L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 37: Iron Dawn
Le silence qui suivit la reddition de Roth n'avait rien d'un triomphe. C'était un vide, un souffle retenu par trois cents personnes rassemblées dans le hall central, encore marquées par l'éclat des lampes torches et l'odeur de la peur. Elias tenait encore la clé rouge serrée dans sa paume, la sentait chaude, comme si elle avait absorbé toute la violence de l'heure passée.
« Ça ne finit pas comme ça », dit-il, et sa voix porta plus loin qu'il ne l'aurait cru. « Ça commence. »
Roth, debout près de la porte du stockage qu'il venait d'ouvrir lui-même, avait le visage défait mais les yeux clairs. Il avait cédé, oui. Mais Elias savait que les hommes comme Roth ne cédaient jamais vraiment—ils négociaient. Restait à voir ce qu'il attendait en échange.
« J'ai des compresses, des antibiotiques, de la nourriture déshydratée pour trois semaines, et des lampes à huile », annonça une femme en sortant du réduit. Elle s'appelait Nadja. Ancienne comptable, elle avait organisé la répartition du butin avec une précision chirurgicale pendant que les autres criaient. Elias la nota mentalement.
« Trois semaines », répéta-t-il. « C'est une éternité si on les utilise bien. »
Le murmure parcourut la foule. Certains croisèrent les bras, sceptiques. D'autres s'avancèrent, attirés par la lumière des promesses.
Anna se tenait en retrait, près du pilier où elle s'était arrêtée après la cohue. Elle n'avait pas participé au pillage. Pas une seconde. Mais elle ne s'était pas non plus interposée. Elias la chercha des yeux et la trouva—immobile, les mains croisées devant elle, le visage fermé.
Il fallait décider maintenant, avant que le vide ne se remplisse à nouveau de colère.
« Ce soir, on installe un conseil », dit Elias en montant sur la caisse que quelqu'un avait renversée. « Provisoire. Six membres. Trois tirés au sort parmi les résidents de la tranche C, trois parmi ceux qui ont participé à la révolte. Plus moi. »
« Et Roth ? » lança une voix hostile depuis le fond.
Elias attendit que le silence revienne.
« Roth reste. Il connaît les systèmes de ventilation, les réserves annexes, le calendrier des livraisons de carburant. On a besoin de ce savoir. Mais il n'aura plus pouvoir seul. Son code d'accès est révoqué, la clé est ici, et chaque décision sera collective. »
Roth s'inclina lentement, presque avec grâce. « Je reconnais les termes. »
Le hall retomba dans un brouhaha confus. Certains applaudirent, d'autres reculèrent, peu convaincus. Mais le pire était passé—les armes improvisées furent posées à terre, les couteaux rengainés. Elias vit une femme pleurer en silence contre l'épaule d'un homme qui lui caressait les cheveux. Il vit deux hommes qui s'étaient battus vingt minutes plus tôt partager une gourde d'eau.
C'était ça, la survie. Des gens ordinaires qui choisissaient, malgré tout, de continuer.
—
Ils formèrent le conseil dans la salle de cartographie, au bout du couloir sud. Elias avait insisté : une pièce sobre, loin des réserves, sans anything qui puisse rappeler les privilèges passés. Roth s'y installa sans commentaire, les mains posées à plat sur la table, comme un échiquier dont il connaissait déjà chaque pièce.
À ses côtés : Nadja, la comptable. Un ingénieur du nom de Ferrand, qui avait passé sa vie à entretenir des stations de ski et connaissait la montagne mieux que personne. Mila, une jeune femme du troisième étage qui s'était distinguée en protégeant les enfants pendant la cohue. Et deux autres, tirés au sort dans les heures qui suivirent.
Anna refusa. « Je préfère rester en dehors des structures formelles. Je surveillerai le réseau médical. » Elias la laissa faire.
La première décision fut banale mais fondamentale : ils conviendraient de rations égales, des mêmes repas chauds distribués à heures fixes, sans distinction d'origine. La deuxième : les portes du stockage resteraient ouvertes en permanence, sous le regard d'un gardien désigné chaque jour par rotation. La troisième : le poste médical serait accessible à tous, avec un droit de regard collectif sur les stocks de médicaments.
Puis vint le sujet que tous redoutaient.
« La surface », dit Ferrand. « On parle de reconstruire au-dehors, mais personne ne sait si l'air est respirable à court terme. »
Elias sortit de sa poche une carte pliée en quatre, froissée aux pliures, qu'il avait apportée des quartiers des élites. Il la déplia sur la table. Le papier céda légèrement sous la pression de ses doigts, libérant une poussière blanche.
« Le Jardin. Son nom l'indique. C'est un projet de sauvegarde. À l'intérieur, il y a des entrepôts de semences. Des milliers de variétés—céréales, légumineuses, tubercules adaptés à l'altitude. Mais aussi un système de serres-tunnels que j'ai aperçu dans les plans : plusieurs kilomètres de galeries éclairées par LED, capables de fonctionner sans lumière solaire. »
« Et ça sert à quoi, ces graines, si on ne peut pas atteindre la surface ? » demanda Mila.
