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L'Année des Ombres

Lire le chapitre 1: The Clause

Le cabinet du notaire sentait la poussière et le papier moisi. Maître Delacroix, un homme au visage de hibou affamé, faisait glisser ses doigts sur les pages du testament comme s'il caressait un serpent.

« Récapitulons, monsieur Hale. Vous êtes le dernier descendant direct de la lignée Roquefort.

— Je n'ai jamais entendu parler de cette famille.

— C'est précisément ce que stipule le testament de votre grand-oncle, Auguste de Roquefort. Vous n'avez jamais été informé de son existence, pas plus que vous n'avez jamais été invité au château. Il n'en a pas moins veillé sur vous de loin. »

Edward serra les mâchoires. Il portait son unique costume encore décent — celui qu'il avait gardé pour les audiences — et il savait que le notaire l'avait jaugé dès son entrée. Un homme ruiné, un avocat radié du barreau pour détournement de fonds, un rat venu ronger les miettes d'un héritage. La vérité était plus simple : il n'avait plus rien. Sa femme était partie en janvier, ses clients en mars, sa dignité en avril. Une lettre du château était arrivée en juin, et il avait sauté sur l'occasion comme un noyé sur une planche.

« Le château de Roquefort, avec l'ensemble des terres et des dépendances, vous revient à condition que vous y résidiez de manière permanente et exclusive pendant une année complète.

— Exclusive ?

— Seul. Sans domestique, sans invité, sans famille. Vous ne pourrez quitter le domaine sous aucun prétexte. La clause est la suivante : survivre à un an dans le château. »

Edward rit — un son court, sec, dénué d'humour.

« Survivre ? C'est une maison, pas une expédition en Arctique.

— Les trois précédents héritiers n'ont pas survécu à leur première année, monsieur Hale. »

Le silence tomba sur le bureau comme un drap funéraire. Edward entendait la pluie battre contre les vitres hautes. Paris, en novembre, ressemblait à une veuve en pleurs.

« Que voulez-vous dire par "pas survécu" ?

— Le premier, un cousin éloigné, est mort d'une chute dans les escaliers. Le second, un ancien militaire, s'est pendu dans la bibliothèque. Le troisième est simplement... disparu. On n'a jamais retrouvé son corps. Daté du même jour, d'ailleurs. Le 14 mars. »

Les doigts d'Edward se crispèrent sur ses genoux.

« Et je dois y entrer quand ?

— Le testament exige que vous preniez possession du domaine avant le premier décembre. Nous sommes le vingt-neuf novembre. »

Il signa. Que pouvait-il faire d'autre ? Retourner à Londres pour mendier auprès des associés qui l'avaient chassé ? La clause était absurde, mais l'absurdité ne l'avait jamais tué, lui. La faillite non plus. Les morts mystérieux étaient probablement des ivrognes et des lâches.

Maître Delacroix lui tendit une enveloppe épaisse, cachetée de cire noire.

« Les instructions du château. Vous les ouvrirez à l'intérieur, comme le testament le prévoit.

— Vous ne savez pas ce qu'elles contiennent ?

— Personne ne le sait. »

La phrase flotta dans l'air comme un mauvais présage.

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Le train de nuit quitta Paris à 22h07. Edward avait acheté un billet de troisième classe avec la dernière somme liquide qui lui restait. Dans sa valise cabossée : deux chemises, un pull élimé, un carnet d'adresses où personne ne répondait plus, et le regret d'avoir signé sans poser davantage de questions.

Au-delà des vitres couvertes de buée, les lumières des banlieues s'espacèrent bientôt, puis cédèrent la place à des champs sans fin. Le compartiment était vide. Edward posa son front contre la vitre froide et ferma les yeux, mais pas pour dormir. Il pensait à son père, mort un 14 mars, lui aussi. Coïncidence ? Il avait déjà perdu trop de temps à chercher des sens cachés dans les hasards.

À la gare suivante, un cheminot réveilla Edward d'une bourrade.

« C'est votre arrêt, monsieur. Terminus. »

Terminus. Le mot sonnait définitif.

Le village — s'il pouvait porter ce nom — n'était qu'une poignée de maisons basses serrées autour d'une église grise. Les rues étaient désertes, les volets clos, et la pluie tombait sans discontinuer, comme si le ciel s'était fendu et refusait de se refermer. Le taxi qu'on lui avait promis n'existait pas. Une femme, aperçue derrière la fenêtre du café, baissa son regard dès qu'Edward croisa le sien.

Il demanda son chemin à un vieil homme qui fumait sous l'auvent de la boulangerie, une pipe éteinte entre les dents.

