L'Année des Ombres
Lire le chapitre 21: The Father's Echo
Le ciel était encore noir quand Edward quitta la chapelle, la botte de Marie Leclair serrée contre sa poitrine comme un objet sacré. Il ne se souvenait pas l'avoir ramassée. Il ne se souvenait pas d'avoir remonté les marches, refermé la dalle, traversé la nef. Ses mains tremblaient, et pourtant elles avaient agi seules, avec une précision qui le terrifiait plus que la vision elle-même.
Il déposa la botte sur l'autel, à côté du cierge éteint, et recula d'un pas. Le cuir était souple, presque neuf, comme si elle avait été portée hier. Une odeur de tourbe et de fer s'en dégageait, mêlée à quelque chose de plus doux, presque floral. Du romarin, peut-être. L'odeur d'une femme qui se préparait à sortir.
— Qu'est-ce que tu me veux ? murmura-t-il à la botte.
Le silence de la chapelle lui répondit, épais et moite.
Il passa le reste de la nuit dans la bibliothèque, les volets clos, une lampe à huile allumée sur le bureau. La lettre de son père — celle qu'il avait reçue trois semaines avant sa mort — était rangée dans un carton à chaussures au fond du placard de sa chambre londonienne. Il la connaissait par cœur, l'avait lue cent fois dans les semaines qui avaient suivi l'enterrement, cherchant un sens, un aveu, une faille.
*Mon cher Edward,* écrivait son père de son écriture penchée et nerveuse, *je ne peux plus te mentir. Ce que je t'ai dit sur ma famille, sur mon passé, sur la manière dont j'ai connu ta mère — tout cela était une version arrangée. La vérité est ailleurs, dans un lieu que je n'ai jamais eu le courage d'affronter. Si tu lis ceci, c'est que je n'ai plus le choix. Je dois y retourner. Pardonne-moi.*
Il n'y avait pas de signature. Pas d'adresse. Son père était mort d'une crise cardiaque dans son bureau, la lettre encore dans sa main, selon le rapport du médecin légiste. Il avait cinquante-quatre ans. Aucun antécédent cardiaque. Le rapport concluait à une mort naturelle, mais la main crispée sur le papier avait toujours semblé anormale à Edward. On ne meurt pas en serrant une lettre d'adieu à moins d'avoir lu quelque chose qui vous tue avant le muscle.
Le carton à chaussures avait été conservé par sa mère dans une malle de grenier, avec d'autres reliques qu'elle n'avait jamais eu le courage de trier. Edward ne l'avait pas ouvert depuis l'enterrement. Il savait qu'il devrait le faire.
Il monta à l'étage de la chambre qu'il avait choisie — celle qui donnait sur le parc, à l'opposé de la tour — et souleva la trappe du plancher. Il avait remarqué la planche descellée dès le premier jour, mais n'avait pas pris le temps d'explorer. En dessous, la poussière s'était accumulée en couches épaisses, interrompue par des traces de pas récentes. Les siennes, sans doute, lors de ses errances nocturnes.
Il trouva le carton sous un amas de toiles d'araignée, dans un coin où la charpente rejoignait le mur. Le carton était intact, fermé par un ruban de soie bleue qu'il défit avec des doigts malhabiles. À l'intérieur, des lettres, des photographies, un agenda de cuir rouge, et une enveloppe beige, plus récente que les autres, qu'il ne reconnut pas.
L'enveloppe portait son nom et l'adresse de son cabinet londonien. Le cachet de la poste indiquait une date : trois jours avant la mort de son père. Le timbre était français.
Il déchira l'enveloppe.
Le papier était épais, filigrané, d'un blanc crémeux. L'écriture était fine, presque féminine, à l'encre noire. Pas de signature, pas d'en-tête, mais le texte était clair :
*Vous êtes l'héritier véritable. La lignée a été usurpée, et celui qui occupe aujourd'hui la place ne doit pas y rester. Venez avant qu'il ne soit trop tard. Le sol se souvient, et la maison réclame son maître.*
Edward relut la lettre trois fois. Son père avait donc reçu une lettre similaire, trois semaines avant sa mort. La lettre qu'il tenait datait d'avant — elle parlait d'un "héritier véritable" qui devait venir. Mais son père n'était pas venu. Il était mort dans son bureau, une autre lettre à la main.
