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L'Algorithme de Paris

Lire le chapitre 4: The Budget Knife

Le lundi matin, l’air de la salle de réunion était déjà vicié quand Camille poussa la porte. Paul Bouchard, leur directeur financier, n’avait pas l’habitude de convoquer des réunions à huit heures trente. Il était assis au bout de la table, ses lunettes rondes perchées sur le nez, un dossier ouvert devant lui comme un acte d’accusation.

Antoine était déjà là, debout près de la fenêtre, les bras croisés. Il ne la regarda pas quand elle entra, mais elle sentit sa tension, une raideur dans ses épaules qu’elle commençait à reconnaître.

« Je vais être direct, dit Paul sans préambule. Notre trésorerie fond. Si on ne réduit pas les coûts de façon drastique, on a six semaines devant nous. Pas deux mois. Six semaines. »

Camille s’assit lentement, comme si le sol se dérobait sous elle. « Six semaines ? On avait encore quatre mois la semaine dernière.

— La semaine dernière, les coûts d’infrastructure n’avaient pas doublé », répondit Paul en poussant une feuille vers elle.

Elle la parcourut. Le chiffre était là, net, brutal : le coût mensuel des serveurs était passé de trente-huit mille à soixante-quatorze mille euros. Et ce n’était qu’un début.

« Explique-moi comment c’est possible », dit-elle, la voix plus dure qu’elle ne l’aurait voulu.

Paul se racla la gorge. « La flambée vient d’un seul job d’entraînement de modèle. Un truc massif, lancé il y a dix jours, qui tourne en boucle sur nos clusters. Personne ne l’a arrêté. Personne n’a validé son budget. Il consomme à lui seul l’équivalent de deux mois de calcul intensif. »

Camille sentit son estomac se nouer. Dix jours. C’était précisément le moment où Antoine avait été embauché.

Elle se tourna vers lui. Ses yeux gris étaient posés sur Paul, mais ils semblèrent la chercher un instant plus tard. « Quoi ?

— Tu l’entends, non ? dit-elle. Un job d’entraînement lancé il y a dix jours. Des credentials à toi, je parie.

Antoine s’approcha de la table et saisit la feuille. Il la parcourut rapidement, puis releva la tête, incrédule. « Le job a été soumis avec mon compte d’accès. Mais je n’ai jamais lancé d’entraînement de modèle. Je ne travaille même pas sur du modèle. Je fais de l’API et de l’intégration. »

Paul haussa les épaules, gêné. « Le système indique ton identifiant, Antoine. Je ne dis pas que c’est toi, mais c’est ce que les logs montrent.

— Je suis en droit de voir ces logs », dit Antoine, déjà sur la défensive.

Camille l’observa. Il avait l’air sincère, mais elle avait appris à se méfier des apparences ces dernières semaines. Pourtant, quelque chose dans sa réaction – la colère, pas la culpabilité – sonnait juste.

Elle se tourna vers Paul. « À part l’infrastructure, où est-ce qu’on peut couper ?

Paul ouvrit son dossier avec un soin presque chirurgical. « Les salaires constituent la première ligne de coûts. Pour tenir six semaines avec un taux de combustion raisonnable, il faut réduire la masse salariale d’environ cent vingt mille euros par mois. »

Le chiffre flotta dans l’air, énorme. Camille fit le calcul mental en une seconde. « Ça veut dire des licenciements. Toute suite. »

Paul acquiesça. « Vous avez jusqu’à vendredi pour me présenter une liste. Je dois le dire aux investisseurs lundi. »

Quand Paul quitta la pièce, le silence qui resta était si dense qu’on aurait pu le toucher. Camille s’assit, ou plutôt s’effondra sur sa chaise, les mains à plat sur la table comme pour s’ancrer quelque part.

« Il faut choisir une équipe », dit-elle, plus pour elle-même que pour lui.

Antoine la regarda un long moment avant de parler. « AlgoSens a trente-quatre personnes. Si on réduit la masse salariale de cette ampleur, ça veut dire cinq à sept postes. Il y a des départements entiers qui peuvent être consolidés. »

Elle releva la tête. « Si tu oses me dire que le data lab est superflu une fois de plus, je… »

Il leva la main, presque calmement. « Je ne dis pas ça. Je regarde les chiffres. L’équipe support client compte huit personnes. Ton data lab en compte six, dont la moitié travaille sur des projets de recherche qui ne sortiront pas avant dix-huit mois. La question n’est pas de savoir qui est talentueux, Camille, mais ce qu’on peut se permettre de garder vivant. »

Elle le détesta un peu pour cette logique implacable, et en même temps, elle savait qu’il avait raison. Le data lab était son enfant, son trésor. Mais Élodie travaillait exclusivement sur un algorithme d’analyse sémantique qui, dans le meilleur des cas, serait intégré dans Sentio dans un an. Dans le contexte actuel, c’était un luxe.

