L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 15: The Memory of a Friend
La porte du Théâtre de Mémoire était plus lourde que dans son souvenir. Élodie la poussa de l’épaule, le registre volé glissé dans sa veste, la colère encore chaude dans sa poitrine. Les sièges vides s’étageaient dans la pénombre, et la scène centrale luisait sous un rayon de lune artificiel.
Elle avait passé deux heures à élaborer son plan. Le forcer ici, dans son domaine. L’obliger à affronter ce qu’il avait vu. Margaux avait tenté de l’en dissuader — « on ne viole pas la mémoire d’un professeur, même pour une bonne cause » — mais Élodie n’écoutait plus.
Les pas de Dr Roux résonnèrent dans le couloir. Il entra, une pile de parchemins sous le bras, et s’arrêta net en la voyant.
« Marchand. Il est minuit. »
« Et vous le savez, pourquoi je suis là. »
Il posa ses parchemins sur un pupitre, le geste trop lent, trop calculé. « Je t’ai dit de laisser tomber. »
« Et moi, je vous ai dit que c’était impossible. » Élodie avança vers lui. « Vous étiez là, n’est-ce pas ? Quand ils ont emmené Lucien. Vous l’avez vu se faire emporter. »
Le visage de Roux se ferma. « Je ne vois pas de quoi— »
« Ne me faites pas ça. » Sa voix trembla malgré elle. « Vous m’avez appris à lire les visages. Le vôtre raconte tout. »
Il recula. Elle avança. Le Théâtre les nimbait de sa lumière pâle, les gradins vides témoins muets de leur confrontation.
« Vous étiez son amie. Vous étiez là. Vous avez regardé. »
Roux secoua la tête, mais ses mains tremblaient. « Tu ne comprends pas, Élodie. Tu ne peux pas— »
« Alors montrez-moi. »
Elle tendit la main. Le vin de mon esprit, vos souvenirs, une brèche — le rituel interdit que son père lui avait appris dans le grenier de Lyon, celui qu’il lui avait défendu d’utiliser sa vie durant.
Roux comprit ce qu’elle s’apprêtait à faire. « Non. Élodie, non. Tu es trop jeune pour porter ça. »
« Portez-le pour moi, alors. » Sa main trouva son front. « Mais vous ne le ferez pas. Vous êtes trop lâche. »
La gifle fut presque un réflexe. Mais au moment où la paume de Roux la frappa, Élodie plongea.
Le monde se déchira en bleu.
---
L’hiver de 1978 la saisit au visage. Boulevard Saint-Michel sous la neige, lampadaires jaunes, l’odeur du charbon et du café. Elle était lui, elle était elle, elle était Dr Roux à vingt-trois ans, le col relevé, courant vers le portail ancien de l’université.
« Lucien ! »
Sur le parvis, trois hommes en manteaux sombres traînaient un corps vers un fourgon noir. Lucien se débattait, sa bouche ouverte dans un cri muet — un bâillon de mémoire, reconnaissable pour qui connaissait l’art. Elle le reconnut à ses boucles rousses, à son blouson de cuir usé, à la façon dont il essayait de lui lancer un regard par-dessus son épaule.
« Lâchez-le ! »
Elle courut. Une main l’attrapa par le bras — un homme plus âgé, des cheveux gris, des yeux de glace. Le Doyen. Le même visage que celui du souvenir dans la sphère, vingt ans après la conversation avec Delacroix.
« Vous êtes étudiante ? »
« Professeur stagiaire, et vous n’avez aucun droit— »
« Le droit, mademoiselle Roux, est une question de mémoire. » Le Doyen sourit, sans chaleur. « Et la vôtre est un peu trop pleine, si je puis me permettre. »
La scène vacilla. La neige s’embrasa. Élodie sentit la résistance de Roux à travers le lien — la volonté d’un esprit entraîné qui tentait de fermer la porte. Elle poussa plus fort. La méthode de son père, brutale, efficace, interdite.
Le souvenir se déroula malgré elle.
Un bureau. La nuit. Roux seule, face à un rouleau de vélin déroulé devant elle, la plume d’argent du protocole de réécriture entre ses doigts. Elle pleurait.
