L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 2: Guest List
La salle de sécurité sentait le renfermé et le métal froid. Elias avait traversé trois sas et deux contrôles biométriques pour arriver ici, et il n’était toujours pas sûr d’avoir eu raison de venir. Le bureau de Kassel trônait au centre, derrière une vitre blindée, un écran mural affichant la carte des zones de confinement avec des points rouges et bleus qui clignotaient.
Kassel ne leva pas les yeux tout de suite. Il finissait de tapoter sur un clavier rétro-éclairé, puis il pivota lentement dans son fauteuil, les mains croisées sur le ventre.
« Vogt. Vous auriez dû être dans votre zone de confinement depuis vingt minutes. »
— J’ai demandé un entretien. Vous m’avez dit de venir.
Kassel souffla. Il avait la cinquantaine, des tempes grises, et une façon de sourire qui ne montait jamais jusqu’aux yeux. Un homme de protocole. De ceux qui n’aiment pas les imprévus.
« Vous avez cinq minutes. Je dois briefer l’équipe d’évacuation. »
Elias tira de sa poche le carnet plastifié qu’il portait toujours à la ceinture, celui où il notait chaque capteur, chaque pression, chaque anomalie. Il l’ouvrit à la page du matin.
« J’ai fait le relevé complet des unités de filtration principal, secondaire, et de secours. Les nacelles A à F. La capacité nominale des systèmes de support de vie, calculée sur la base des consommations documées par les spécifications techniques du fabriquant. »
Il posa le carnet ouvert sur le bureau. Kassel ne le ramassa pas.
« Et alors ? »
— Le nombre total de lits et de couchettes dans les zones résidentielles, ajouté aux espaces de couchage d’urgence configurés dans les couloirs étanches, donne une capacité optimale de six cent quarante-deux personnes. Le manifeste officiel annonce cinq cent quatre-vingt-quatorze. C’est un écart de quarante-huit.
Kassel laissa échapper un petit rire, un bruit sec, presque un aboiement.
« L’écart, Vogt, c’est ce qui se perd entre la théorie et la pratique. On oublie toujours une marge pour les réserves, pour les équipements de remplacement. Vous comptez les filtres supplémentaires comme si c’était des lits. »
— Ce ne sont pas des filtres. C’est de l’oxygène, de la chaleur, de l’énergie électrique. Le système peut supporter six cent quarante-deux personnes vivantes pendant dix ans. Ce n’est pas un excédent. C’est une capacité.
Cette fois, Kassel se leva. Il contourna lentement le bureau, s’arrêtant à deux mètres d’Elias, les bras croisés. Il parlait maintenant d’une voix plus basse, presque paternelle, encore plus inquiétante.
« Écoutez-moi, Vogt. Ce bunker a été construit pour accueillir une liste précise d’invités. Des gens triés sur le volet, des scientifiques, des ingénieurs, des médecins, des militaires, des politiques en activité. La capacité nominale, c’est le maximum pour lequel le système a été dimensionné administrativement. »
— Administrativement ? Le CO₂ ne connaît pas l’administration, Kassel. Les chiffres du fabricant, je les connais par cœur. Les vannes de recyclage sont calibrées pour un débit maximal de quatre cent trente litres par minute par unité. Avec neuf unités supplémentaires hors inventaire, on peut maintenir un taux d’oxygène acceptable pour six cent cinquante personnes, pendant trois cent soixante-cinq jours par an, sans redémarrage forcé. Le fabricant a conçu ça avec une marge de sécurité de dix pour cent. La marge, c’est pour les accidents, pas pour les fraudeurs.
Le mot était lâché. Elias le regretta aussitôt, mais il ne le retira pas.
Kassel le fixa un long moment. Puis il retourna derrière son bureau, s’assit, et posa ses mains bien à plat sur la surface. Il souriait toujours, mais son regard avait changé : plus sombre, plus calculateur.
« Le manifeste a été validé par l’Office fédéral de la protection de la population. Signé, estampillé, scanné. Si vous voulez contester un acte administratif, il y a une procédure. Vous la connaissez : formulaire, commission, délai de recours. En temps normal, je vous encouragerais. Mais vous savez combien de jours il nous reste ? »
Elias savait. J-10. L’alarme venait de le lui rappeler une heure plus tôt. Dix jours avant que la trajectoire soit confirmée irrévocablement. Dix jours avant que les portes scellent, que le monde extérieur n’existe plus que comme un souvenir de poussière cosmique.
— Je sais combien de jours il nous reste. C’est justement pour ça qu’il faut vérifier le manifeste. S’il y a une erreur, il faut la corriger avant que les portes se ferment.
