L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 13: The Weight of the Locket
Le silence du couloir pesait sur elle, chaque pas vers sa chambre martelé par l'écho de sa propre panique. La porte claqua derrière Élodie, un bruit sec qui ne suffit pas à couvrir le tumulte de sa poitrine. Elle s'adossa au bois, les mains à plat contre le panneau, et ferma les yeux. L'image du locket tombant sur le marbre du foyer lui vrillait l'esprit, un instant gelé dans le temps, irrécupérable.
— Non.
Le mot sortit dans un souffle rauque. Elle fouilla ses poches, son sac, comme si la réalité pouvait se plier à sa volonté. Rien. Le métal froid et usé qui avait survécu aux années, à la mort, à l'oubli, gisait quelque part dans un bâtiment bondé, aux pieds de gens qui lui voulaient du mal.
Elle se laissa glisser au sol, genoux ramenés sous le menton. Les doigts tremblants dans ses cheveux. Elle avait le souvenir de la photographie à moitié déchirée, le visage de sa mère effacé par le temps, la main de Lucien scellant la pièce scellée. Tout cela dans un objet perdu. Perdu.
Un coup frappé à la porte la fit sursauter, le cœur cognant si fort qu'elle crut qu'il allait sortir de sa poitrine.
— Élodie ? C'est moi. Ouvre.
Margaux. Bien sûr. La voix était douce mais pressée, un murmure étouffé par le bois.
Élodie se releva, les jambes tremblantes, et déverrouilla. Margaux entra sans attendre, les joues rougies par la nuit froide, et referma derrière elle. Elle avait le poing serré contre sa poitrine, son écharpe trempée de condensation.
— Tu as l'air d'un fantôme. Qu'est-ce qui s'est passé ? Je t'ai vue t'enfuir du foyer comme si l'enfer te poursuivait.
— Ils étaient quatre. Des anciens. Ils ont touché ma mémoire…
— Je sais. Je t'ai vue avec, mais… attends. Elle tendit la main, le poing toujours fermé. Quelque chose est resté. J'ai trouvé ça dans la cour, à moitié écrasé sous un talon. C'est à toi, non ?
Elle ouvrit la main. Le locket reposait dans sa paume, la chaîne cassée, le métal froid et légèrement tordu. Une fissure traversait la surface gravée, fine comme un fil d'araignée.
Élodie le prit avec précaution, comme on saisit un oiseau blessé. Ses doigts rencontrèrent le métal glacé, et une onde la traversa. Pas l'image nette qu'elle espérait. Une absence. Un trou dans la trame de sa propre mémoire, un vide là où aurait dû se trouver un souvenir précis de ce qu'elle avait touché tout à l'heure, dans le foyer.
Elle inspira brusquement.
— Il a perdu quelque chose.
— Perdu ? Le locket ?
— Non. Élodie serra l'objet contre sa poitrine. Une partie de ce que j'ai vécu là-bas. Le contact avec l'un d'eux, celui qui essayait de m'atteindre… le locket a absorbé un souvenir, un bout de mémoire. Et il s'est fissuré. Il l'a libérée. Elle n'arrivait pas à définir ce qu'elle avait perdu. Un détail, peut-être. Une voix. Une phrase échangée. Quelque chose de minuscule, mais qui la fuyait comme un poisson entre les mailles.
Margaux s'accroupit devant elle, les mains sur ses épaules.
— Qu'est-ce que tu perds exactement ?
— Je ne sais pas. C'est ça, le pire. Je sais que quelque chose s'en est allé, mais je ne sais pas ce que c'était. Elle releva les yeux, les siens humides de colère. Ces salauds. Ils ont pris quelque chose de moi. Quelque chose d'important, j'en suis sûre. Et j'ignore quoi.
Margaux resta silencieuse un moment, puis recula pour s'asseoir au bord du lit.
— Tu m'as dit qu'ils étaient de l'Ordre de la Plume. Qu'ils travaillaient pour Delacroix.
— Oui. Élodie regarda le locket fissuré, la lumière de la lampe se brisant dans les fissures. Ils l'ont confirmé eux-mêmes. Quand je les ai touchés, j'ai vu… un parchemin. Un serment. Une plume d'acier trempée dans l'encre de leurs propres souvenirs. Ils sont organisés. Structurés. Ce n'est pas juste un cercle de brutes.
— Ils sont à Delacroix.
— Ils sont à Delacroix, et il est le Doyen. Élodie ferma les yeux. Elle aurait dû se sentir terrifiée, et c'était le cas, mais derrière la peur montait une autre émotion, plus chaude, plus déterminée. Ils ont pris une partie de ma mémoire. Ils ont pris ma mère, mon père. Ils ont effacé Lucien des registres, ils ont scellé sa mort.
