seulement de la reconnaissance.
« Je me demandais combien de temps tu mettrais à passer », dit-il simplement.
Camille souffla, un rire nerveux lui échappant. « Tu m’attendais ici ? »
« Pas toi précisément. » Il haussa les épaules et désigna le fleuve du menton. « Cet endroit. Quand on a travaillé toute la nuit au hangar, tu m’as parlé d’un banc, près du Vert-Galant, où tu venais réfléchir quand tu étais en école d’ingénieurs. Je me suis dit que si tu étais quelque part, ce serait là. » Puis, plus bas : « Ou alors je me suis dit que j’avais besoin d’y être, moi aussi. »
Camille baissa les yeux sur ses baskets. L’eau clapotait contre les berges, un bruit constant et apaisant. « Je cours ici quand ça va mal », dit-elle. « Et quand ça va bien. Enfin, quand ça allait bien. Avant. »
Il se leva, finit son café d’une gorgée, et jeta le gobelet dans une poubelle à quelques mètres. Il fit deux pas vers elle. Il ne tendait pas la main, cette fois. Il la regardait, simplement, avec cette sincérité désarmante qui était la sienne quand il parlait de ce qui comptait vraiment.
« Je peux marcher un peu avec toi ? » demanda-t-elle, la voix plus douce qu’elle n’aurait voulu.
Ils longèrent le quai en silence, Camille ralentissant son allure pour passer de la course à la marche. Le soleil commençait à poindre au-dessus des toits des beaux quartiers, projetant des reflets dorés sur la Seine. Quelques péniches passaient, chargées de sable, et un bateau-mouche vide glissait vers sa première course du jour.
« Je suis désolé », dit-il enfin.
Camille tourna la tête. « Pour quoi ? »
« Pour le château. Pour t’avoir poussée sur ta mère. » Il passa une main dans ses cheveux. « J’avais tort. Je n’avais aucun droit d’exiger quoi que ce soit quand je sais à quel point ces choses sont compliquées. Et pourtant ce que je te demandais, ça me semblait… tellement évident. Je voulais que tu rencontres la mienne parce que je t’ai déjà présentée à tout ce qui compte pour moi, et ça m’a paru naturel. J’ai oublié que pour toi, ce n’était pas naturel du tout. »
« C’est moi qui suis désolée », dit-elle, les yeux fixés sur les pavés. « Je vis dans la peur depuis tellement longtemps que je ne la reconnais même plus. Je la confonds avec du contrôle. Avec de la compétence. Avec le professionnalisme. » Elle rit, sans joie. « J’ai passé dix ans à me dire que je repousserais les gens quand j’aurais réglé mes problèmes. Quand j’aurais prouvé ma valeur. Le jour où j’y suis arrivée, mon compte en banque était bon, mon entreprise fleurissait, et les gens que j’aimais… » Elle marqua une pause. « Il n’y avait plus personne. »
Antoine ne dit rien. Il continua de marcher à côté d’elle, à un pas d’écart, les mains dans les poches.
« Je n’ai jamais eu de relation qui dure », reprit Camille, la voix plus assurée maintenant que le silence ne la jugeait pas. « Pas une seule. Je croyais que c’était parce que je préférais ma carrière. En réalité, je crois que j’avais juste trouvé une excuse. Mon travail échouait, je pouvais le réparer. Il y avait toujours un correctif, un redéploiement, une correction de trajectoire. Les gens, eux… » Elle s’arrêta. « Les gens échouent sans manuel. Et on ne peut pas les déboguer. »
Ils étaient arrivés au Vert-Galant. La pointe de l’île, plongée entre les deux bras du fleuve, une petite proue d’herbe et de gravier où les arbres ployaient doucement sur l’eau. Camille s’assit sur le banc de pierre, celui qu’elle avait toujours senti comme sien, et Antoine prit place à côté d’elle. Il laissa passer un moment.
