L'Année des Ombres
Lire le chapitre 2: The First Night
La bougie vacilla dans ma main, projetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre. Le silence qui suivit le claquement de porte pesait sur ma poitrine comme une main froide. J'inspirai profondément. La peur était une réaction que je ne pouvais pas me permettre, pas si je voulais survivre une année entière dans ce tombeau.
Je levai la bougie et scrutai le vestibule. La porte d'entrée, massive, était verrouillée — un double tour de clé que j'avais moi-même donné une heure plus tôt. Le bruit venait d'en haut. Un courant d'air, peut-être. Une fenêtre mal fermée. La vieille charpente qui gémissait sous le vent. Rien de surnaturel.
Je m'obligeai à avancer.
Le château se déployait autour de moi comme un labyrinthe de pierre et de poussière. Le vestibule ouvrait sur un long corridor aux murs tapissés de boiseries noircies par les siècles. Mes pas résonnaient sur le dallage inégal, et chaque craquement sous mes semelles semblait répondre à un craquement plus haut, comme si la maison respirait.
J'ouvris la première porte à ma droite. Une salle de réception, immense, aux fenêtres hautes qui donnaient sur la nuit noire. Les meubles étaient recouverts de draps blancs dont les formes fantomatiques dansaient dans la lumière de ma bougie. Je refermai la porte.
La seconde salle était plus petite, intime. Un salon. Des livres alignés sur des étagères murales, des fauteuils Empire rongés par l'humidité. L'odeur de renfermé me piqua les narines. Je me promis d'ouvrir les fenêtres dès le lendemain, si le temps le permettait.
Au bout du corridor, un escalier en colimaçon s'élevait vers l'étage. Je marquai une pause au pied des marches. La porte avait claqué là-haut. Quelque chose attendait dans l'ombre, ou quelque chose avait simplement bougé dans la vieille charpente. Je choisis de croire à la seconde hypothèse.
Mais au lieu de monter tout de suite, je poursuivis mon exploration du rez-de-chaussée. Une seconde aile, plus sombre, abritait ce que je supposais être les anciennes cuisines et les quartiers des domestiques. Des pièces basses aux plafonds voûtés, où l'air sentait le moisi et le fer rouillé.
C'est dans cette aile que je trouvai la galerie des portraits.
Une longue salle étroite, éclairée par des appliques murales mortes depuis longtemps. Les murs étaient couverts de tableaux, disposés en rangées serrées comme des tombes dans un cimetière. Ils représentaient tous des hommes et des femmes en costumes d'époques différentes, des plus anciens en fraises et pourpoints aux plus récents en habits du siècle passé.
Leurs regards me suivaient.
Je m'approchai du premier tableau de la rangée inférieure. Un homme dans la quarantaine, au visage allongé et aux yeux sombres, portant une redingote bleu nuit et une cravate blanche impeccable. Sa pose était rigide, solennelle. Sous le tableau, une petite plaque de laiton gravée :
*Philippe-Antoine de Roquefort — 1974–2021*
J'eus un pincement au cœur. 2021. La même année que la mort de mon père. Et cette date, 14 mars, qui revenait dans le dossier du notaire…
Je passai au portrait suivant. Une femme. Visage sévère, cheveux gris tirés en chignon. *Charlotte de Roquefort — 1955–1992*. Puis un homme plus jeune, presque un garçon. *Édouard de Roquefort — 1960–1985*. Le prénom me fit tiquer. Édouard. Comme mon père.
Je poursuivis ma progression. Les dates de naissance remontaient dans le passé, mais toutes les dates de mort semblaient convergeer vers la même période. 1985. 1992. 2021. Des décennies différentes, des morts différentes — mais chaque fois, une même date inscrite dans les registres du notaire : le 14 mars.
Trois héritiers. Trois morts. Le même jour sinistre.
Une sensation désagréable rampa le long de ma nuque.
Je me tournai vers la sortie de la galerie et remarquai une porte que j'avais manquée, dissimulée dans la boiserie à l'extrémité de la salle. Elle était entrebâillée. J'hésitai, puis poussai.