Elle rouvrit les yeux, et cette fois, plus aucune hésitation ne les voilait.
— Je ne vais plus me cacher. Pas dans cette chambre, pas dans ce couloir, pas derrière l'avis prudent du docteur Roux. Ils existent. Ils sont là. Et je vais découvrir tout ce qu'ils recouvrent.
Margaux la regarda, un pli d'inquiétude entre les sourcils.
— Élodie, ce n'est pas une décision à prendre à minuit, après une soirée comme celle-là. Tu es secouée.
— Je ne l'ai jamais été aussi peu. Depuis que j'ai touché la boule de mémoire de Lucien, depuis que j'ai vu le Doyen et Delacroix comploter en 1978, tout me paraissait flou. Des morceaux d'un puzzle que je n'arrivais pas à assembler. Là, tout d'un coup, je sais. Ils ont peur. Ils ont peur que quelqu'un découvre ce qu'ils ont fait. C'est pour ça qu'ils ont envoyé leurs petits soldats pour m'humilier, pour me rappeler ma place. Elle ricana, un son sans joie. C'est parce que je ne suis rien pour eux, une boursière avec une magie de bibliothécaire, que je suis dangereuse. Personne ne me cherchera si je disparais. Mais personne ne vérifiera mes pas non plus.
Elle se leva, fixant le locket brisé dans sa paume.
— Je suis invisible. C'est mon bouclier. Et j'ai l'avantage de savoir qu'ils existent, alors qu'eux ignorent que je le sais. Elle leva les yeux vers Margaux. Il me faut trouver d'autres étudiants. Des gens qui ont frôlé l'Ordre ou qui en connaissent les règles. S'ils ont un fonctionnement, ils ont des rituels. Des traditions. Des traces.
Margaux resta silencieuse. Puis, lentement, un sourire étrange et mesquin étira ses lèvres.
— Il y a des tableaux d'affichage. Dans certaines cours intérieures. Des panneaux que les sociétés secrètes utilisent pour recruter ou pour laisser des messages codés. J'ai une amie en deuxième année, de la filière d'archéologie magique, elle a failli rejoindre un cercle d'érudits. Elle m'a parlé d'un office de placement. Elle hésita. C'est discret. Il faut savoir où regarder.
Élodie sortit sa cape et l'enfila d'un geste brusque.
— Demain. On ira demain. Tu me montreras ces tableaux.
— Demain. Margaux acquiesça, soulagée que la décision ne l'embarque pas dehors à minuit. Et le locket ? Tu le portes encore ?
Élodie considéra l'objet. La fissure avait affaibli sa structure, mais la gravure restait intacte. Elle le serra dans sa main.
— Je le garde. Même brisé. Il est encore chaud d'une partie de ma mémoire. Peut-être que ce qu'il a perdu n'est pas perdu pour longtemps. Elle le déposa sur sa table de nuit, près de la lampe. Je le réparerai. Et je réparerai tout le reste.
Elle s'assit au bord du lit, les mains dans son giron. Margaux ne bougea pas, l'observant avec un mélange d'admiration et d'inquiétude.
— Tu sais que Roux va te dire que tu es folle si tu poursuis.
— Roux m'a dit de ne pas aller à la réception ce soir. Je n'ai pas écouté. J'ai failli perdre un souvenir dans le locket. Mais j'ai confirmé ce que je savais déjà : Delacroix est le Doyen, il dirige l'Ordre, et ils surveillent les étudiants qui sortent du rang. Le conseil de Roux est celui d'un homme qui a peur. Pas celui d'un homme libre.
Elle prit une inspiration, le regard fixé sur la fenêtre obscure.
— Je préfère mes propres erreurs à ses prudences.
Le silence retomba, confortable cette fois. La fièvre de la soirée retombait, laissant place à une fatigue profonde. Élodie se laissa tomber en arrière sur le matelas, les yeux ouverts sur le plafond.
Margaux se leva et se dirigea vers la porte. Sur le seuil, elle se retourna.
— Demain matin, je te retrouve au réfectoire à sept heures. Je t'emmènerai voir le tableau. Sois prête.
— Toujours. Élodie ferma les yeux, et Margaux referma la porte doucement derrière elle.
Le locket reposait sur la table de nuit, fissuré mais toujours présent. Une pièce à conviction. Un morceau d'une histoire qui commençait tout juste à se dérouler. Dans le silence, Élodie perçut la vibration faible d'une mémoire capturée dans sa propre main gauche, un détail oublié qui refusait de remonter à la surface. Elle n'avait pas besoin de savoir ce qu'elle avait perdu pour savoir qu'elle se battrait pour le récupérer.
Elle se retourna contre l'oreiller, et s'endormit avec la détermination froide de ceux qui n'ont plus rien à perdre.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.