L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 14: The Society's Rules
La salle des archives était à peine plus grande qu’un placard, mais Margaux avait réussi à y entasser trois générations de paperasse étudiante. Des affiches jaunies, des calendriers périmés, des listes de noms que plus personne ne lirait. Elle poussa une pile de cartons et révéla un panneau de liège à moitié vide.
— Voilà, dit-elle en époussetant ses mains. Le tableau des sociétés secrètes. Officiellement, il n’existe pas. Officieusement, c’est le seul endroit où elles communiquent entre elles.
Élodie s’approcha. Le liège était parsemé de notices, de symboles, de mots de passe griffonnés. Un entrelacs de cercles et de plumes. Elle reconnut le motif du blason qui ornait la bague du grand blond au mixer — celui dont elle avait effleuré la main.
— Celui-là, murmura-t-elle en touchant une affiche presque décolorée. Une plume traversée d’un trait oblique, surmontée d’un œil.
Margaux se pencha par-dessus son épaule.
— L’Ordre de la Plume. Tu as raison. Ils ne se cachent même pas vraiment, ils se contentent d’être discrets.
L’affiche annonçait une réunion — datée de 1967 — et demandait aux “membres actifs” de se présenter au pavillon de l’Horloge. Élodie la décolla avec précaution. Dessous, une autre affiche, plus ancienne, presque illisible. Les lettres avaient pâli, mais le nom du fondateur restait visible en en-tête : *Fondé par J. Delacroix, 1934, pour la protection et la pérennité du savoir académique.*
Élodie laissa échapper un rire amer.
— La protection du savoir. C’est ça. Ils se croient les gardiens de la vérité, mais ils ont passé quarante ans à l’enterrer.
Margaux ramassa un registre tombé d’une étagère. De la poussière s’en échappa en nuage.
— Attends. Regarde ça.
Elles s’accroupirent sur le sol de ciment froid. Le registre était relié de cuir rouge passé, la couverture timbrée d’un sceau de cire à la plume. À l’intérieur, une écriture serrée et précise — une main de greffier consciencieux. Des années de procès-verbaux, de décisions, de petites tyrans académiques.
La première mention remontait à 1935. “Réunion fondatrice. L’Ordre de la Plume siégera comme autorité morale et disciplinaire au sein de l’université. Tout membre qui divulguera les délibérations internes encourra l’exclusion et l’oblitération de mémoire.”
Élodie frissonna. Oblitération de mémoire. C’était la signature de Delacroix — l’effacement, pas la punition physique.
— Lis ça, dit Margaux en tournant les pages à la hâte. 1972.
Le paragraphe était barré d’un trait rouge, mais l’encre demeurait lisible. « Demandé : enquête sur la faculté de mémoire expérimentale de Lucien Marchand. Soupçonné de tierce intention. Procédure de protection du savoir engagée. »
— Tierce intention, répéta Élodie lentement. Ils prétextaient que Lucien voulait voler leurs recherches pour créer une méthode de mémoire partagée. C’est faux. Il travaillait sur l’archive, sur la préservation. Ce qu’on lui a reproché, c’est de vouloir ouvrir les archives au plus grand nombre.
Margaux continua à feuilleter. La suite du registre décrivait la dégradation des tensions. En 1974, une page entière était consacrée à une procédure de “taille”. Le mot était souligné deux fois.
— Qu’est-ce que ça veut dire, la taille ? demanda Élodie.
Margaux leva les yeux, l’expression assombrie.
— Dans les sociétés secrètes des universités françaises, la taille, c’est l’exclusion cérémonielle. On coupe symboliquement le lien entre l’étudiant et l’école. Mais ici, à l’Ordre de la Plume…
Elle tourna une page et montra un croquis en marge : une paire de ciseaux tranchant une plume en deux.
— … ça a un sens plus littéral. Ils triturent les mémoires. Ils nous volent des pans entiers de notre propre histoire.
Élodie déglutit. Ses doigts montèrent machinalement à sa poitrine, là où le locket aurait dû reposer. Le médaillon fêlé, posé dans sa poche intérieure, lui sembla peser le poids d’un secret de plus.
— Le dernier étudiant qui les a croisés, dit Margaux en s’arrêtant sur une page datée de 1976. Un certain Léon Vidal. Il avait découvert que l’Ordre surveillait les cours de mémoire défendue. En mars, il a disparu.
