L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 6: The First Win
Le cahier des spécifications s'étalait sur trois pages, et Camille l'avait lu quatre fois. Chaque relecture lui donnait la même impression : celle de tenir un document écrit dans une langue étrangère qu'elle commençait à comprendre malgré elle.
— Le client veut voir les métriques brutes, dit Antoine sans lever les yeux de son écran. Pas nos interprétations. Pas nos jolies courbes. Les chiffres, tels quels.
— Les chiffres tels quels, personne ne les lit. C'est pour ça qu'on a construit Sentio.
— Sentio leur dit quoi penser. Ce client veut penser par lui-même.
Camille croisa les bras. Ils étaient dans la salle de réunion vitrée qu'ils partageaient désormais — *partageaient*, le mot la grattait encore — et les mockups qu'Antoine avait passés la nuit à dessiner tournaient sur l'écran principal.
L'interface était simple. Presque trop simple. Pas de couches d'abstraction, pas d'algorithmes qui s'excusent. Des données de patients visibles en transparence, des paramètres que le médecin pouvait ajuster manuellement, des alertes qui expliquaient leur propre déclenchement. C'était le contraire exact de Sentio. Et pourtant.
— Le test pilote est dans deux heures, dit-elle. L'hôpital Saint-Louis nous donne trente minutes.
— Je sais.
— S'ils n'accrochent pas, on perd le contrat et Paul nous coupe la tête.
Antoine la regarda enfin. Il avait les yeux rouges, des cernes qui dataient de plusieurs nuits. Pour la première fois, Camille remarqua qu'il portait la même chemise que la veille.
— Je sais, répéta-t-il plus doucement. Mais ils vont accrocher.
Elle voulait le contredire. Elle voulait lui rappeler que c'était *son* produit qu'il remplaçait, qu'elle avait passé un an à construire Sentio, qu'elle connaissait le secteur médical mieux que lui. Mais les mots restèrent coincés, et ce qui sortit à la place la surprit elle-même :
— Il faut que je te montre quelque chose avant.
Le prototype qu'ils présentèrent à l'hôpital n'était pas terminé. Les boutons ne répondaient pas toujours, un graphique se figeait par intermittence, et la démo avait été montée avec une précarité qui laissait Camille sur le fil. Pourtant, le Dr Moreau — une femme d'une soixantaine d'années au regard perçant — posa des questions précises, techniques, éclairées. Et Antoine répondit sans esquive.
— Le système de détection des interactions médicamenteuses, demanda Moreau. Il est basé sur quelles sources ?
— Trois bases : l'ANSM, PubMed, et nos propres données annotées. Les sources sont affichées pour chaque alerte, comme vous le voyez ici. Le médecin peut remonter à l'article original en un clic.
— Et si je veux désactiver une famille d'alertes pour un service spécifique ?
— Vous créez une règle, et le système s'y conforme. Elle reste locale, elle ne modifie pas les réglages globaux.
Moreau se tourna vers son chef de service, qui hocha la tête. Camille retenait son souffle. Le prototype allait à l'encontre de tout ce qu'elle avait défendu — et pourtant, devant le regard de la médecin, elle comprit ce qu'Antoine voyait depuis le début : les médecins ne voulaient pas qu'on leur dise quoi faire. Ils voulaient des outils qui les rendaient meilleurs, pas des oracles qui les remplaçaient.
— On aimerait un test pilote plus long, dit enfin Moreau. Quatre semaines, deux services, avec vos équipes techniques en support. Votre calendrier est réaliste ?
Antoine regarda Camille. Elle fit le calcul mental : quatre semaines de développement intensif, deux ingénieurs détachés, une synchronisation avec les systèmes de l'hôpital.
— Réaliste, dit-elle. On peut commencer dès lundi.
Quand la porte de l'hôpital se referma derrière eux, ils restèrent un moment sur le trottoir, dans le froid de mars. Antoine sortit un paquet de cigarettes, hésita, le rangea.
— Tu aurais pu les convaincre de refuser, dit-il. Tu aurais pu saboter la présentation.
— J'y ai pensé.
— Et pourquoi tu ne l'as pas fait ?
Camille regarda la façade de l'hôpital, les fenêtres éclairées où des médecins travaillaient encore, où des patients attendaient des résultats qui décideraient de leur vie.
— Parce que tu as raison sur ce point. Ils veulent le contrôle. Pas qu'on le leur donne, mais qu'on leur rappelle qu'ils l'ont.
Il la dévisagea longtemps. Quelque chose passa entre eux — pas de la confiance, pas encore — mais une reconnaissance. Comme deux adversaires qui découvrent qu'ils jouent finalement le même jeu.
