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L'Arche de Dix Jours

Lire le chapitre 4: Two Spots

La salle des serveurs sentait le métal chaud et l’ozone. Elias n’avait pas bougé depuis que la femme était partie, sa menace suspendue dans l’air comme une fumée lente. Le clavier sous ses doigts était froid, mais sa nuque ruisselait encore.

Il aurait dû partir. Il le savait.

Mais les chiffres sur l’écran ne mentaient pas. Six cent quarante-deux places, réparties en quatre blocs de vie. Le manifeste officiel en annonçait cinq cent quatre-vingt-quatorze. Quarante-huit écarts. Quarante-huit vies — ou quarante-huit morts, selon le camp où l’on se tenait. Et quelque part, dans un tiroir verrouillé de son atelier, la clé rouge au dos gravé du 14 mars 2036. Demain. Le compte à rebours au-dessus de sa tête indiquait J-9, vingt-trois heures. Le chiffre clignotait, patient, impartial.

Elias coupa l’écran du serveur d’un geste sec et se glissa hors du local par le passage technique, refermant la grille d’aération derrière lui. Le corridor principal bourdonnait de baisse de régime. Des haut-parleurs diffusaient une musique d’ambiance — quelque chose de classique, inoffensif, conçu pour rassurer des clients nerveux qui ne descendraient pas avant le dernier moment.

Il ne croisa personne en regagnant l’atelier. Mais les caméras pivotaient. Elles le suivaient toujours.

Il était en train de remettre sa clé anglaise dans sa caisse quand le téléphone mural sonna. Il décrocha — la voix de Kassel, cassante, sans préambule.

« Vogt. On vous attend au salon nord. Une visiteuse vous a demandé. » Pause. « Personnellement. »

Elias faillit demander qui, mais il connaissait déjà la réponse avant de raccrocher.

Mara.

Le mot le frappa au creux du sternum, là où les vieilles blessures ont l’habitude de dormir. Il n’avait pas parlé à sa sœur depuis dix mois. Depuis l’enterrement de leur mère, pour être exact — où elle ne lui avait pas adressé la parole une seule fois. Pourtant, elle était là. Dans CE bunker. À neuf jours d’un impact dont elle ne connaissait, officiellement, même pas l’existence.

Il se changea rapidement — veste propre, mains lavées. Les gestes mécaniques du professionnel qui masque l’homme qui tremble.

Le salon nord était une rotonde aux murs de chêne clair, éclairée par des lampes tamisées qui répliquaient une lumière de surface que plus personne n’apercevrait bientôt. Des canapés de cuir étaient disposés en cercle autour d’une table basse en pierre polie. Au fond, adossée à la baie vitrée qui donnait sur la salle des machines, Mara se tenait debout. Elle portait un tailleur gris impeccable, pas un poil de travers. Elle tenait une coupe de champagne comme d’autres tiennent une arme.

Près d’elle, un homme en costume sombre lui parlait à voix basse. Elias ne l’avait jamais vu en personne, mais il le connaissait — on ne travaille pas deux décennies dans les Alpes sans connaître les noms qui comptent. Roman Roth. Sexagénaire au visage lisse et aux cheveux argentés trop parfaits. Promoteur immobilier. Troisième fortune du pays. Sa présence ici confirmait ce qu’Elias avait deviné : ils étaient en train de dérouler le tapis rouge pour les premières places du bunker.

Roth se tourna vers Elias et lui sourit comme on sourit à un employé. Un signe de tête poli, rien de plus.

Mara le vit. Quelque chose passa dans son regard — bref, indéchiffrable. Elle dit un mot à Roth, qui inclina la tête avec une courtoisie distante, puis elle traversa la pièce vers Elias, ses talons claquant sur le marbre.

Elle s’arrêta à un mètre de lui.

« Tu as maigri. »

C’était sa façon de l’embrasser, songea-t-il. Un diagnostic plutôt qu’un baiser.

« Tu as teint tes cheveux. »

Elle lui sourit, mais ce sourire n’atteignait pas ses yeux. Elle avait toujours eu les yeux de leur mère — clairs, graves, qui voyaient tout et ne s’excusaient de rien.