La bibliothèque.
Je n'avais jamais rien vu de tel. Des rayonnages du sol au plafond couvraient chaque centimètre des murs, chargés de volumes anciens dont les dos de cuir luisait faiblement dans la lumière de ma bougie. Des échelles en bois glissaient le long des étagères. Un escalier en colimaçon menait à une mezzanine elliptique. Au centre de la pièce, un grand bureau de chêne massif, couvert de papiers et de poussière.
Je m'approchai du bureau. Des lettres, des factures, quelques journaux jaunis. Tout était recouvert d'une fine couche de crasse, comme si la pièce n'avait pas été touchée depuis des années. Je posai ma bougie sur le sous-main et commençai à feuilleter les documents.
C'est là que je le trouvai.
Un carnet relié en cuir brun, fermé par un simple lacet de cuir. Sur la première page, une écriture fine et nerveuse :
*Philippe-Antoine de Roquefort — Journal de Roquefort*
Le premier héritier. Celui du portrait récent, mort en 2021.
Je m'assis dans le fauteuil du bureau, qui protesta avec un grincement sec, et jetai ma bougie plus de lumière ne suffirait pas. Malgré la poussière accumulée, je me mis à lire les dernières pages, celles qui semblaient les plus récentes.
La première entrée datait du 15 mars 2020, le jour après son arrivée au château. *Je m'installe. La maison est immense et froide. Le village m'a regardé passer avec curiosité — ils savent, peut-être, ce qui s'est passé avant. Ils ont un air de dire : toi aussi, tu partiras.*
Je tournai les pages rapidement, sautant les longues descriptions de travaux et de rénovations. Mais la tonalité changeait progressivement. Vers le mois de juillet, des phrases comme *elle m'observe* ou *les pas dans le corridor recommencent* apparurent de plus en plus fréquemment.
L'écriture devenait plus irrégulière, plus nerveuse. Les lignes déviaient.
Janvier 2021 : *Le froid est insupportable. Pas seulement dehors — dedans. Dans mes os. Elle le sait. Elle attend que je prenne ma décision.*
Février 2021 : *Je n'aurais jamais dû accepter ce marché.*
Puis la dernière entrée. Daté du 14 mars 2021.
L'écriture était presque illisible, comme si la main qui tenait la plume tremblait violemment.
*Il est minuit. J'ai entendu la porte de la tour s'ouvrir. La clé est dans ma poche — j'étais trop lâche pour l'utiliser. Trop curieux aussi. Elle m'appelle. Sa voix monte les escaliers. Mais ce n'est pas une voix. C'est un souvenir que je connais depuis l'enfance. Il ne faut pas que je regarde, il ne faut pas que je lui réponde, il ne faut pas qu'elle voie que je*
La phrase s'arrêtait en plein milieu. La dernière ligne du journal était griffée, comme si la plume avait été laissée glisser sur le papier avant d'être abandonnée.
Je restai là, assis dans le fauteuil du bureau, le carnet entre les mains, la bougie qui mourait lentement. Mon cœur battait trop vite. Un marché. Une tour. Une porte. Une voix qui monte les escaliers.
Le carnet tremblait légèrement entre mes doigts.
Et c'est à ce moment précis que, là-haut, au-dessus de ma tête, une porte claqua.
Pas une porte qui se ferme sous le vent. Un bruit sec, violent, comme celui d'une main qui la claque brutalement. Ou d'une rage contenue qui s'exprime enfin.
Je levai les yeux vers le plafond de la bibliothèque, là où la mezzanine s'ouvrait sur le second étage. Le silence retomba, dense, oppressant.
Quelque chose — ou quelqu'un — était là-haut. Et quoi que ce fût, cela venait de me faire comprendre que je n'étais pas seul.
Je reposai le carnet sur le bureau avec une lenteur délibérée, comme si le geste pouvait apaiser le regard invisible qui pesait sur moi. Puis je me levai, pris ma bougie presque consumée, et me dirigeai vers l'escalier.