L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 32: Surface World
La poudre grise s'infiltrait partout. Dans les coutures des combinaisons, sous les ongles, entre les dents. Elias la sentait crisser sous ses semelles comme du verre pilé, chaque pas soulevant un nuage qui retombait en silence sur le monde mort.
Il s'arrêta au sommet d'une crête rocheuse, abaissa ses lunettes de protection. Autour de lui, le paysage n'était plus que cendres et contours effacés. Les sommets alpins qu'il connaissait depuis l'enfance — ces arêtes acérées, ces faces nord improbables — n'étaient plus que des bosses arrondies sous un linceul uniforme. La station de ski en contrebas n'était qu'un souvenir : seuls émergeaient les angles d'un télésiège, comme les os d'un squelette géant.
Derrière lui, le petit groupe qu'il avait choisi pour cette expédition avançait en file indienne. Leïla, ancienne glaciologue, marchait en tête avec son détecteur de terrain. Müller, un ingénieur structurel, portait le matériel de forage. Et puis Irina, que personne n'avait vraiment comprise pourquoi elle était là, sinon qu'elle connaissait les tunnels mieux que quiconque et qu'elle n'avait pas hésité une seconde quand Elias avait parlé de sortir.
Ils étaient quatre, pas plus. Assez pour porter, pas assez pour ralentir.
— Le signal se renforce, annonça Leïla en consultant le petit récepteur qu'Elias avait réussi à sauvegarder de son atelier. La transmission de Moreau provenait d'ici, à moins de deux kilomètres.
— Ou en provenait, rectifia Müller. Elle a été envoyée il y a des heures. Il a pu bouger.
— Ou être mort, ajouta Irina sans détour.
Elias ne répondit pas. Il scrutait le vallon qui s'ouvrait devant eux, là où le signal semblait culminer. La carte qu'il avait mémorisée — celle que Kruger avait gravée sur sa propre poitrine avant de suffoquer — indiquait un point précis. Une ancienne installation, peut-être militaire, certainement oubliée de tous.
Sauf que le vallon était nu.
— Je ne vois rien, dit-il à voix haute. Aucune structure, aucun affleurement.
— Parce que c'est sous nos pieds, répondit une voix derrière lui.
Elias se retourna d'un bloc. Trois silhouettes se tenaient à peine à dix mètres, sorties de nulle part. Elles portaient des vêtements de montagne usés, décolorés, mais aucune protection respiratoire. Leur visage était crasseux, hâlé, marqué par des semaines de lumière du jour.
— Vous devriez pas traîner ici, dit l'homme qui avait parlé. Un Suisse allemand, accent du Valais. La poussière, ça vous bouffe les poumons à la longue. Vous avez des masques, visiblement. Mais ça suffira pas si vous restez.
Elias fit un pas en avant, les mains écartées.
— On cherche une entrée. Une ancienne installation, sous le vallon.
L'homme échangea un regard avec ses compagnes — deux femmes, l'une jeune, l'autre plus âgée, toutes deux armées de fusils de chasse en bandoulière.
— L'installation, répéta l'homme. Y en a beaucoup, par ici. Abris, bunkers, dépôts. Certains ouverts, d'autres pas.
— Celui-ci est fermé, dit Elias. Et il faut qu'on y entre.
Le silence s'épaissit, chargé de cendres.
— Pourquoi ? demanda la plus âgée.
Elias hésita. La vérité — un stock de semences, capable de nourrir des centaines de personnes pendant des années — lui parut soudain dangereuse à révéler. Ces gens vivaient dehors, apparemment immunisés contre la poussière qui tuait tout le reste. Pourquoi ? Comment ?
— Des provisions, dit-il enfin. On a des gens, sous terre. Beaucoup de gens. Ils ont besoin de ce qu'il y a là-dedans.
La jeune femme rit, un son sec, sans joie.
— Des provisions. Y a plus de provisions, plus nulle part. Tout est mort, vous avez pas remarqué ? Les arbres, les rivières, les animaux. Tout est mort sauf nous.
— Comment ça se fait que vous survivez, alors ? demanda Leïla, les yeux plissés.
L'homme haussa les épaules.
— On vivait déjà à la marge avant. Sans électricité, sans confort. La montagne nous nourrissait. Le ciel nous disait quoi faire. Quand la poussière est tombée, elle nous a pas trouvés — on était déjà ailleurs. Dans des grottes, sous des surplombs. Là où le vent passe pas.
— Et vos poumons ? insista Leïla. La poussière devrait vous avoir tués.
— Peut-être qu'on est trop sales pour ça, dit l'homme en grimaçant un sourire. Ou peut-être que la poussière choisit ses victimes.
Elias sentit un frisson courir le long de sa nuque. La poussière choisit ses victimes. Les premières semaines avaient été un massacre — des milliers de morts dans les villes, asphyxiés par cette fine couche de cendres siliceuses. Les bunkers avaient accueilli les derniers survivants. Mais ces gens-là, dehors, sans abri... Ils étaient vivants.