« Le château de Roquefort ?

— Vous êtes le nouveau, alors. »

Edward ne répondit pas. Le vieux homme le détailla sans gêne, des chaussures aux cheveux plaqués par la pluie.

« On parie dans le village, dit-il enfin.

— Sur quoi ?

— Le nombre de jours que vous tiendrez. Les mises sont ouvertes. »

Edward serra la poignée de sa valise.

« Combien tenez-vous le pari, vous ?

— Je vous donne trois semaines. Les morts sont partis avant le printemps.

— Je parie contre. »

Le vieux rit — un toussotement rauque, sans joie.

« On verra bien si vous riez encore quand vous verrez les portraits des anciens. Allez-y par la route, derrière l'église. Vous ne pouvez pas le manquer. Il est là-haut, tout seul, comme une tombe. »

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La route était une piste de pierraille qui grimpait à travers un bois de chênes torturés. La pluie redoubla. Edward pataugeait dans une boue collante, sa valise qui pesait de tout le poids de son désespoir, quand il le vit à travers les branches.

Le château de Roquefort se dressait au sommet d'une colline nue, déchirant le ciel comme une dent noire et cariée. Il n'avait rien de pittoresque. C'était une construction massive, une forteresse de pierre sombre bâtie pour durer, pour résister — non aux autres mais à quelque chose d'enfoui, de patient. Ses tours s'élevaient sans élégance. Ses fenêtres étaient étroites, des fentes d'arquebuse ouvertes sur l'obscurité.

Le vent avait forci. Il charriait l'odeur d'humidité et de feuilles mortes, et en dessous — Edward pouvait-il le jurer ? — celle du soufre et de la pourriture.

Il atteignit le portail de fer, rouillé mais solide, qui grinça quand il le poussa. La cour était envahie d'herbes hautes. Des gouttières arrachées pendaient le long des murs comme des boyaux morts. Sous l'avancée du porche, la lourde porte en chêne était close.

Edward chercha la clé dans l'enveloppe que Delacroix lui avait remise. Il l'ouvrit — en justice, il aurait dû le faire avant de signer. Il y avait une clé en fer forgé, ancienne, lourde comme un poignard.

Et un mot, écrit d'une écriture fine et serrée :

*Bienvenue, dernier des Hale. Vous avez tout laissé derrière vous. Vérifiez que vous n'avez rien oublié. Certains ont laissé leur raison. D'autres leur vie. Elle, c'est autre chose qu'elle a laissée.*

Pas de signature.

La pluie tambourinait sur le porche. Edward tourna la clé dans la serrure, et la porte s'ouvrit avec un gémissement qui sembla se propager dans toute la maison, de la cave au grenier.

Derrière lui, la nuit était noire comme de l'encre.

Devant lui, aussi.

Il entra.

La porte se referma d'elle-même — non, c'était le vent. Ce devait être le vent. Le verrou tomba avec un bruit de métal trop net pour être naturel.

Edward posa sa valise dans l'entrée humide, éclaira la pièce avec le briquet qu'il avait toujours sur lui. Des tapisseries pendaient presque blanches de poussière — il y distinguait des scènes de chasse, des chiens, des cerfs, des silhouettes humaines aux visages grattés, effacés, comme si quelqu'un avait voulu les détruire sans les déchirer.

Une bibliothèque s'ouvrait à gauche. Une salle à manger à droite. Devant lui, un escalier de pierre s'élevait en colimaçon vers les étages supérieurs.

Il ne regarda pas les tableaux, pas encore. Il voulait d'abord trouver une pièce sèche, allumer un feu, dormir. Mais un détail l'arrêta au pied des marches.

Un portrait, juste au-dessus de la première volée. Un homme en tenue du dix-neuvième siècle, la moustache tombante, des yeux gris qui semblaient suivre Edward dans la pénombre.

Une petite plaque de cuivre sous le cadre indiquait : *Henri de Roquefort, premier héritier. 1897-1898.*

Et sous la plaque, une main malhabile avait gravé dans la pierre :

*IL VOULAIT PARTIR AVANT L'HIVER.*

Edward retint son souffle. Le vent cogna contre les volets. Et très haut, quelque part dans les étages inondés d'ombre, une porte claqua.

Il n'avait ouvert aucune porte depuis son entrée.

La question se forma dans son esprit avant qu'il puisse la retenir : s'il y avait quelqu'un là-haut, la clause disait qu'il devait rester seul. Mais qui avait fermé cette porte derrière lui ?

Il garda la fumée de son souffle qui blanchissait dans l'air froid et ne posa pas la question à voix haute, comme si les murs n'attendaient que cela pour lui répondre.