L'Année des Ombres
Lire le chapitre 28: The Offer
La porte du château s'ouvrit avant même qu'Edward n'ait posé la main sur la poignée. Madame Vauquelin se tenait sur le seuil, son châle gris serré contre elle, les yeux fixés sur la façade comme si elle cherchait à y déchiffrer quelque chose.
— Vous êtes venue, dit-il.
— J'ai pensé à ce que vous m'avez dit, répondit-elle. À ce que vous m'avez montré. Le parchemin, la confession. Mais je ne signerai pas si vous le faites par peur.
— Ce n'est pas par peur, mentit Edward.
Un bruit de pas dans l'allée les fit se retourner. Henri le boucher avançait d'un pas lourd, ses mains rouges croisées sur son ventre, une lueur étrange dans ses yeux. Il n'avait jamais mis les pieds au château. Edward le savait. Personne ne venait au château.
— Monsieur Hale, dit Henri en s'arrêtant à quelques mètres. Je vous cherchais.
— Vous avez été payé ? demanda Edward.
— Pas encore. C'est justement ce dont je veux vous parler.
Madame Vauquelin jeta un regard entre les deux hommes. Edward sentit son estomac se nouer. Il connaissait ce ton. Le ton de celui qui tient une corde et attend que l'autre se débatte.
— J'ai une proposition, continua Henri. Une affaire, si on veut.
— Je vous écoute.
Henri sortit un papier de sa poche. Un acte, plié en quatre, marqué du sceau notarial de Limoges.
— Je rachète le château, dit-il simplement. J'efface votre dette. Et je vous donne cinquante mille francs.
Le silence qui suivit fut si profond qu'Edward entendit le vent s'engouffrer dans les toits.
— Cinquante mille francs, répéta-t-il.
— De quoi recommencer à Londres. Vous y avez encore des attaches, non ? Des confrères, des relations. De quoi vous relancer proprement.
Edward regarda le papier. Le montant tournait dans sa tête comme une pièce jetée en l'air. Cinquante mille francs. La dette effacée. L'Angleterre, ses rues grises, ses bureaux chauffés, ses dossiers bien rangés. Un an. Un an de plus et il aurait assez pour se racheter une clientèle, pour effacer la honte de la faillite, pour...
Il regarda Henri. Le boucher le fixait avec une intensité qui n'avait rien d'un commerçant. Trop lisse. Trop précis. Trop préparé.
— Pourquoi ?
— Pardon ?
— Pourquoi voulez-vous ce château ? Un avocat ruiné le vend à un boucher qui n'a jamais mis les pieds ici ? Vous savez ce qu'il est, ce qu'il fait ?
Henri esquissa un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— Un château est un château. La pierre ne change pas. J'ai des projets, c'est tout.
— Vous mentez.
Le mot sortit plus fort qu'Edward ne l'aurait voulu. Henri cessa de sourire.
— Vous êtes endetté jusqu'au cou. Votre délai expire dans quatre jours. Le château vous ronge. Je vous offre une porte de sortie. C'est tout.
— Une porte de sortie que vous n'auriez aucune raison d'ouvrir, à moins de savoir ce qui se cache derrière.
Un long moment passa entre eux. Madame Vauquelin s'était reculée de deux pas, comme si le terrain s'était transformé en champ de bataille.
— Vingt-quatre heures, dit Henri. Vous avez jusqu'à demain soir. Après ça, la dette tombe devant le tribunal. Vous perdrez tout. Le château ira aux enchères.
Il tourna les talons et descendit l'allée sans se retourner.
Edward s'appuya contre le chambranle de la porte, les jambes soudainement lourdes. Madame Vauquelin resta silencieuse un moment.
— Il sait, dit-elle enfin.
— Il sait quoi ?
— La légende. Ce qui est arrivé aux autres héritiers. Il n'attend que vous partiez pour récupérer les restes.
— Les restes de quoi ? Il n'y a rien ici que des pierres et des ossements.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Et une clé.
Edward sentit une main de glace lui saisir la nuque.
— Comment savez-vous pour la clé ? demanda-t-il.
