L'Année des Ombres
Lire le chapitre 27: The Pressure Builds
Le moulin se tenait dans la brume du matin, ses ailes immobiles comme des bras croisés. Je n'avais pas dormi depuis deux jours. L'image de la silhouette au château — cette forme sombre qui nous observait pendant que Madame Vauquelin hésitait devant l'acte de donation — me poursuivait dans chaque recoin de ma conscience.
Elle n'avait pas signé. Pas encore. Une formalité, avait-elle dit. Le temps de consulter son notaire, de s'assurer que le transfert était légalement inattaquable. Mais nous savions tous les deux que ce n'était pas la loi qui la retenait.
Je marchai vers le village, les bottes crissant sur le gravier gelé. Quatre jours avant la Toussaint. Quatre jours avant la date où chaque héritier précédent avait disparu. Le chiffre tournait dans ma tête comme une litanie funèbre.
Henri le boucher m'attendait devant sa boutique, les bras croisés sur son tablier taché de sang séché. Il tenait une enveloppe épaisse. Je connaissais cette enveloppe. Il me l'avait montrée trois fois déjà, avec la patience agressive d'un créancier qui sait que le temps travaille pour lui.
« Hale. » Il me la tendit sans préambule. « C'est la dernière fois que je vous fais crédit. Mon cousin à Lyon me propose un arrangement intéressant pour la créance. Si vous ne me payez pas d'ici samedi, je lui vends votre dette. »
Je pris l'enveloppe. Le papier était lourd, officiel. À l'intérieur, le relevé détaillé des fournitures : clous, bois, chaux, portes neuves, serrures. Tout ce que j'avais acheté pour réparer cette maudite bâtisse. Le montant total me fit serrer les mâchoires.
« La somme est juste, fis-je.
— Juste ou non, elle est due. » Il cracha dans la poussière. « Samadi, Hale. Après ça, ce n'est plus mon problème. Mais ce sera le vôtre. »
Il rentra dans sa boutique et claqua le volet.
Dans la rue vide du village, je rouvris l'enveloppe. Le papier sentait la viande et les épices. Quatre mille francs. Une fortune, pour moi qui n'avais presque plus rien. La note du notaire de Paris m'avait ruiné. Le voyage, l'hôtel, les honoraires — tout cela avait dévoré le fonds de mon compte londonien. Je vivais de pain et d'eau à la cuisine du château, et pourtant le château lui-même semblait se nourrir de mes économies.
Une bouffée d'air malsain me fit reculer. L'odeur du soufre, celle que je sentais de plus en plus dans les couloirs les nuits d'orage.
Je remontai l'allée du château. Les pierres suintaient l'humidité d'octobre. Le lierre avait crû d'une coudée depuis mon départ pour Paris, aussi rapide que la végétation d'un cimetière. Je poussai la porte principale et respirai malgré moi l'air du hall : plus sec que ce que laissaient présager les murs. Mais l'odeur du soufre s'y mêlait à peine.
L'escalier d'honneur me sembla plus raide que d'habitude. Le silence s'épaississait à mesure que je montais.
Ma chambre était telle que je l'avais laissée. Le lit fait par mes propres mains — depuis que la gouvernante du village avait refusé de revenir, invoquant un malaise qu'elle ne savait nommer. Sur la table de chevet, entre mes lunettes et mon exemplaire du Code civil, une rose rouge était posée.
Fraîche. Ne tombant aucun de ses pétales.
Je n'avais pas acheté de roses. Je n'en avais vu aucune dans le château depuis mon arrivée.
Je m'approchai lentement, comme on s'approche d'un serpent endormi. La fleur était parfaite, d'un rouge profond comme du sang artériel. Elle sentait presque trop doux, une senteur entêtante qui semblait saturer l'air au-delà de la portée physique d'une simple fleur.