« Tu sais ce que j’ai ressenti quand Sentio a coulé ? » dit-il. « Quand j’ai perdu la boîte que j’avais montée, mes équipes, mes investisseurs, tout ça… J’ai cru que ce qui me faisait mal, c’était l’échec professionnel. La honte. Le regard des autres. Mais ce n’était pas ça. » Il se pencha en avant, les coudes sur les genoux. « C’était le fait d’avoir perdu quelque chose que j’aimais profondément. Et je me suis dit que je ne me laisserais plus jamais aimer quelque chose comme ça. »
Camille le regarda, surprise par la confidence.
« Et puis j’ai commencé à travailler avec toi », poursuivit-il. « Et j’ai senti ce truc revenir. Cette attachement total. À la boîte, à l’équipe, à toi. Et une partie de moi a eu tellement peur que j’ai failli accepter l’offre de Novalis. Parce que partir, c’était plus simple que de rester et de risquer de tout perdre à nouveau. » Il tourna la tête vers elle, les yeux plantés dans les siens. « C’est exactement ce que je vois en toi, Camille. La même peur. Pas de l’échec. Tu ne crains pas d’échouer, tu crains de perdre quelque chose que tu aimes. Alors tu t’arranges pour ne jamais rien aimer. »
Le vent fraîchit, soulevant une mèche de ses cheveux qu’elle n’avait pas attachés. Le fleuve, large et paisible, continuait son cours entre les berges.
Elle ouvrit la bouche pour répondre. Pour débattre, pour contre-argumenter, pour défendre son dossier – c’était son instinct, sa matrice. Mais les mots restèrent coincés. Parce que c’était exactement ça. Elle le savait au fond d’elle depuis des années, mais personne ne l’avait jamais formulé avec cette justesse.
« Alors ? » dit-elle, la voix étranglée. « On fait comment ? Je ne sais pas faire autrement. »
Antoine prit sa main. Doucement, sans insister, comme on ramasse un objet fragile. Ses doigts se refermèrent sur les siens, et il la regarda, sans impatience, sans exigence.
« Alors on sera différents », dit-il. « Ce ne sera pas parfait. Il y aura des jours où je vais te prendre la main et où tu vas la retirer. Des jours où tu voudras courir et où je te laisserai courir. Mais à la fin de la course, je serai au parcours, au point de départ, là où on s’est rencontrés. Je ne vais pas courir après toi, Camille. Je ne l’ai jamais fait et je n’ai pas l’intention de commencer. Mais je serai là. Et si un jour tu décides que tu as assez envie de rester pour arrêter de fuir, je serai là aussi. »
Il se pencha, lentement, lui laissant tout l’espace du monde pour se dérober. Sa main libre vint frôler sa joue, et Camille sentit la chaleur de ses doigts sur sa peau froide de course matinale. Elle ne bougea pas. Il l’embrassa, un baiser doux, sans précipitation, comme un premier souffle après une longue apnée.
Quand il s’écarta, elle avait les yeux brillants.
« Je ne sais pas si je suis capable », murmura-t-elle.
« Moi non plus », répondit-il. « Mais au moins, ce sera notre problème à deux. Et ça, j’ai envie de l’affronter. »
Le soleil avait maintenant entièrement franchi la ligne des toits, et Paris s’éveillait derrière eux. Camille dut probablement être en retard pour tout ce qu’elle avait prévu ce matin. Elle s’en fichait. Pour la première fois depuis des années, elle n’avait aucune envie de courir.
« Il faut que je te dise quelque chose », dit-elle, un sourire naissant au coin des lèvres. « À propos du démo SantéMutuelle. J’ai une idée. Mais elle va demander un vrai travail d’équipe. Et je crois qu’on n’a jamais été aussi bien placés pour le faire. »
Antoine sourit, le premier vrai sourire franc depuis l’offsite, et il pressa sa main un peu plus fort. « Alors on commence maintenant. »
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