« L’équipe support, c’est du contrat, dit-elle. On peut en réduire une partie sans licenciement sec. Et il y a deux consultants marketing dont les missions se terminent fin du mois. On ne les renouvelle pas. »

Antoine hocha la tête, notant mentalement. « Ça nous amène à peut-être trois postes en moins. Il en faut deux de plus. »

Camille se mordit la lèvre. Elle pensa à chacun de ses collègues, à leurs visages, à leurs familles. À Élodie, qui était bien plus qu’une collègue.

« Le projet parallèle de modération automatique, celui qu’on avait lancé comme exploration, dit-elle lentement. On le gèle. L’ingénieur principal peut être réaffecté au support technique. »

Antoine acquiesça. « Ça nous donne cinq postes préservés. C’est encore trop court. »

Camille sentit les larmes monter mais les ravala. « Je sais. »

Ils restèrent silencieux un moment. Dehors, Paris commençait sa journée, les toits argentés sous un ciel bas d’automne. Camille se souvint du signalement d’Élodie, de sa candidature envoyée trois ans plus tôt, de son premier entretien dans ce même bureau. Élodie l’avait appelée « l’espoir du data lab » avec un sourire si sincère que Camille avait su, tout de suite, qu’elle ferait tout pour elle.

« Camille. »

La voix d’Antoine la tira de sa rêverie. Il avait pris une chaise et s’était assis en face d’elle, les mains posées sur les genoux. Son visage avait perdu son arrogance habituelle, laissant place à quelque chose de plus nu, de presque vulnérable.

« Je sais que tu penses que je suis ici pour détruire ton travail. Je ne te ferai pas le procès de cette idée. Mais si on ne tient pas ensemble, on va tous les deux se faire bouffer par Vasseur, par Laugier, ou par n’importe quel requin qui guette notre chute. »

Elle voulut répliquer, mais quelque chose dans sa voix l’arrêta. C’était la première fois qu’il parlait sans chercher à marquer des points.

« Alors on fait une trêve, dit-elle. Le temps de couper. Le temps de sauver la boîte. Après, on réglera nos comptes.

Une trêve, répéta Antoine. Ça me va. »

Il tendit la main. Elle la serra, brièvement, mais elle sentit sous ses doigts une force calme, presque rassurante. Elle pensa à sa conversation avec Françoise, à la ficelle rouge du foulard toujours manquant à son cou.

Après qu’Antoine fut parti, elle ouvrit son ordinateur portable. Il fallait vérifier ces logs, comprendre comment un job d’entraînement massif avait pu être lancé avec les accès d’Antoine sans que personne ne s’en aperçoive. Elle connaissait leur système par cœur ; il utilisait une authentification à deux facteurs, et une alerte type Slack était censée se déclencher pour toute tâche dépassant un certain seuil de calcul.

Elle cliqua sur les journaux d’accès vierges de la plateforme. Le job avait été soumis à 21 h 47, un jeudi soir. L’alerte avait été envoyée, puis marquée comme « lue » par un compte administrateur. Mais ce n’était pas Antoine qui l’avait désactivée. C’était le compte de Théo.

Camille s’arrêta, le souffle bloqué. Théo, encore lui. D’abord le ticket qu’il avait ignoré. Maintenant l’alerte qu’il avait lue et supprimée.

Elle vérifia le calendrier d’Antoine. À 21 h 47, il était en réunion avec des investisseurs berlinois, assis dans ce même salon de l’hôtel où elle l’avait vu un soir. Elle vérifia l’historique des locaux : son badge n’avait pas été utilisé. Il n’était pas dans le bâtiment.

Quelqu’un avait utilisé ses accès pendant qu’il était ailleurs. Quelqu’un qui connaissait leur infrastructure assez bien pour lancer un job sans se faire repérer. Quelqu’un qui avait accès aux journaux, aux calendriers et aux alerte.

Camille ferma son portable avec une violence qui fit trembler la table.

« Quelqu’un le piège », murmura-t-elle.

Et la première personne à qui elle pensa – la première personne qu’elle s’apprêtait à confronter – était Théo.