Je ne la touchai pas. Je fis le tour de la pièce, inspectant les moulures, les plinthes, les pas de fenêtre. Rien. Aucune trace de pas, aucune porte entrouverte, aucune marque d'intrusion. Le château possédait des portes que je connaissais, et d'autres que je ne connaissais pas encore. Un domestique était-il entré ? Geneviève avait refusé de revenir, mais peut-être avait-elle cédé à contrecœur...
Dans le couloir, une coulée d'odeur fétide flottait, comme si quelque chose était mort derrière les boiseries et pourrissait lentement. Je suivis le fil de l'odeur jusqu'à l'extrémité du couloir, où un portrait de Marguerite était accroché — celui que l'archiviste m'avait dit être une copie de son procès. Son regard semblait suivre mes mouvements.
Le tableau était chaud. Pas tiède — chaud, comme si une main venait d'y rester posée. Je retirai brusquement mes doigts.
En dessous du cadre, le mur était taché d'une trace brunâtre. Ressemblant à du sang séché, ou... Je me baissai. Ce n'était pas du sang. C'était de la rouille. De l'eau qui s'était infiltrée du mur et avait coulé le long de la pierre, chargée d'oxyde de fer. L'eau dans le château avait un goût métallique depuis quelques jours ; je pensais aux canalisations anciennes. Mais ici, c'était autre chose.
Sous la rouille, des marques à peine visibles à l'œil nu, gravées dans la pierre comme des égratignures anciennes. Une série de spires. Des signatures.
Je fis courir mon doigt sur ces gravures. Elles étaient innombrables. Certaines récentes, à peine patinées ; d'autres presque effacées par le temps. Des croix. Des initiales.
Les signatures des héritiers qui avaient essayé avant moi.
Je comptai mentalement ceux qui avaient disparu depuis que le château était entré dans la famille de mon père. Huit. Huit noms. Huit hommes et femmes qui avaient cru pouvoir résoudre la malédiction — ou la fuir.
Leurs marques finissaient toutes sur le même mur. Je m'accroupis devant le panneau inférieur, là où les gravures s'arrêtaient brutalement. Et je vis quelque chose que je n'avais pas remarqué : une entaille propre dans la pierre, à hauteur de poitrine. La forme exacte d'une clé.
La clé de la crypte. Celle que je portais attachée à une chaîne autour du cou depuis la nuit où j'avais trouvé le tombeau de Valombre. Je la saisis, la tournai dans la lumière. La pierre semblait l'attendre.
Mon dos me fit mal de froid. Le souffle court, je reculai.
Ce n'était pas une hypothèse. C'était la preuve que chaque héritier — chacun d'eux — avait finalement été obligé de placer sa clé dans cette entaille. Et chacun avait disparu.
Je portai la main à ma poitrine, là où le métal touchait ma peau.
Quatre jours.
Je redescendis lentement. Dans le hall, l'œil du regard qui venait du portrait de Marguerite sembla me suivre encore ; mais je le savais. La place du cadre me renvoya mon propre reflet dans la pénombre.
Dans la bibliothèque, le papier de l'acte de donation était resté là où je l'avais laissé. Une copie pour Madame Vauquelin, une copie pour le notaire de la préfecture. La mienne portait ma signature, écrites comme un pacte.
Sur l'écritoire, un mot était griffonné à l'encre fraîche :
*Vous devrez choisir avant le 31. Vous ne pourrez pas donner ce que vous retenez.*
Je relus la phrase trois fois. Le château — ou la force qui l'animait — me parlait encore. "Ce que vous retenez." La clé, ou la peur ? Le don de la propriété, ou l'acceptation de ma propre disparition ?
Dehors, le crépuscule tombait comme une paupière. La lune se levait déjà, pleine et froide, au-dessus des toits du village. Dans sa lumière, je vis une silhouette traverser le pont du moulin et disparaître dans la brume.
C'était Madame Vauquelin.
Elle marchait vers le château.
Elle venait signer.
Je laissai tomber le mot sur la table. L'odeur de soufre me suivit partout où j'allais, comme un chien fidèle qui attendait son heure.
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