« Roman m’a proposé un week-end dans sa vulnérabilité protégée. Il paraît que vous organisez des séminaires ici. Cohésion d’équipe. » Elle but une gorgée de champagne, soutenant son regard par-dessus le bord du verre. « Je savais que tu y travaillerais. J’ai accepté. Maintenant, emmène-moi faire un tour. On n’a pas parlé depuis longtemps, et j’ai besoin de l’air. Ou ce qui en tient lieu. »

Elias jeta un coup d’œil à Roth, qui discutait maintenant avec un homme en uniforme de l’administration du bunker. Il acquiesçait lentement, comme si on lui présentait des chiffres qu’il connaissait déjà.

« Par ici », dit Elias.

Ils suivirent le couloir sud, celui qui longeait les réservoirs d’eau et l’usine de recyclage de l’air. Les sons du bunker — le ronronnement des pompes, le sifflement discret des ventilations — remplissaient l’espace d’une musique mécanique qu’Elias connaissait par cœur. Mara marchait à côté de lui, ses talons trop hauts pour ce genre de terrain.

Elle attendit d’avoir dépassé la deuxième intersection avant de parler.

« Tu as trouvé de quoi ils sont capables, n’est-ce pas ? »

Elias s’arrêta.

« Mara. Comment tu sais que tu es dans un bunker ? »

Elle haussa les épaules, comme si la question était naïve. « Roman m’a montré les plans. Une version des plans. Il y a des gens qui croient aux secrets, et il y a des gens qui savent qu’un secret n’est qu’une porte qui n’a pas encore été ouverte. Il m’a demandé d’être là. Pour le calme. Pour le sang-froid. Peu importe. Il est prudent. »

« Prudent, il enterre sa maîtresse dans un bunker à neuf jours de l’impact ? »

Le visage de Mara se durcit — imperceptiblement. « Je ne suis pas sa maîtresse, Elias. Je suis son associée. Nous sommes plus efficaces l’un avec l’autre que séparés. Et c’est justement pour cela qu’il m’a demandé de venir. Il veut que je t’aide à comprendre ce qui se passe ici. »

Quelque chose dans sa façon de dire « t’aider » sonnait faux. Elias se demanda ce qu’elle voulait vraiment — elle ne croisait jamais son chemin sans une raison concrète. C’était sa loi. Toujours. Il serait bête de croire qu’elle avait changé.

« Je n’ai pas besoin d’aide », dit-il prudemment.

« Si. » Elle s’approcha, baissant légèrement la voix, comme si les murs eux-mêmes pouvaient la trahir. « J’ai entendu des choses. Des gens de l’administration, en surface, qui parlaient dans le bureau de Roman. Des choses au sujet de ce bunker. » Elle le fixa droit dans les yeux. « Tu sais qu’il y a deux places en plus. Deux. Jamais annoncées. Jamais répertoriées nulle part. Et elles ne sont pas vides, Elias. Elles sont réservées. Quelqu’un les a payées très cher. »

Il pensa aux quarante-huit lignes inexistantes du serveur. Aux « réserves stratégiques ». À la femme inconnue qui connaissait son nom.

« Deux places, répéta-t-il. Quand tu dis “quelqu’un”… »

« Roman est persuadé qu’elles lui sont destinées. Lui et son avocat. C’est pour cela qu’il est ici. Il croit qu’il a déjà gagné sa place, qu’on ne lui refusera rien quand l’alerte sera complète. Mais moi, je regarde les gens. Et ce que j’ai vu chez les gens qui gèrent ce bunker… » Elle secoua légèrement la tête, une mèche tombant sur sa joue. « Ils n’ont pas l’intention de laisser entrer qui que ce soit sans les avoir examinés sous toutes les coutures. Roman s’imagine qu’il va enjamber le portail le jour J avec un grand sourire. Moi, je n’en suis pas sûre. »

Une sonnette d’alarme résonna dans la tête d’Elias. Mara n’était pas venue ici pour s’inquiéter du sort de Roth. Elle était venue pour elle-même — c’était toujours pour elle-même. Il en avait honte, mais il la connaissait par cœur.

« Qu’est-ce que tu me demandes ? »

Elle sourit, lentement, comme un chat qui vient de repérer une souris.

« Tu as un accès. Tu réparés. Tu connais les schémas, les baies, les verrous. Personne ne te regarde vraiment quand tu marches dans les couloirs, n’est-ce pas ? Tu es l’homme qui répare les choses. On ne prête pas attention à lui. »

« C’est ce qui m’a permis de découvrir ce que j’ai découvert, oui. »

Elle s’approcha encore. Cette fois-ci, elle posa la main sur son avant-bras. La dernière fois qu’elle l’avait touché, c’était pour le repousser à l’enterrement de leur mère. Il dut se forcer à ne pas retirer le bras.

