L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 12: The House of Mirrors
La salle des fêtes de l’université était un mensonge de marbre et de lumière dorée. Des guirlandes de cristal tombaient des hauts plafonds voûtés, projetant des éclats dansants sur les robes de soirée et les costumes impeccablement repassés. La musique d’un quatuor à cordes se noyait sous le brouhaha poli des conversations.
Élodie se tenait près d’une table de rafraîchissements, serrant un verre de jus de poire qu’elle n’avait pas touché. Margaux l’avait laissée là pour aller chercher des amies de sa promotion, et elle regrettait déjà d’avoir accepté l’invitation. S’enterrer dans sa chambre avec les copies d’archives aurait été plus sage. Mais Margaux avait insisté — paraître normale, paraître distraite.
« Regardez qui voilà. La fille des souvenirs. »
La voix était sucrée, mais portait une lame. Élodie se retourna lentement. Quatre étudiants plus âgés s’étaient formés autour d’elle, un demi-cercle silencieux qui coupait toute retraite. Le meneur avait des cheveux blonds impeccablement gominés et un sourire qui ne touchait pas ses yeux. Il tenait un verre de vin comme un sceptre.
« Vous êtes bien Marchand, n’est-ce pas ? L’orfèvre de mémoire ? »
— Je ne suis pas certaine que ça vous regarde, répondit-elle, cherchant une ouverture entre leurs épaules.
Une fille rousse ricana derrière lui. « On a entendu dire que vous fouilliez dans des souvenirs de personnes sans permission. C’est un peu malsain, vous ne trouvez pas ? »
« Rumeurs, dit Élodie. C’est tout. »
— « Et les rumeurs, on ne les invente jamais sans raison, » lâcha le blond, fusiller du regard une serveuse qui avait osé s’approcher.
Elle voulut reculer. Un étudiant carré à lunettes bloquait déjà son passage. Son pouls s’accéléra. Ce n’était pas une rencontre par hasard. Ils étaient venus pour elle, pour la coincer. Sa magie était faible dans la journée, mais ici, dans cette salle étouffante de mille étincelles émotionnelles, elle pouvait sentir des couches entières de souvenirs refoulés. C’est ce qu’elle fit. Sans y réfléchir, elle tendit la main et frôla la manche du blond.
*Un bureau lambrissé. Une plume qui grince sur du parchemin. La voix de Delacroix, plus jeune, plus carnassière : « Vous ferez ce que je dis, ou vous rejoindrez les oubliés. » Le mot « Quill » gravé sur une chevalière d’une main qui clampe.*
Elle recula comme si elle avait touché du feu. L’image s’attarda, vibrante, puis s’éteignit.
Le blond cligna des yeux. Il n’avait rien vu de l’image, mais il sentit le contact. Une lueur de triomphe passa dans son regard.
« La petite touche les gens. Voyeurs au travail. »
Il fit un pas vers elle. Élodie sentit la chaleur de son propre corps se dérober. Ils étaient des cerfs autour d’une biche blessée.
— « Vous êtes dans une société. L’Ordre de la Plume. Vous travaillez pour le professeur… Delacroix. »
Le silence tomba comme un voile. Les regards échangés entre les étudiants étaient fuyants, mais l’orchestre continua de jouer, un peu trop fort.
La rousse lâcha un rire nerveux. « Vous êtes malade. Délire de persécution. Vous devriez aller voir l’infirmerie, ma petite. »
« Vous savez ce qu’il fait, vous savez pour Valmont », insista Élodie, mais sa voix tremblait.
Le blond s’approcha encore, baissant la voix à un murmure que nul, pas même les plus proches, n’aurait pu entendre. « L’orfèvre creuse, on dirait. Les orfèvres ont parfois des accidents, vous savez. Les souvenirs les plus fragiles se brisent si vite. »
Sa main se referma sur le poignet d’Élodie, une pression d’acier. Elle força pour se dégager, mais la panique lui embrochait les pensées. Les visages autour d’elle étaient fermés, impassibles. Ils n’étaient qu’un seul organisme, une hydre impatiente.
Le poids à son cou — le médaillon — sembla s’alourdir. Elle ne le sentait pas seulement froid. Elle le sentait. Il réagit à la peur.
« Lâchez-moi », dit-elle d’une voix haute, claire, qui trancha le vacarme.
Le blond hésita une seconde. Autour d’eux, quelques têtes se tournèrent. Ce fut la seule brèche dont elle avait besoin.
Elle tordit le poignet, se libéra de sa prise huileuse, et s’enfuit à travers la foule, coudoyant des invités qui protestèrent. Elle ne regarda pas en arrière. Elle courait le long du couloir de marbre, semelles glissant sur le sol lisse, et son cœur martelait le nom de la seule personne en qui elle aurait pu avoir confiance : Margaux, Roux ? Non. Personne.
Elle avait poussé la porte sur la nuit fraîche quand elle sentit un léger déclic au niveau de sa gorge. Pas métallique. Pas sec.
Une cassure, un vide.
Elle porta la main à son cou. Le cordon de cuir était là, mais il pendait, désormais vide, délesté de son poids familier.
Le médaillon. Le médaillon de Lucien avec la photo d’une femme au visage déchiré — sa mère — avait glissé. Perdu dans ce chahut, piétiné sous des centaines de semelles de deux rangs de conspirateurs.
Élodie s’immobilisa sous un réverbère. Le froid de la nuit parisienne la mordit aux joues. Elle revit la petite foule qui s’était refermée sur elle comme une main. Cette main avait peut-être bien tiré une chaîne au passage, glissé dans une poche.
Elle n’avait plus de preuve de sa famille. Elle avait dérobé le médaillon de Lucien, et maintenant il était parti. Et au loin, derrière elle, dans l’embrasure de la porte, elle vit la silhouette blonde qui la regardait, immobile, un sourire ténu posé sur le visage.
Il avait le médaillon. Elle le savait. Il le tenait probablement déjà en sa possession, entre deux doigts, se demandant ce que cette relique pouvait bien valoir.
La panique lui bloqua la gorge. Elle n’avait rien. Plus rien de tangible pour prouver quoi que ce soit. Les yeux du blond brillaient dans l’obscurité, satisfaits.
Le médaillon était perdu. Le message que Lucien lui avait laissé de « se souvenir » s’évaporait déjà dans la nuit.
Elle se tourna, s’agrippant au mur pour ne pas tomber, et courut. En courant, elle ne sentit pas une chose : sur le sol de marbre, à moitié dissimulé sous un présentoir de fleurs, le médaillon était là, tombé de sa chaîne brisée. Froid. Immobile. Une fissure traversait son verre.
Dans un recoin de sa conscience, Élodie entendit le faible crépitement d’un souvenir qui glissait entre ses doigts, comme un sable qui s’écoulait.
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