L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 5: Old Debt
La cafétéria du bunker sentait le café instantané et la peur mal dissimulée. Elias faisait tourner sa tasse entre ses doigts, les yeux fixés sur la table d'acier où la lumière fluorescente dessinait des reflets tremblants. Autour de lui, les conversations murmuraient en mezza voce — des noms échangés, des promesses — la monnaie d'un monde qui allait brûler.
Il ne vit pas l'homme approcher. Pas immédiatement. Il sentit d'abord l'odeur — un parfum d'eucalyptus, âpre et clinique — puis la masse sombre qui s'assit en face de lui sans demander la permission.
— Vogt. Elias Vogt.
Le nom tomba comme un couperet. Elias leva les yeux et son ventre se serra comme un poing.
Kruger. Erich Kruger. Les cheveux gris plaqués en arrière, le visage taillé à la serpe, les yeux couleur de glace brisée. Le genre d'homme que l'on rencontre une fois dans sa vie et que l'on passe le reste de son existence à essayer d'oublier.
— Vous vous souvenez de moi, dit Kruger. Ce n'est pas une question.
— Parfaitement, dit Elias. Sa voix resta plate, mais ses doigts se crispèrent sous la table.
— Zermatt. Hiver 2012. Vous étiez dans l'équipe de secours. Vous aviez vingt-six ans, je crois. Un jeune homme brillant. Vous travailliez sur le versant nord, au-dessus de la cabane du Rothorn.
Elias ne répondit pas. Il n'avait pas besoin de répondre. Les images remontaient toutes seules, affilées comme des crocs : la tempête qui s'était levée en vingt minutes, le blanc total, le juron dans son casque, la décision qu'il avait prise.
— Trois alpinistes, continua Kruger. Une cordée. Leur entreprise avait retenu quatre places de sécurité au refuge d'altitude. Ils pensaient que quatre places, c'était quatre hommes. Mais le règlement de votre équipe stipulait que dans des conditions de visibilité quasi nulle, on ne descendait plus. Vous étiez le seul sur zone, le seul qui aurait pu partir.
— C'était il y a longtemps, dit Elias.
— Vingt-trois ans. Cela ne fait rien. J'ai attendu vingt-trois ans que le monde me donne une occasion de vous rappeler que je suis en vie parce que vous m'avez sorti de cette crevasse, alors que votre règlement vous ordonnait de rester sur place. Que l'on m'a découvert quarante minutes plus tard, à moitié gelé, le visage dans la poche ventrale de votre veste.
Elias sentit la salive se faire amère dans sa gorge.
— Vous criiez, dit-il doucement. Vous ne vouliez pas descendre sans les autres.
— Mes associés sont morts. J'ai survécu. C'est le principe même d'une affaire : certains actifs sont perdus, d'autres sont sauvés. Et quand un actif est sauvé, il contracte une dette. Vous connaissez le poids d'une dette, Vogt. Vous êtes du genre rigoureux.
Kruger sortit un petit carnet de cuir de sa poche intérieure. Il l'ouvrit à une page marquée d'un ruban rouge — un ruban d'une nuance presque identique à celle du panneau secret qu'Elias avait ouvert deux heures plus tôt. L'ironie ne lui échappa pas.
— Vous avez trouvé quelque chose, aujourd'hui. Dans les sous-sols. Ne me regardez pas comme ça ; les gens me racontent les choses. Les gens m'ont toujours raconté les choses.
— Je vois.
— Ce que vous avez vu, ce que vous avez compris, cela vous place dans une position particulière. Je n'ai pas besoin de vous expliquer ce qui se passe ce soir, ou dans neuf jours lorsque ce rocher touchera l'atmosphère. Vous savez que ce bunker ne laissera passer que quelques centaines de privilégiés. Et tu sais qu'il y a des places qui ne figurent sur aucun registre officiel.
La chaleur monta le long de la nuque d'Elias. Elle se rappela les paroles de la mystérieuse femme dans le serveur silencieux : « Certaines personnes ont payé très cher pour que des portes restent fermées. » Mais Kruger ne payait pas pour fermer des portes. Il les ouvrait à la hache.
