L'Année des Ombres
Lire le chapitre 20: The Underground River
La première marche céda sous son poids avec un gémissement de pierre contre pierre, et Edward suspendit son geste, la lampe tremblante au bout de son bras tendu. Le faisceau ne portait pas loin — la descente se perdait dans une obscurité qui semblait avaler la lumière plutôt que la refléter. L’air qui montait était froid, chargé d’une humidité minérale, et ce parfum de tourbe qu’il connaissait désormais trop bien, mêlé à quelque chose de plus âcre, de plus métallique.
Il compta les marches. Vingt-trois. Puis vingt-quatre. Le escalier tournait légèrement sur lui-même, taillé dans la roche vive, et les parois se firent plus lisses à mesure qu’il descendait, comme si des générations de mains les avaient polies. La Phosphorescence dont il se souvenait depuis le haut de l’escalier — cette lueur verdâtre qui imprégnait la pierre — devenait ici plus intense, suffisante pour éteindre sa lampe s’il l’avait osé. Il ne l’osa pas.
La rumeur d’eau courante grandissait. Ce n’était plus un bruit de pluie ou de goutte — c’était un flux régulier, profond, un courant qui se frayait un chemin sous la terre depuis des siècles. Edward s’arrêta sur la dernière marche et leva sa lampe.
La caverne s’ouvrait devant lui comme une nef inversée. Le plafond se perdait dans l’obscurité, mais en contrebas, à une dizaine de mètres, coulait une rivière noire et luisante. Elle devait faire trois mètres de large à cet endroit, et ses berges étaient de pierre usée, lisses comme du verre frotté. L’eau — si c’était de l’eau — n’avait aucun reflet. Elle coulait en silence presque total, un mouvement de soie noire sur un lit de roche, et seule la forme des ondes trahissait son mouvement. L’odeur de tourbe était ici écrasante, montant de la surface comme d’un marais qu’on aurait enterré vivant.
Sur la berge, à sa droite, quelque chose attira son regard. Un objet sombre, posé là avec une régularité qui n’avait rien de naturel. Edward descendit les dernières marches et traversa la pierre plate qui séparait l’escalier de la rivière. Ses pas résonnaient trop fort dans ce lieu vide, et il se surprit à marcher sur la pointe des pieds, comme s’il craignait de réveiller quelque chose.
C’était une chaussure.
Une bottine de femme, en cuir fin, datant visiblement de la fin du XIXe siècle. Le cuir était craquelé mais étrangement préservé, et une boucle de laiton terni retenait encore un lacet partiellement défait. Edward la ramassa. Elle était légère, presque vide, comme si elle avait été posée ici après avoir été retirée, non arrachée. Au fond, sous la semelle, il découvrit une petite marque — un motif incisé dans la doublure. Il frotta la poussière du bout du pouce et son souffle se figea.
Le médaillon de Marie Leclair. Le même motif de spirale brisée, gravé grossièrement dans le cuir, comme si on l’y avait ajouté plus tard, d’une main qui n’était pas celle d’un cordonnier.
Il examina la berge. À quelques mètres, une seconde chaussure. Puis, plus loin, une paire d’homme, des brodequins solides, abandonnés eux aussi. Et au-delà, encore, une autre. Des souliers, des bottes, même une pantoufle de velours rouge. Une dizaine de paires au total, alignées le long de la pierre, toutes orientées vers l’eau.
Non pas jetées en désordre. Déposées.
Edward recula d’un pas, la bottine de Marie toujours dans sa main. Ces chaussures étaient des repères, des jalons. Chaque héritier avait marché jusqu’à cette berge, s’était déchaussé, et était entré dans la rivière. Volontairement. Pas traînés, pas poussés — mais venus. L’inscription dans le puits, la liste des dates, les encoches fraîches… tout cela n’était pas le registre de victimes. C’était un livre d’or. Un registre de passages.
Un frisson lui parcourut l’échine. Il pensa aux lits défaits dans les chambres du château, aux bagages encore rangés, aux portes laissées ouvertes sur des pièces vides. On avait toujours parlé de disparitions brutales. Mais s’ils étaient simplement partis ? S’ils avaient entendu — compris — quelque chose qui les avait conduits ici, de leur plein gré ?
Il lâcha la bottine pour la reposera sur la pierre, exactement où il l’avait trouvée. Puis il resta immobile, écoutant.