« Alors voilà ce que je veux, dit-elle. Pas pour moi. » Ses doigts se serrèrent imperceptiblement. « Pour toi et pour moi. Deux places. Les deux qu’ils cachent. On ne laisse rien à personne — on les prend avant qu’ils ne puissent en profiter. C’est nous ou eux, Elias. Et après ce qu’on a traversé, tu sais très bien que je n’abandonne pas ce qui peut être à moi. »

Elias resta muet un long moment. Le bourdonnement des pompes semblait s’être amplifié autour d’eux.

« Tu sais ce que tu me demandes ? »

« Je te demande de protéger notre seul sang, Elias. Mère partie. Le père inconnu. Mon frère et moi. Ce que tu ne peux pas sauver, je le sauverai à ta place. Tu as toujours eu peur de t’engager à temps. Pas moi. »

La phrase le frappa comme une lame. Obergurgl. L’avalanche. Son équipe qui avait mis trop de temps à ouvrir la route. Les trois morts qu’il n’avait pas réussi à atteindre. Le verdict tacite — il avait hésité. Il avait trop pesé les risques. On n’hésite pas en montagne. Sauf s’il l’avait fait. Et voilà que sa sœur lui jetait ce même échec à la figure, mais cette fois-ci avec un compte à rebours planétaire au-dessus de sa tête.

« Je n’ai même pas confirmé que ces places existent réellement », dit-il finalement.

« Mais tu sais où chercher. Comme pour le reste. »

Elle n’avait pas tort.

« C’est un local sécurisé dans l’aile est », murmura-t-il. « Zone de vie E-7. Elle ne figure pas sur les plans officiels. Je l’ai découverte hier en vérifiant les conduits d’aération. Il y a six chambres. Deux sont équipées — filtres indépendants, pile réserve, ligne de survie au-delà des cinq ans standards. Les quatre autres sont vides. »

Mara sourit — ce sourire net, calculateur qui faisait baisser les yeux aux comptables de son entreprise.

« Alors nous n’avons pas besoin de tuer personne. Il suffit d’être là avant eux. Avant le jour J. »

Elias avait le cœur qui battait trop vite.

« Qu’est-ce qui te rend si sûre que les filtres fonctionnent toujours ? »

« Le jour où tu douteras de tout, Elias, souviens-toi de ceci : il est vivant. Quelqu’un le prépare depuis des années. Ce n’est pas un hasard si tu as trouvé cette clé la veille du 14 mars. Ça fait dix ans qu’on ne dérange plus personne pour une réparation sur ces systèmes. Dix ans. Et ils t’ont laissé entrer. Ils t’ont laissé trouver. On ne fait pas ça par négligence. On le fait par dessein. Le seul qui peut me dire qui — c’est toi. »

Elle se recula, rajusta sa veste, redevint la femme du salon nord.

« Je repars avec Roman ce soir. Mais reviens-moi dans deux jours. Tu me dis si c’est oui. Et si c’est non… » Elle haussa les épaules avec un froid parfait. « Je trouverai quelqu’un d’autre. Il y a toujours quelqu’un d’autre. »

Elle pivota sur ses talons et s’éloigna dans le couloir.

Elias resta immobile, le regard fixé sur les tuyaux striés de condensation.

Il avait cru que sa décision était de se taire ou de parler.

Il avait eu tort.

Sa décision était plus simple. Plus brutale. C’était une question de sœur contre monde. Et il n’avait pas encore choisi.

En retournant à l’atelier, il leva les yeux vers la bande de verre dépoli au-dessus des portes. Les chiffres rouges défilaient en boucle.

J-9 · 22h37

Il posa la main sur sa poche intérieure. La clé rouge y était toujours.

Dans sa tête, une image — l’avalanche d’Obergurgl, le silence blanc après, les corps qu’il avait laissés derrière lui. Il avait encore le goût de cette lâcheté dans la bouche.

Cette fois, il ne laisserait personne décider à sa place.

Pas même sa sœur.

La nuit du bunker était tombée. Quelque part, à l’autre bout de l’installation, un homme se faisait passer pour un invité. Un homme nommé Roth. Un homme qui avait payé trop cher pour des places qu’Elias venait de promettre — silencieusement, presque sans s’en rendre compte — à une autre personne que lui.

Elias s’assit devant son poste de travail, sortit un carnet, déplia une page vierge.

Il y griffonna une date.

Demain.

Il allait devoir décider.