— Tout le village la connaît. On l'appelle la clé de Marguerite. Certains disent qu'elle ouvre une porte, d'autres qu'elle ferme un tombeau. Chaque héritier qui l'a trouvée a disparu le lendemain de Toussaint.
— Vous croyez à ces histoires ?
— Je crois à ce que je vois, répondit-elle. Et je vous ai vu. Vous avez la clé au cou. Vous portez son poids comme si elle vous brûlait.
Edward baissa les yeux. Sous sa chemise, le médaillon massif appuyait contre sa poitrine. Il l'avait oublié un instant, ce qui n'était jamais arrivé depuis le jour où il l'avait trouvée.
— Ce que le boucher veut, dit-elle doucement, ce n'est pas le château. C'est que vous partiez avant de finir ce que vous avez commencé. Vous êtes le premier héritier qui refuse d'obéir. Il ne veut pas que cela continue.
— Comment sait-il ce que je fais ?
— Chaque porte a des oreilles. Et le village sait que vous avez ouvert la tombe du premier seigneur. Rien ne reste caché ici, monsieur Hale. Vous auriez dû l'apprendre depuis le temps.
Elle s'approcha et murmura :
— Ne signez rien de ce qu'il propose. Et si vous trouvez une autre façon de payer cette dette, prenez-la.
Sur quoi, elle inclina la tête et s'en alla par le même chemin que le boucher, laissant Edward sur le pas de la porte, seul face au château qui l'observait de ses fenêtres noires.
Il rentra. Le papier de la donation était resté sur le bureau, la plume posée en travers, l'encrier ouvert. Madame Vauquelin n'avait pas signé. Il relut la clause finale — il la connaissait par cœur — celle qui stipulait qu'Edward renonçait à toute réclamation ultérieure, à tout droit, à tout refuge sur la propriété.
Cinquante mille francs.
Il ferma les yeux et revit le visage de son père. Le même choix, sans doute, la même porte ouverte, le même argent proposé. Et son père avait choisit de rester. De creuser. De chercher.
Il ouvrit les yeux. Le mur de signatures au fond de la bibliothèque l'attirait encore. Chaque nom gravé, chaque date, et au bout du mur, cette fente qui attendait la clé.
Il n'y avait pas que la donation. Le château offrait peut-être autre chose. Une autre porte, une autre issue, une autre façon de rendre à Marguerite ce qui lui avait été volé sans passer par la signature de personne.
Henri voulait qu'il parte. Le château voulait qu'il signe. L'une ou l'autre issue menait à une fin. Mais il restait une troisième voie — il le sentait, une certitude instinctive, un écho à quelque chose que son père lui avait écrit dans sa dernière lettre, une phrase qu'il avait mal lue, mal comprise.
Il retourna à la tombe, souleva la plaque de pierre qu'il avait ingénieusement remise en place deux jours plus tôt, et fouilla la cachette vide. Derrière un faux fond qu'il n'avait pas remarqué lors de sa première exploration, il trouva un carnet. La couverture était de cuir tanné, les pages jaunies, marquées d'une écriture dense et serrée.
Il l'ouvrit à la première page. La date — 5 novembre 1647. Trois jours après la mort de la femme.
Mais ce n'était pas le journal d'un moine ou d'un notaire. C'était le journal d'Henri de Valombre lui-même.
Le texte était court. Six pages. Une seule phrase revenait en refrain, tracée d'une main tremblante :
*"J'ai pris ses terres. J'ai pris sa vie. Et elle a pris ma mort. Je vis, mais je ne suis plus vivant. Le cimetière de mes nuits est la plus sûre des prisons : elle m'a fait gardien de sa propre clé. Sachez, lecteur, qui que vous soyez : seule la restitution au sang rendra la mort possible. Et si aucun de mes descendants n'en a le courage, alors le château gardera sa proie."*
Edward referma le carnet, le cœur battant contre ses côtes comme une bête en cage.
Il avait encore quatre jours. Quarante-huit heures pour la proposition d'Henri. Une dette à payer. Une femme qui attendait. Et un gardien maudit qui cherchait quelqu'un pour le remplacer.
Il glissa le carnet dans sa poche et retourna au château. Cette fois, il ne prit pas le chemin du bureau. Il prit celui de la cave.
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