Kassel ouvrit un tiroir, en sortit une tablette qu’il poussa vers Elias. L’écran affichait une liste de noms, des centaines de lignes en caractères serrés. En tête, le titre : « Attribution des places – Protocole Sable Blanc ».
« Regardez la dernière colonne, Vogt. »
Elias fit défiler. Chaque ligne comportait le nom, le numéro de zone, et un statut : CONFIRMÉ pour la plupart, EN ATTENTE pour quelques-uns, et, en bas de page, deux lignes en rouge : « Réserve stratégique – 48 emplacements – Séquestration classifiée. »
Il ne releva pas de nom. Juste un nombre. Le même nombre que son propre calcul. Un aller simple vers un trou jamais creusé.
« Je ne comprends pas. Quarante-huit places vides, classifiées ? Pourquoi ? »
Kassel reprit la tablette, la rangea dans le tiroir, le referma. Un cil claqua.
« Parce qu’il y a toujours une possibilité que les portes se referment sur un monde où des gens, disons… imprévus, auront besoin d’une chance. C’est une question de priorité, Vogt. Qui mérite de survivre ? Vous, par exemple, vous entrez dans quelle catégorie ? Vous êtes un bon mécanicien. On vous a mis sur la liste. Mais si je retire votre nom demain, et que je mets un physicien nucléaire à votre place, est-ce que ça change quelque chose à votre survie ? »
Elias ne répondit pas. Il pensait à la minuscule capsule qu’il avait réparée comme un vulgaire émetteur pyrométrique, celle cachée sous le plancher du secteur Delta, celle qu’il avait ouverte une seconde par erreur et qui contenait neuf unités de filtration neuves, jamais déballées.
« Ces unités hors inventaire, elles sont là pour un vrai événement, pas pour une liste figée. Vous comprenez maintenant la différence entre construction et administration ? »
Elias comprit, mais pas comme Kassel l’entendait. Il comprit que la liste n’était pas complète. Que les quarante-huit places n’étaient pas un mystère, mais une monnaie. Et que quelqu’un, très haut, avait décidé de les garder en réserve pour les distribuer quand il le voudrait, à qui il voudrait.
— Cet épisode-ci, c’est un vrai événement, dit-il lentement. Cet astéroïde, il est réel. Il va toucher.
Kassel haussa les épaules.
« Peut-être. Peut-être pas. Et si l’intensité des vibrations est mal estimée ? Et si l’impact est dévié par grosse poussière ? Vous voulez vider les réserves pour une hypothèse ? On a encore dix jours. Après, on saura. En attendant, le protocole est le protocole. Je vous invite à revenir à votre poste, Vogt. Vous avez un travail sérieux : assurer la maintenance de systèmes qui doivent fonctionner parfaitement pendant dix ans. C’est votre domaine. Ne vous mêlez pas de politique. »
Elias se leva. Il ramassa son carnet, le glissa dans sa poche sans un mot. Il se dirigea vers la porte, puis s’arrêta, la main sur la poignée.
— J’ai vu une chose, dit-il sans se retourner. Le capteur 7B. Ceux qui ont creusé cette salle ont installé une antichambre qui n’est sur aucun schéma. Une pièce en dessous, un accès par le plafond du secteur F. La porte est scellée, mais une sonde thermique indique une température stable à dix-sept degrés. Quelque chose vit dedans. Quelque chose est en veille.
Il y eut un silence de trois secondes. Kassel ne rit pas. Quand Elias se retourna enfin, le visage de l’officier avait perdu toute trace d’amusement. Il semblait soudainement fatigué, tendu.
« Vous n’avez jamais vu cette antichambre. Vous n’avez jamais regardé. Vous avez vérifié un capteur, vous avez corrigé une mesure, vous avez rapporté un écart de pression, vous êtes reparti. C’est ce qui s’est passé, n’est-ce pas, Vogt ? »
— Je suis un bon mécanicien, répondit Elias. Je note les écarts.
Il sortit sans refermer la porte.
Dans le couloir, les lumières bleues des zones de confinement clignotaient en rythme régulier. Un compteur au-dessus de sa tête affichait 9 jours, 23 heures, 14 minutes. Il restait encore du temps. Mais Elias savait que ce temps-là ne servirait plus ni à réparer, ni à compter. Il allait devoir choisir pour qui il travaillait désormais. Les réserves cachées, la liste incomplète, et cette antichambre tiède sous le plancher, ça formait une carte qu’il n’avait pas demandé à tirer. Mais on la lui avait donnée, et la partie commençait à peine.