L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 1: First Siren
L’odeur du métal froid et du câble brûlé le tira de son demi-sommeil. Elias Vogt se redressa sur son tabouret, les yeux encore collés par les heures de veille. L’écran de contrôle, devant lui, clignotait d’une alarme que personne n’avait déclenchée.
« Merde. »
Il tapota le clavier avec une précision que la fatigue n’avait pas entamée. Le système affichait un code d’erreur rare : SIR-4. Un court-circuit sur la ligne principale des sirènes souterraines. Le genre de panne qui ne se produisait normalement qu’une fois tous les dix ans, et qui nécessitait un technicien de surface, pas un ingénieur de maintenance du domaine de l’altitude.
Mais Elias était l’ingénieur de maintenance. Et il était seul, comme il l’était presque toujours depuis son arrivée à la station-laboratoire du Pic Saint-Martin.
Il se leva, attrapa sa lampe torche et son sac d’outils. Le couloir s’étendait devant lui, blanc et aseptisé, les néons vibrants sous leur gaine de plexiglas. Il connaissait chaque joint de ce couloir, chaque fissure thermique du blindage. Son service à la _Klosterwerke Energie AG_ l’avait assigné ici il y a trois ans, après sa formation en foresterie alpine et son passage dans la montagne. Une reconversion propre, discrète. Personne ne lui avait posé de questions sur les longs silences.
Le secteur C, niveau 3. Les sirènes principales dormaient dans leur alvéole blindée, à l’extrémité du tunnel d’accès. Elias déverrouilla la porte de sécurité, son badge magnétique émettant un bip aigre, puis descendit les trois marches métalliques. Le module de sirène avait la taille d’un réfrigérateur. Il dévissa le panneau avant, exposant des circuits imprimés et un transformateur maître.
Le court-circuit était évident : un fusible céramique avait sauté, aspirant une partie du film isolant d’un câble adjacent. Le genre de dommage qui ne se produit pas tout seul. Il sortit son multimètre et vérifia les tensions. Rien d’anormal. Le courant était stable.
Il remplaça le fusible, scotcha le câble endommagé, et se prépara à tester la séquence de calibration lorsqu’un voyant rouge s’alluma sur le boîtier de contrôle principal de la salle technique. Il se figea.
Le panneau de vie et de survie venait de s’initialiser en mode calibration. Ce n’était pas normal. Les cinq cent quatre-vingt-quatorze bacs de survie approuvés par le manifeste officiel étaient rarement facturés en mode test, sauf lors des révisions semestrielles. Et la dernière révision datait de deux semaines.
Elias retourna dans la salle de contrôle. Sur l’écran principal, un chiffre s’était mis à défiler en bas à droite. Un compteur. Le système de calibration se lançait sur un cycle complet de vingt-trois heures. Mais son regard s’arrêta sur une ligne secondaire du menu de diagnostic : *Capacité réelle allouée – alimentation respiratoire*.
Il appuya sur « détail ».
Le système affichait le nombre d’unités de filtration au lithium superoxyde, le volume d’oxygène disponible par heure, et le facteur de consommation moyen. Elias fit le calcul mental. Trois fois, pour en être sûr.
Six cent quarante-deux.
Le système de calibration indiquait une capacité de six cent quarante-deux personnes pour quatre-vingt-dix jours.
Le manifeste officiel en déclarait cinq cent quatre-vingt-quatorze.
Il y avait près de cinquante unités de différence. Une erreur de plus de huit pour cent. Dans un bunker de survie, ça ne devait pas exister. Cinquante-neuf, ce n’était pas un arrondi. C’était une intention.
Elias s’approcha de l’écran, le front plissé. Il augmenta la précision du calcul. Il aurait dû examiner d’abord les paramètres d’absorption des gaz, mais la logique même des unités filtrantes jouait contre lui. Chaque module était calibré pour supporter un poids et une consommation standard de deux cent cinquante picograms de CO₂ par heure et par adulte. La capacité affichée était farineuse. Il la rattacha à l’âme du projet : le Saint-Martin était conçu pour un pic de pouvoir, une dizaine de familles, quelques élus.
« Six cent quarante-deux », prononça-t-il à voix haute, le son du mot résonnant dans la pièce vide.
Le chiffre était supérieur à cinq cent quatre-vingt-quatorze. Cela signifiait que le bunker pouvait accueillir au moins autant de monde supplémentaire. Ou, si le manifeste n’avait été que partiellement envoyé à l’agence de contrôle, que des places dormaient dans l’ombre, réservées – peut-être déjà distribué – à d’autres noms que ceux figurant sur les registres officiels.
Il suffit d’un regard sur le moniteur : le nombre d’unités de filtration en réserve sur les étagères était de vingt-deux, et non pas treize, comme il aurait dû l’être pour le manifeste approuvé. Les étagères mentaient. Le bunker mentait.
Elias sentit une crampe naître dans sa nuque. Il n’avait pas le temps de creuser cette faille. La sirène qu’il venait de réparer devait être testée. Il retourna vers le module du secteur C, enclencha la séquence de test automatique. Une note grave, à peine audible, vibra dans le tunnel. Puis une deuxième, plus haute. Comme un battement de cœur mécanique qui se réveillait.