La rivière coulait. Un bruit constant, doux, presque apaisant. Et sous ce bruit, il y en avait un autre. Un courant souterrain dans la rivière elle-même, un courant qui semblait monter non pas de l’eau mais de la roche, un murmure bas, à la limite de l’audible. Edward tendit l’oreille, et le murmure se fit plus net.
Un mot. Son nom. *Edward.*
La voix n’était pas la sienne. Elle était plus grave, fatiguée, et portait cette inflexion particulière que les années d’angoisse et de tabac avaient donnée à celle de son père. Il la reconnut instantanément, comme on reconnaît une blessure ancienne qui se rouvre.
“Edward.”
Il fit un pas vers la rivière, puis s’arrêta. La berge était lisse sous ses semelles, et l’eau noire glissait à quelques centimètres de ses pieds, sans reflet, sans éclat. Il aurait suffi de s’accroupir, de tendre la main. L’appel venait de là, de la surface même du courant, comme si la voix y était suspendue.
“Edward.”
Le timbre de son père. Cette façon particulière qu’il avait de prononcer son prénom, avec une pause presque imperceptible après la seconde syllabe, comme s’il pesait chaque mot avant de le lâcher. Edward serra les poings. Il avait rêvé de cette voix pendant des années. Il avait imaginé ce qu’il dirait si son père revenait, s’il pouvait lui demander pourquoi il avait choisi cette fenêtre, ce cordon, cette fin.
Mais son père n’était pas là. Son père était mort, embaumé, enterré dans le cimetière de Highgate sous une pierre qu’Edward payait encore. Cette voix n’était pas réelle. Elle était fabriquée, portée par ce courant et par la tourbe et par l’humidité de cette caverne qui n’aurait pas dû exister sous une chapelle du XVe siècle.
“Edward.”
La voix se fit plus proche, plus pressante. Il y avait maintenant une note d’inquiétude dans les intonations, la voix d’un homme qui appelle son fils pour le retenir, pour le redresser, pour lui dire que tout irait bien — cette voix qu’il n’avait jamais eue de son vivant.
Edward s’agenouilla sur la berge. Il regarda l’eau noire. Elle était si calme, si profonde. La phosphorescence des parois se reflétait à sa surface par endroits, non pas en reflets mais en inclusions, comme si la lumière venait d’en dessous. Et sous cette lumière, tout au fond, quelque chose bougeait. Une forme sombre, lente, presque imperceptible — une chose qui suivait le courant sans le remonter, qui attendait.
Il se releva. Il n’avait pas fait le voyage jusqu’ici pour ajouter ses chaussures à la collection.
“Tu n’es pas mon père,” dit-il à voix haute. Sa voix résonna dans la caverne, brève, presque effrayée par sa propre hardiesse.
Le murmure cessa. La rivière coula en silence, et Edward comprit qu’elle avait attendu sa réponse. Pas une concession, pas une acceptation — juste une réponse. Le fait qu’il soit là, debout sur la berge, avait suffi.
Il recula lentement, gardant les yeux sur l’eau noire. Il compta ses pas jusqu’à l’escalier — douze, treize, quatorze — puis se retourna et grimpa sans se presser, la lampe toujours allumée, la main sur la rampe de pierre. La voix ne revint pas. Mais au moment où il atteignit la vingtième marche, il lui sembla entendre, sous le bruit de l’eau, un très léger clapotis. Comme si quelque chose, dans la rivière, avait souri.
Il referma le tombeau derrière lui, verrouilla le spirale, et remonta dans la chapelle. La lumière du petit matin filtrait à travers les vitraux, et il resta quelques instants à regarder la poussière danser dans les rayons, étrangement soulagé d’être revenu dans un lieu où les ombres avaient des formes normales.
Dans sa main, il tenait encore la bottine de Marie Leclair. Il ne se souvenait pas de l’avoir reprise en quittant la berge. Elle était là, pourtant, avec sa boucle ternie et son motif de spirale brisée, comme un témoin accusateur.
Il la posa sur l’autel de la chapelle et la regarda un long moment. Puis il retourna dans le château, ferma la porte de la crypte derrière lui, et monta dans sa chambre. Il avait besoin de papier et d’encre. Il avait besoin d’écrire, de noter chaque détail avant que la mémoire ne lui mente.
La bottine resta sur l’autel, muette, tournée vers le tombeau. Comme tous ceux qui étaient venus avant lui, elle semblait attendre.
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