— On a un autre rendez-vous, dit-il en consultant son téléphone. Le groupe de cliniques privées Korian. Ils veulent une solution de triage intelligent pour leurs urgences. J'ai préparé une proposition basée sur le prototype.
— Tu as préparé une proposition ? Pour me la montrer quand ?
— Maintenant.
Il n'y avait pas d'agressivité dans sa voix. C'était presque une invitation.
Ils travaillèrent toute l'après-midi dans leur bureau, se passant l'écran, raturant leurs phrases respectives, transformant leurs disputes en arguments concrètement meilleurs. Camille découvrait quelque chose d'étrange : quand Antoine critiquait son approche, il avait souvent raison. Et quand elle critiquait la sienne, il écoutait. Aucun des deux ne gagnait, mais la proposition devenait meilleure.
À dix-neuf heures, épuisée, la gorge sèche, Camille se laissa tomber dans son fauteuil.
— On devrait commander une pizza, dit-elle sans réfléchir.
Antoine releva la tête, surpris.
— Tu manges de la pizza ? Les princesses de la tech préfèrent le quinoa.
— Tu me prends pour qui ? Je mange des pizzas comme tout le monde. La quatre fromages, avec des anchois — non, sans anchois. La quatre fromages, point.
— Avec des anchois en plus, ça existe ?
— C'est une insulte à la pizza.
— Tu es une insulte à la pizza.
Elle lui lança un stylo. Il l'esquiva. Et pour la première fois depuis son arrivée, il sourit — un vrai sourire, pas ce rictus professionnel qu'il affichait avec les investisseurs.
Ils commandèrent deux pizzas et une bouteille de Coca qu'ils partagèrent — sans verres, à la bouteille, comme des étudiants. Au milieu d'une discussion sur la tarification du triage intelligent, Camille rit. Elle avait oublié ce que ça faisait, rire au travail.
— Tu sais ce qui est bizarre ? dit Antoine en finissant sa part. On passe notre temps à se détester, mais on vient de livrer le truc le plus cohérent que j'ai produit depuis trois mois.
— Tu ne te détestes pas tout seul ?
Il haussa les épaules, mais ses yeux restèrent sérieux.
— J'ai vu ce que tu faisais avec Marc. La façon dont tu lui as annoncé. Tu n'étais pas obligée de le faire seule.
Camille reposa sa part entamée. Le nom de Marc ouvrait une plaie qu'elle préférait ne pas toucher.
— C'était mon équipe. Ma responsabilité.
— Ta culpabilité, tu veux dire.
Elle ne répondit pas. Le silence s'installa, moins inconfortable qu'elle ne l'aurait cru. Dehors, Paris s'illuminait, les façades Haussmanniennes prenaient leur teinte dorée du soir.
— Il faut que je te dise quelque chose, commença-t-elle. À propos du rapport de Théo.
Le téléphone d'Antoine sonna. Il regarda l'écran et son visage se ferma.
— Paul. Je dois prendre ça.
Il sortit dans le couloir, laissant la porte entrebâillée. Camille entendit des bribes : « chiffres », « audit », « proposition », les mots durs d'une conversation tronquée. Quand il revint, il avait vieilli de dix ans.
— Paul a reçu un document anonyme hier. Quelqu'un prétend que tu as gonflé les métriques d'engagement de Sentio lors du dernier tour de financement. Il dit que tu connaissais l'écart depuis le début et que tu l'as caché aux investisseurs.
Camille sentit le sang quitter son visage. Le plafond de la salle de réunion tourna lentement.
— Ce n'est pas un document anonyme, dit-elle doucement. C'est la vérité.
Antoine s'assit en face d'elle, lentement, comme s'il s'attendait à ce qu'elle s'effondre.
— Qui d'autre le sait ?
— Françoise. C'est tout.
— Et Théo ?
Camille hésita. Une fraction de seconde. Trop longue.
— Théo ne sait pas. Il croit que les chiffres étaient réels.
Antoine passa une main sur son visage. La pizza refroidissait entre eux.
— Paul veut une réponse d'ici demain matin, dit-il. Il veut savoir si c'est une rumeur ou un problème réel.
— Qu'est-ce que tu vas lui dire ?
Il la regarda. Vraiment. Comme il ne l'avait jamais regardée.
— Je vais lui dire que j'ai besoin de vérifier la source avant de répondre. Ça nous donne vingt-quatre heures.
— Pourquoi tu fais ça ? On est censés être ennemis.
— Ennemis, répéta-t-il lentement. Tu sais quoi, Camille ? Je commence à penser que ce qui se passe chez AlgoSens est plus compliqué que deux ambitieux qui se marchent dessus. Et si ton mensonge sert au même jeu que ma mise en scène, quelqu'un orchestre notre chute à tous les deux.