— Je veux une de ces places, dit Kruger. Une place dans la zone que vous appelez E-7. Ne retirez pas cela. Une des deux suites équipées. Je sais qu'elles sont deux. Je sais qui les a préparées. Et je sais que celui à qui elles sont destinées n'a pas encore compris que le plan ne s'execute pas comme il l'espère.
— Elles ne sont pas à moi, dit Elias.
— Elles ne sont pas à vous aujourd'hui. Mais vous êtes un homme de maintenance. Vous ouvrez une trappe, vous coupez une alimentation, vous déplacez un corps dans un conduit de ventilation. Vous pouvez me faire accéder à l'une de ces chambres avant que le verrouillage sécuritaire ne s'active.
Kruger se pencha au-dessus de la table. Ses mains, des battoirs de travailleur malgré les costumes sur mesure, se croisèrent comme une serrure.
— Je vous ai vu me sortir de la glace, Vogt. Je vous ai vu mordre le vent, lutter contre l'aveuglement blanc, alors que votre propre peau gelait et que votre radio criait de revenir. Vous avez risqué votre vie pour un inconnu. Maintenant, je vous demande de risquer bien moins que cela pour un homme qui a attendu vingt-trois ans que sa dette vienne à échéance.
— Et si je refuse ?
Kruger sourit. Un sourire lent, froid, qui ne touchait pas ses yeux.
— Votre sœur, Mara. Elle voyage avec l'empire Roth. De belles relations, des gens raffinés, des gens qui ne connaissent pas les montagnes. Je connais leurs dossiers, Vogt. Je connais le dossier de votre sœur. Savez-vous ce qu'il contient ?
Elias ne répondit pas.
— Des dettes, dit Kruger. Beaucoup de dettes. Des dettes que Roth a payées, parce que Roth collectionne les personnes utiles. Et ces personnes, lorsqu'elles ne sont plus utiles, peuvent être données. Ou prêtées. Votre sœur est une monnaie d'échange, Vogt. Et le monde va bientôt être tellement petit qu'il n'y aura plus que quelques tables où jouer.
Il se leva. Son ombre tomba sur Elias comme un couvercle.
— Vous avez quarante-huit heures pour décider de la forme de votre réponse. Quand je reviendrai, je n'accepterai qu'un oui. Et si vous dites non — je parle à quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui, pour l'instant, ne sait pas encore que la carte sur laquelle il parie n'est pas la sienne.
Il tourna les talons et s'éloigna vers la sortie. À mi-chemin, il s'arrêta sans se retourner.
— La crevasse, Zermatt. Vous souvenez-vous de ce que j'ai dit quand vous m'avez tiré vers le haut ? Aucun homme ne m'a jamais fait de cadeau. Vous m'avez donné ma vie. C'était le seul cadeau que je pouvais accepter — parce que je paie toujours mes dettes. Et maintenant, c'est le moment de payer.
Il sortit. Les portes se refermèrent avec un chuintement hydraulique.
Elias resta seul. La cafétéria avait changé autour de lui pendant leur conversation — les gens parlaient plus fort, riaient comme des survivants qui n'avaient pas encore compris la brièveté de leur victoire. Il sortit son téléphone. Un message clignotait, envoyé deux minutes plus tôt.
Mara : « Roth m'a dit qu'il connaissait quelqu'un qui préparait une autre liste. Je peux avoir une réponse demain soir, Elias. Je n'attendrai pas plus longtemps. »
Il relut le message trois fois. Les mots de Kruger résonnaient dans sa tête, superposés à ceux de Mara, à ceux de la femme du serveur. Deux requêtes, une seule clé. Les deux chambres de E-7 étaient pré-équipées. Deux lits, deux filtres, deux bouches d'air. Mais lui, Elias, n'était nulle part dans cette équation.
Il remit le téléphone dans sa poche et se leva. Il fallait qu'il retourne sous terre. Il fallait qu'il comprenne ce que ces chambres contenaient vraiment — qui les avait construites, et pourquoi la date gravée sur la clé rouge correspondait à demain, alors que le compte à rebours officiel en annonçait neuf.
Le serveur avait des fichiers. La femme l'avait laissé partir, mais elle n'avait pas tout effacé. Il en était sûr. Et ce qu'il cherchait maintenant n'était plus la vérité sur le bunker — c'était la vérité sur les personnes qui croyaient déjà le posséder.
Il descenda l'escalier sans regarder en arrière.