La lettre de son père. La lettre d'adieu.
Edward posa le papier sur la table et ferma les yeux. Les pièces du puzzle s'assemblaient lentement, douloureusement. Son père avait reçu une lettre du château. Il avait répondu — la lettre d'adieu était peut-être une réponse, un refus, un adieu. Puis il était mort, trois semaines plus tard, d'une crise cardiaque.
Comme le notaire dans la chronique des héritiers.
Comme tous les autres.
Il rouvrit les yeux et regarda la lettre. L'écriture n'était pas celle de son père. Mais elle n'était pas celle d'une inconnue non plus. Il y avait quelque chose de familier dans la courbe des "l", dans la manière dont les "t" étaient barrés d'un trait net et sec. Il avait vu cette écriture quelque part. Récemment.
Le livre d'heures.
La marge où le symbole de la spirale était dessiné à l'encre noire, d'une main précise et patiente.
Edward saisit le livre d'heures qui traînait sur la table de chevet et l'ouvrit à la page du symbole. Il compara l'annotation de la marge à la lettre. Même encre. Même angle d'inclinaison. Même manière de tracer les lettres sans lever la main.
La même main.
Quelqu'un avait écrit la lettre à son père, avait annoté le livre d'heures, avait dessiné le symbole de la spirale. Quelqu'un qui voulait que les héritiers viennent. Quelqu'un qui voulait que le château ait un maître.
— Qui es-tu ? murmura-t-il.
Une ombre passa devant la fenêtre. Edward leva les yeux, le cœur battant. La silhouette d'une femme se découpait dans la lumière pâle de l'aube, de l'autre côté de la vitre. Elle était vêtue d'une robe sombre, coiffée d'un bonnet blanc de servante. Elle ne bougeait pas. Elle le regardait.
Edward se leva d'un bond, renversant la lampe. La flamme vacilla, mourut. L'obscurité tomba sur la pièce. Il traversa la chambre à tâtons, ouvrit la fenêtre à la volée.
Le parc était vide. Les herbes folles se balançaient sous le vent du matin. Sur l'appui de la fenêtre, une empreinte de main était gravée dans la poussière — petite, fine, avec un espace entre l'annulaire et le majeur. Une main de femme.
Une main qui avait tenu la lettre.
Edward recula, le souffle court. Il regarda ses propres mains, puis la lettre posée sur le bureau. Il pensa à son père, mort seul dans son bureau londonien, une lettre à la main. Il pensa à son propre refus d'entendre la voix de la rivière, cette nuit dans le crypte. Il pensa à la femme qui l'avait appelé depuis les profondeurs.
La maison voulait un héritier.
Mais peut-être qu'elle ne voulait pas qu'il survive.
Il replia la lettre et la glissa dans sa poche. Il attrapa le livre d'heures et sortit de la chambre, traversa le couloir, descendit l'escalier. Il ne savait pas où il allait, mais il savait qu'il ne pouvait pas rester. Il avait besoin de réponses. Il avait besoin d'un autre visage humain, d'une voix qui ne sortait pas d'un puits ou d'un miroir.
Il avait besoin du notaire.
Quatre heures plus tard, Edward se tenait devant la gare de Champblanc, le sac de toile sur l'épaule, le billet pour Paris serré dans son poing moite. Le train de midi sifflait au loin, annonçant son arrivée. Il regarda une dernière fois la silhouette du château, qui se découpait sur fond de collines brumeuses, et eut l'impression que les fenêtres de la tour le suivaient du regard.
La femme à la fenêtre n'avait pas bougé. Elle était toujours là, au troisième étage, immobile. Elle ne lui faisait pas signe. Elle n'essayait pas de l'empêcher de partir.
Elle souriait.
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