C’est à ce moment que le premier hurlement monta.
Pas la sirène d’essai. Une autre, plus lointaine, amplifiée par les conduits d’aération : la sirène d’alerte municipale du village en contrebas. Une plainte longue, montante et descendante, qui déchira le silence de la nuit alpine. Elias connaissait cette sonorité. Il l’avait entendue une seule fois, il y a vingt ans, pour un exercice inondation.
Jamais pour une vraie alerte.
Il vérifia sa montre : 23 h 47. Le village dormait, ou presque. Une sirène à cette heure, c’était soit une catastrophe naturelle, soit une erreur humaine.
Puis le haut-parleur de la salle de contrôle grésilla une seconde, et une voix robotique énonça en français, puis en allemand : « Alerte quaternaire. Collision estimée à J-10. Veuillez rejoindre vos zones de confinement. Alerte quaternaire. »
Elias resta immobile, la main à plat sur le boîtier de la sirène.
Une alerte quaternaire. Le code de l’Observatoire européen pour les menaces planétaires. Le niveau d’alerte le plus bas de la triade – aucune mesure d’urgence requise, simple information. Sauf que cette sirène n’était pas une information. C’était un éveil brutal au cœur du domaine réservé.
Il retourna à son écran. La ligne du manifeste était toujours ouverte. Six cent quarante-deux. Il zooma sur la colonne des données relatives aux nourritures et aux réserves d’eau. Le système, dans sa calibration, n’affichait que les chiffres de puissance et de recyclage. Pas les stocks. C’était comme un panneau clignotant : *la capacité est là, mais les ressources, vos ressources, s’arrêtent au cinquième cent quatre-vingt-quatorzième individu.*
Et un nouveau chiffre s’afficha soudain en rouge dans le coin supérieur. Le compteur propre aux impacts planétaires : 10 jours, 00 heures, 12 minutes.
Le temps restant avant l’arrivée prévue de l’objet.
Elias coupa le courant du module de calibration, mais le compteur rouge continua de tourner sur l’écran de mise en garde. Il ne pouvait pas le désactiver. L’alerte n’était pas une erreur de test.
Il fixa encore une fois le nombre d’unités de filtration en réserve. Vingt-deux. Treize officielles. Neuf clandestines. Le néon de la pièce bourdonnait au rythme de son cœur.
Il enfila sa parka et sortit dans la nuit extérieure, deux marches au-dessus du seuil. L’air froid lui mordit les joues. Le village, à huit cents mètres en contrebas, était illuminé comme un jour de fête ; toutes les maisons allumées, les gens sortant sur les perrons, levant la tête vers un ciel pur et piqueté d’étoiles. Aucun d’eux ne vit ce qu’il fallait voir. L’astéroïde était encore trop lointain pour l’œil nu.
Un camion s’engagea sur la route étroite vers le domaine, ses phares balayant les arbres. Ce n’était pas le camion de ravitaillement mensuel. Il était trop rapide, trop pressé. Elias descendit le sentier, les graviers crissant sous ses bottes. Il connaissait le chauffeur de ce camion : le lieutenant Kassel, de la sécurité intérieure du site. Kassel se garait d’habitude au bloc de contrôle, jamais au domaine à cette heure.
Le camion s’arrêta devant le portail blindé. Kassel en descendit, le visage fermé, une tablette à la main.
« Vogt. Vous êtes encore là. On vous cherche à la salle de commandement. On a eu une alerte réelle. »
« Je le sais. Je viens de réparer une sirène du secteur C. »
Kassel lui décocha un regard rapide, vérifiant l’état de sa combinaison. « Des problèmes de calibration ? »
« Non. J’ai fini. Sauf que… »
Elias hésita. Les lignes du manifeste et des unités en réserve flottaient encore dans son esprit, comme du métal en fusion qui venait de se figer.
« Sauf que vous recevrez un rapport d’écart dans les systèmes de vie. Le nombre de places excède le nombre de noms officiellement enregistrés. »
Kassel haussa les épaules et entama une marche vers la salle de commandement. « On a vu les mises à jour. Une erreur administrative de clavier. On réglera ça demain. »
Une erreur administrative. Cinquante-quatre places d’écart. Cette excuse ne tenait pas. Elias le savait, et Kassel le savait aussi.
L’ingénieur ne bougea pas. Il regarda le lieutenant franchir les portes, puis se dirigea vers l’ordinateur portable qu’il gardait dans la remise arrière, hors du réseau central. Il ne connaissait pas encore le nom exact des neuf filtres clandestins, ni leur provenance.
Mais il savait que le décompte du ciel venait de commencer, et que sa propre liste – celle de son ancienne vie de secouriste, avec les morts qu’il n’avait pas pu sauver dans l’avalanche d’Obergurgl – venait d’intégrer une nouvelle ligne.
Il restait dix jours. Dix jours pour comprendre qui, sur cette montagne, avait décidé que les autres ne comptaient pas.
L’écran rouge du compteur brillait encore derrière la vitre de la salle de contrôle. Il ne pouvait pas le voir d’ici, mais il sentait ce chiffre dans sa poitrine.
Dix jours. Et une liste fantôme qui grondait déjà.