— Disparu ?
— Du jour au lendemain. On l’a déclaré avoir quitté l’université pour des raisons personnelles. Mais son dossier dit autre chose — il avait signé une demande de thèse sur les archives Delacroix. Deux semaines après son dépôt, plus aucune trace de lui.
Élodie sentit un vide s’ouvrir sous ses pieds.
— Il y avait un avant moi.
— Pas un. Des dizaines. Mais Léon Vidal est le dernier qui ait osé s’en prendre à l’Ordre. On l’a taillé, puis effacé. Littéralement — les registres disent qu’il est parti, mais son nom ne figure nulle part dans les annuaires des anciens, ses professeurs ne se souviennent plus de lui. C’est comme s’il n’avait jamais existé.
La poussière du registre se collait à leurs doigts, une pellicule pâle et tenace. Élodie fixa le mot “taille” sur la page. Elle savait déjà ce qu’il signifiait pour elle. La lacune qu’elle portait au-dedans depuis le mixer — ce souvenir arraché qu’elle ne parvenait pas à identifier — c’était peut-être déjà une première coupe. Une taille d’essai.
Margaux ferma le registre et le rangea sous une pile plus récente.
— Il faut que tu comprennes, Élodie. Ils ne te frapperont pas. Ils ne menaceront pas ta vie. Ils te voleront toi-même. Petit à petit. Un souvenir pour chaque question posée. Jusqu’à ce que tu ne sois plus qu’une coquille debout qui suit les cours par habitude.
— Et Delacroix en est le chef.
— Le chef actuel. Oui. Il signe d’une main et lave l’autre avec le sang des soldats qui exécutent ses ordres.
Élodie se releva, épousseta ses genoux. Sa tête tournait. Elle avait commencé à chercher la vérité sur la mort de son père, et découvrait à présent que la question n’était pas savoir s’il avait été tué. L’Ordre ne tuait pas, pas physiquement du moins. Il fragmentait. Il oubliait. Il laissait les gens seuls avec leur vide.
— J’ai besoin d’un allié, murmura-t-elle. Personnellement. Quelqu’un qui connaisse l’Ordre de l’intérieur.
— Dr Roux, dit Margaux. Elle est la seule qui soit restée assez proche pour avoir des informations sans être membre.
— Mais elle m’a dit de me taire.
— Elle t’a dit de te protéger. Ce n’est pas la même chose. La seule différence, c’est que tu sais maintenant à quel point le danger est réel.
Élodie glissa la main dans sa poche. Ses doigts trouvèrent le médaillon fêlé, sa bordure irrégulière. Le visage déchiré de sa mère dansait au fond de la lucarne d’émail, à moitié caché par la fissure.
Elle allait devoir forcer le souvenir que Roux gardait enfermé. Utiliser le lien direct, le plongeon dans une mémoire non consentie — la méthode de son père que l’Ordre avait voulu interdire.
— Margaux, tu as dit que les procédures de l’Ordre sont là, sur ce registre ?
Sa camarade hocha la tête.
— De 1934 à aujourd’hui. Manque juste les cinq dernières années, rangées ailleurs, je suppose.
— Et s’ils ont une règle pour tailler les dissidents, ils doivent en avoir une pour protéger leurs secrets. Il faut que je sache comment ils effacent leurs traces. Quelle mémoire ils choisissent de laisser intacte.
Elle photographia mentalement la page du registre — la configuration exacte du rite décrit en marge. Une prière à l’oubli. Un cartel d’approximations.
À l’extérieur, la cloche de l’université sonna les onze coups du soir. Elles étaient seules dans le placard depuis longtemps. Demain, à la première heure, Élodie irait au Théâtre de Mémoire. Et elle forcerait la vieille dame à ouvrir ses tiroirs clos.
— Tu es sûre ? demanda Margaux, les yeux plissés.
— Non. Mais si je n’ose pas forcer la porte de son souvenir, je serai exactement comme Léon Vidal.
Elle prit le registre sous son bras et sortit dans le couloir obscur. La nuit était profonde et silencieuse. Derrière elle, le léger grattement d’une plume sur du papier — ou peut-être le pas furtif de quelqu’un qui l’écoutait depuis trop longtemps.
Elle ne se retourna pas.
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