« On ne parle pas d'aujourd'hui. On parle de dans six mois. Un an. » Elias passa la main sur la carte. « La cendre retombera, les vents finiront par la disperser. La neige reviendra, puis les précipitations. Le sol est pollué, oui, mais la montagne se régénère. Elle l'a toujours fait. »
Roth hocha la tête, surpris peut-être d'être sollicité. « Les serres du Jardin sont conçues pour des cycles de deux ans. Elles possèdent leur propre source d'énergie. C'était prévu pour un petit groupe, mais avec les ressources du bunker, on pourrait adapter l'une des galeries en annexe communautaire. »
« Bunker et Jardin », dit Elias, traçant une ligne imaginaire entre les deux points sur la carte. « On relie les deux vies. C'est notre horizon. »
—
Dans les jours qui suivirent, Elias découvrit à quel point la routine réparait les blessures plus vite que les paroles.
Le matin, il se levait avant les autres, montait jusqu'à la salle de contrôle et vérifiait les niveaux de CO2, les filtres qu'il avait nettoyés, la température des couloirs. Puis il parcourait les étages, pas pour surveiller mais pour écouter. Les gens parlaient autour de lui sans se méfier : ils discutaient des rations, des nouvelles du conseil, de leurs morts.
Le troisième jour, il trouva une petite fille assise devant la porte du stockage, un carnet de dessins ouvert sur les genoux. Elle dessinait des arbres. De grands arbres avec des branches épaisses et des feuilles bleues.
« Ceux-là, tu les as vus avant ? » demanda-t-il.
Elle leva les yeux. « Non. Mais je les verrai après. »
Elias s'accroupit à côté d'elle, regarda le dessin longtemps, puis sortit un crayon de sa poche et ajouta une petite figure au pied du tronc.
« C'est toi ? » demanda-t-elle.
« C'est moi. Pour que tu te souviennes que j'étais là au début. »
La petite fille sourit.
—
Le soir du quatrième jour, Anna vint le trouver dans la salle des machines, où il s'affairait à recalibrer les pompes à eau. Elle s'assit sur un rebord, les jambes ballantes, et le regarda travailler en silence.
« Tu n'as pas dit aux gens ce que Moreau a révélé », dit-elle enfin.
Elias resserra une vanne sans se retourner. « Pas encore. Pas en détail. »
« L'astéroïde. Le fait qu'il a été provoqué. Le consortium qui a essayé de le dévier et n'a réussi qu'à le fragmenter. » Elle fit une pause. « Ils sauront un jour. Et ce jour-là, ils exigeront des comptes. »
« Ce jour-là, je serai là », répondit Elias. Il se redressa, s'essuya les mains sur son pantalon, et vint s'asseoir en face d'elle. « Mais d'abord, on doit arriver à ce jour-là. La haine, c'est un moteur. Mais ça consomme trop. »
Anna le regarda longtemps. Ses yeux trahissaient quelque chose qu'elle ne disait pas.
« Tu penses vraiment qu'on peut créer quelque chose de neuf ? » demanda-t-elle.
« Je pense qu'on peut essayer. Et que si on échoue, au moins on aura essayé ensemble. »
Elle détourna le regard, puis se leva. Près de la porte, elle s'arrêta, une main sur le chambranle.
« Quand on découvrira la vérité sur ceux qui ont provoqué ça, Elias... tu veilleras à ce qu'il n'y ait pas une autre émeute. Tu me le promets ? »
« Je te le promets. »
Il n'était pas sûr de pouvoir tenir cette promesse. Mais il la fit quand même.
—
Une semaine après la révolte, Elias convoqua le conseil à l'aube, dans la salle de cartographie. Les lampes à huile jetaient des ombres dansantes sur les murs couverts de plans. Il avait passé la nuit à réfléchir, à peser chaque mot.
« Le Jardin », dit-il. « Il est temps que tout le monde sache ce qu'il contient. Ce n'est pas une simple réserve de graines. C'est un centre de commande alternatif. Moreau m'a expliqué que certains systèmes de contrôle du bunker y sont relayés. Et que la clé rouge permet d'accéder à des protocoles plus profonds. »
Roth ouvrit la bouche, la referma. Un éclair de quelque chose traversa son regard—inquiétude, peut-être.
« Des protocoles plus profonds ? » répéta Nadja.
« Des protocoles qui ont été activés avant que l'astéroïde ne frappe. Des signaux d'origine inconnue, émis depuis l'intérieur même du réseau des consortiums. » Elias posa la clé au centre de la table. « Quelqu'un ici a tenté de saboter notre système de filtration. Ce même quelqu'un travaille peut-être pour ceux qui ont provoqué tout ça. Je compte utiliser le terminal de l'aile médicale pour tracer ces signaux, remonter cette piste jusqu'à son origine. »
Le silence qui suivit fut épais, chargé de toutes les questions que personne n'osait poser.
Anna fut la première à réagir. « Et tu feras quoi, quand tu sauras qui c'est ? »
Elias regarda la clé rouge, puis leva les yeux vers elle.
« Je leur donnerai un procès. Afin que justice soit rendue devant tous, sans que la haine ne nous gagne. C'est la seule manière de bâtir quelque chose qui dure. »
Au-dehors, la cendre avait commencé à retomber. On la distinguait à peine à travers l'épaisseur des murs. Mais tout le monde la sentait présent, légère, tenace, prête à redessiner le monde.
Elias avait hâte de commencer.
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