— On a vu un homme, dit la jeune femme soudain. Il y a deux jours. Il marchait vers le nord. Malade, mais vivant. Il avait un drôle d'équipement, des vêtements qui ressemblaient aux vôtres. Il cherchait quelque chose.
Elias sentit son cœur accélérer.
— Il vous a dit quoi ?
— Il a dit qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait. Qu'il allait attendre là où c'était écrit. Et puis il est parti.
— Dans quelle direction ?
La femme pointa vers le nord-est, au-delà du vallon.
— Là-bas. Y a rien, dans cette direction. Que des glaciers morts et des parois.
Elias se tourna vers le vallon. Le signal, sur le récepteur, provenait de devant lui. Mais l'homme était parti vers le nord-est. Deux directions différentes. Deux destinations possibles.
À moins que...
— Vous connaissez une entrée, dans ce vallon ? demanda-t-il. N'importe quoi. Une porte, une grille, un tuyau.
L'homme Valaisan croisa les bras.
— Peut-être. Mais ça a un prix.
— On n'a rien, dit Müller. Pas de nourriture, pas de médicaments. Rien.
— J'ai pas besoin de ça, dit l'homme. J'ai besoin d'une promesse. Quand vous serez entrés, quand vous aurez trouvé ce que vous cherchez... vous nous laisserez entrer aussi. Nous et les autres.
Elias regarda son groupe. Leïla haussa un sourcil. Müller semblait hésiter.
— Il y a peut-être de la place, dit lentement Elias. Mais je ne contrôle pas ce qu'il y a à l'intérieur. Je ne sais même pas ce qu'on va trouver.
— Je prends le risque, dit l'homme. On prend le risque. Parce que là-dehors, dans cinq ans, y aura plus rien. Et nous, on vieillit. On se fatigue. La montagne nous protège plus comme avant.
Il y eut un long silence, troublé seulement par le vent qui soulevait des volutes de cendres.
— Marché conclu, dit Elias.
L'homme hocha la tête et commença à descendre le versant. Elias et son groupe suivirent, glissant sur la pente instable. À mi-chemin, l'homme s'arrêta devant un affleurement rocheux d'apparence banale. Il posa la main sur une fissure verticale et poussa. Un pan de rocher pivota sur un axe invisible, dévoilant une ouverture sombre — pas un tunnel de mine, mais une entrée lisse, taillée par machine, avec des angles parfaits.
— Ça fait des années que je savais que c'était là, dit l'homme. Mais j'ai jamais réussi à ouvrir la deuxième porte, celle en bas. Y a un système de verrouillage que mes outils peuvent pas forcer.
Elias sortit la clé rouge de sa poche. Elle pesait lourd, chaude contre sa paume.
— C'est pour ça qu'on est là.
Il s'engagea dans l'ouverture, la lampe frontale allumée. Derrière lui, il entendit Leïla demander à l'homme :
— Vous avez dit que la poussière choisit ses victimes. Vous pensez que c'est vrai ? Qu'elle est vivante ?
L'homme ne répondit pas tout de suite. Quand il le fit, sa voix était grave.
— Je sais pas si elle est vivante. Mais je sais qu'elle est pas morte. On la sent, parfois, quand le vent se lève. On la sent chercher.
Elias s'arrêta au sommet d'un escalier taillé dans la roche. Au-dessous, il pouvait voir une porte massive, en acier, avec un panneau de contrôle à côté. La clé rouge dansait dans sa main.
Il descendit.
La porte était là, à vingt mètres. À côté, gravé dans le métal, un mot : JARDIN.
Elias fronça les sourcils. Le même mot que dans le tunnel. Mais ici, il semblait différent. Pas un nom de lieu, mais une instruction. Un ordre.
La clé rouge entra dans la serrure comme si elle avait été faite pour ça. Il tourna. Un claquement sourd. Puis un autre, plus profond, comme si une série de verrous s'enclenchait en cascade dans la roche elle-même.
La porte ne s'ouvrit pas.
À la place, un écran s'alluma sur le panneau de contrôle. Du texte apparut, en allemand, puis en français :
*Un intrus a été détecté dans le secteur 7. Le protocole de quarantaine est activé. Toute entrée non autorisée déclenchera la séquence de destruction dans 90 minutes.*
Elias relut le message deux fois.
À côté de lui, l'homme du Valais avait pâli.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire, répondit Elias lentement, que quelqu'un est déjà entré. Et que cette porte va exploser si on ne trouve pas le moyen de la désactiver. Il leva les yeux vers le plafond, vers le tunnel sombre.
— Il faudra que Moreau nous aide. Si elle est encore vivante.
Le compte à rebours avait commencé.
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