Le Doyen se tenait derrière elle, la main posée sur son épaule. « C’est pour son bien. Il finirait par les rejoindre. La seule façon de le protéger, c’est de faire en sorte qu’il ne se souvienne plus de rien. Ni de nous. Ni de toi. »
« Il ne se souviendra plus de moi ? »
« Il se souviendra d’une collègue vague. Une année passée. La vie continue, Hélène. Pour lui. Pour toi. »
La plume bougea. Des lignes de lumière s’échappèrent de son front à elle, non pas du sien — le Doyen la tenir pendant qu’elle effaçait les souvenirs de Lucien, lui, dans la salle voisine, sans doute déjà sous sédatif magique. Elle retira sa propre présence de sa vie. Son premier amour. Leurs nuits de révision à la bibliothèque. Leur projet de recherche sur la mémoire collective. La promesse qu’ils s’étaient faite de changer l’école de l’intérieur.
Quand elle eut fini, elle n’était plus qu’une coquille vide. Elle avait signé, de sa plume à elle, la disparition de leur histoire.
Le souvenir du Doyen parlant : « Bien. Maintenant, vous allez oublier que vous saviez quoi que ce soit de Lucien Marchand. Vous allez devenir ce que l’université attend de vous. Une gardienne. »
Marchand.
Le nom résonna dans la poitrine d’Élodie comme un glas.
Le lien se brisa.
Elle retomba sur les gradins du Théâtre, les mains en sang — ses ongles avaient labouré ses propres paumes. Dr Roux titubait quelques mètres plus loin, adossé à la rambarde de la scène, le visage ruisselant de larmes.
« Vous avez signé, » dit Élodie, la voix cassée. « Vous avez signé pour qu’il oublie. »
Roux ne répondit pas tout de suite. Elle inspirait par à-coups, les épaules secouées, ce corps qui avait porté ce secret pendant vingt ans finissait par se fendre sous le poids.
« Je n’étais qu’une stagiaire, » murmura-t-elle enfin. « Ils tenaient sa vie entre leurs mains. Et la mienne aussi. Ils m’ont dit que c’était la seule façon de le garder vivant. »
« Et puis ils l’ont tué quand même. »
Roux ferma les yeux. « Il y a trois ans. Quand il a commencé à se souvenir. Je ne sais pas comment — des fragments, des rêves. Le Doyen a dit que s’il revenait fou, ce serait une tragédie. Pas un crime. »
Élodie se releva, les genoux tremblants. Les rouages de la machine qu’elle affronte commençait à se dessiner enfin : le Doyen et Delacroix, une seule et même hydre. Le meurtre de Lucien était un verrou, posé sur des décennies de secrets. L’Ordre de la Plume n’avait jamais été menacé par les manifestations — seulement par la mémoire.
« Partez, Élodie, » dit Roux, essuyant ses larmes d’un revers rageur. « Quittez l’université. Ce soir. Brûlez le registre. Oubliez tout ce que vous avez vu. C’est la seule chose que je peux encore faire pour toi. »
Élodie regarda le visage ravagé de sa professeure — de celle qui aurait pu être sa famille, par un autre chemin. Un nom traversait sa tête, lumineux et terrible.
Lucien Marchand.
Marchand.
La main d’Élodie alla machinalement à son cou, là où le locket aurait dû se trouver. La fissure, la mémoire perdue — les pièces s’emboîtaient soudain avec une précision qui lui donna la nausée.
Elle avait vu ce nom sur la liste des registres des archives.
Et la mère qu’elle n’avait jamais connue, celle du portrait dans le locket, s’appelait Gabrielle.
Pas Lucien.
Mais si Lucien était Marchand, alors quel était-il pour elle ? Un grand-père ? Un oncle qu’on lui avait caché ? Ou quelque chose qui la reliait encore plus profondément à la toile qu’elle était en train de déchirer ?
Elle releva la tête vers Roux.
« Je ne pars pas. Mais vous allez m’aider à comprendre qui était Lucien Marchand. Et pourquoi il était mon sang. »
Roux la dévisagea, et dans ses yeux, Élodie vit naître quelque chose qu’elle n’y avait jamais aperçue : une lueur de reconnaissance. Comme si elle venait de prononcer les mots que Roux attendait depuis vingt ans, sans même savoir qu’elle les attendait.
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