L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 36: Revolt
La rumeur avait commencé dans la salle commune, là où l’air recyclé sentait déjà la sueur et la peur. Les lits de camp des niveaux inférieurs étaient alignés comme des tombes, et les familles entassées derrière les cloisons provisoires observaient le plafond comme si le ciel allait s’ouvrir. Elias descendit l’escalier métallique, le pas lourd, la clé rouge toujours contre sa poitrine. Il entendit les voix avant de voir les visages.
« On crève ici pendant qu’ils mangent leurs réserves à l’étage ! »
Une femme se tenait sur une caisse, le poing levé. Elle s’appelait Marta, une ancienne cuisinière du chalet voisin, celle qui avait perdu deux enfants dans les premières heures de la poussière. Autour d’elle, une trentaine de résidents, ceux des niveaux C et D, ceux qu’on avait fait descendre « temporairement » lors de l’embarquement. Leurs vêtements étaient sales, leurs regards durs.
« Le stock est partagé », dit Elias, la voix plate. « Le comité de gestion distribue chaque matin. »
« Chaque matin, une soupe claire », cracha Marta. « Pendant que Roth et ses amis ouvrent des bouteilles de vin dans le salon privé. J’ai vu les caisses. Elles portent le sceau de la famille Roth. Cognac, champagne, jambon de pays. Ils mangent comme des rois, et nos enfants ont faim. »
Un murmure parcourut la foule. Quelqu’un cria : « Il est avec eux ! Le frère de la responsable ! »
Elias serra les mâchoires. Il n’était pas avec eux. Il n’était avec personne, depuis toujours. Mais il savait que dans ce bunker, chaque silence était une allégeance. Il monta sur une table voisine, le geste brusque, et fit face à la foule.
« J’ai traversé la poussière, deux fois. J’ai failli brûler dans un tunnel pour retrouver des graines. Je ne suis pas venu ici pour défendre les riches. Je suis venu pour que quelqu’un, un jour, puisse remarcher dehors. »
« Alors ouvre les réserves ! » cria un homme derrière Marta.
« Les réserves sont verrouillées par un code que je ne connais pas. Seul Vogt, le directeur, l’a. »
« Roth ! » hurla quelqu’un. « Le vieux ! Il dort ! Allons lui arracher le code ! »
La foule se déplaça d’un seul bloc, comme un animal réveillé. Elias sauta de la table, tendit les bras pour bloquer le passage, mais les corps le dépassèrent, le bousculèrent. Il frappa une épaule, reçut un coude dans la mâchoire, et se retrouva poussé contre la paroi. Des poings frappèrent la porte blindée de l’étage supérieur. Elle était verrouillée, bien sûr. Mais les voix montaient, se multipliaient.
« Brisez la serrure ! »
« Il y a une barre là-bas ! »
Elias se dégagea, le sang d’une coupure à la lèvre. Il vit Marta attraper une barre de maintien et se jeter contre la porte. Le métal sonna, encore et encore. Derrière, des bruits de pas précipités. La porte s’ouvrit d’un cran, et la silhouette de Roth apparut, pâle, une serviette de soie encore autour du cou.
« Que se passe-t-il ici ? »
La foule rugit. Roth recula, mais le cran s’élargit, et trois gardes en uniforme du consortium apparurent, fusils levés. Elias reconnut l’un d’eux, un ancien garde-chasse du domaine d’en face. Le canon était dirigé vers la masse humaine, et la masse humaine ne reculait pas.
« Arrêtez ! » cria Elias.
Il se jeta entre la barre de Marta et le fusil du garde. Le geste était absurde, suicidaire. La barre le frappa à l’épaule, le fusil se braqua sur sa poitrine. Les deux camps le regardèrent, figés.
« Tire », dit Elias, les yeux sur le garde. « Tire si tu veux. Mais réfléchis à ce qui restera après. »
Le garde hésita. Dans le silence, on entendait le souffle des machines, la circulation de l’air. Roth s’avança d’un pas, la voix tremblante mais ferme.
« La porte ne s’ouvrira pas comme ça. Le code est dans ma tête. Si vous me tuez, personne ne mangera. »
« Alors donne-le », dit Marta.
Roth regarda Elias. Il y avait dans ce regard quelque chose de nouveau - la peur, oui, mais aussi une évaluation froide. Le vieux renard cherchait une issue.
« Je le donnerai », dit Roth lentement. « À la condition que le partage soit supervisé par Elias Vogt. Parce que c’est le seul homme ici qui n’a pas choisi de camp. »
La foule hésita. Marta abaissa la barre d’un centimètre. Elias sentit le poids du silence - et celui de la clé rouge, qui pesait soudain plus lourd que jamais.
« Supervisé par moi », répéta Elias. « Et le premier qui touche à une arme, je le jette dehors dans la poussière. Personnellement. »
Un rire nerveux parcourut la foule. Quelqu’un lâcha une barre de fer qui tomba au sol avec un bruit sourd. Dans l’interstice de la porte, Anna apparut. Elle tenait Judith par la main. Le visage de sa sœur était blanc, mais elle ne reculait pas.
« Elias », dit-elle doucement. « Que fais-tu ? »
« Ce que j’aurais dû faire depuis le début », répondit-il. « Je commence par les réserves. Ensuite, je répondrai à leurs questions. Toutes. »
Il sortit la clé rouge, la tint à hauteur des yeux. La lumière des tubes fluorescents fit briller le métal, et un silence de honte, de surprise, d’espoir étranglé, tomba sur la foule. Marta releva la tête. Roth ferma les yeux.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda quelqu’un.
Elias ne répondit pas. Il tourna la clé dans sa paume, sentit le froid du métal contre sa peau, et regarda la porte blindée au fond du couloir - celle qui menait au terminal du consortium. Il y avait encore un traître dans ce bunker, et la réponse était derrière cette porte.
« On commence par manger », dit-il. « Et ensuite, on cherche qui a voulu nous asphyxier. »
La foule le suivit en silence. Roth, tête basse, ouvrit sa poche et en sortit un carnet noir qu’il tendit à Elias sans un mot. Le poids du document était léger ; le poids du geste était énorme.
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