L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 17: The Midnight Archive
La clé tourna dans la serrure avec un cliquetis sec qui sembla résonner dans tout le couloir désert. Élodie retint son souffle, la main crispée sur le métal froid. À côté d'elle, Margaux balayait l'obscurité du regard, ses cheveux blonds captant la lueur blafarde d'un réverbère lointain à travers une fenêtre haute.
— Dépêche-toi, souffla-t-elle.
Élodie poussa la lourde porte de chêne. Elle s'ouvrit sans un grincement, comme si elle les attendait. L'air qui s'en échappa était sec, chargé d'une odeur de poussière ancienne et de cire d'abeille. Un frisson lui parcourut l'échine.
— La salle des archives secrètes, murmura Margaux en franchissant le seuil derrière elle. Je n'aurais jamais cru que cette clé existait vraiment.
La pièce s'étendait devant elles, immense et circulaire, ses murs tapissés d'étagères en acajou sombre du sol au plafond. Des milliers de petites sphères de verre y étaient alignées, chacune enfermant une brume laiteuse qui palpitait faiblement, comme un cœur endormi. Des mémoires. Des vies entières, confisquées, scellées.
Élodie leva sa lampe à mana et la lumière dansa sur les rangées interminables. Son propre reflet vacilla dans un globe proche, et elle détourna vite les yeux.
— Par où on commence ? demanda Margaux en sortant un carnet de sa poche. Le registre volé mentionne une classification…
— Là-bas. Élodie pointa le fond de la salle, où une grande table de lecture trônait sous un lustre de cristal poussiéreux. Sur le plateau reposait un volume massif relié de cuir noir. Le Registre des Dépôts, si la rumeur disait vrai.
Elles s'approchèrent. Le livre était ouvert, comme si quelqu'un venait de le consulter. Élodie posa la main sur la page, et une décharge familière lui chatouilla les doigts. La mémoire du papier. Des années de manipulations, de lectures furtives, de secrets couchés à l'encre.
Margaux sortit sa lampe et l'éclaira. Des colonnes serrées, une écriture de secrétaire, nette et impersonnelle. Chaque entrée listait un numéro d'archives, une date, et une description laconique : « Mémoire de démission – Arch. 4871 », « Souvenir de témoignage disciplinaire – Arch. 4892 ».
— Il faut trouver la cérémonie de fondation, souffla Élodie. Roux a dit que Lucien cherchait un rituel fondateur. Quelque chose qui remonte aux origines de l'université.
Elle fit courir son doigt sur les pages, remontant les années. 1987, 1976, 1952… Les dates reculaient, et avec elles, les entrées devenaient plus rares, plus sibyllines. Certaines pages étaient vierges, d'autres noircies de ratures.
Margaux, penchée au-dessus d'elle, compta tout haut :
— Mil sept cent quatre-vingt-dix-neuf, mil huit cent douze, mil huit cent quarante-sept… Les grands jalons. Mais je ne vois rien sur les origines.
— Il y a peut-être un registre antérieur.
Élodie tourna une dernière page. Le papier était plus épais, jauni par les siècles. Et là, en tête d'une colonne unique, une inscription à l'encre dorée : *Foundatio Collegii* – fondation du collège.
— On le tient, murmura-t-elle.
Mais son triomphe fut de courte durée. L'unique espace sous le titre était vide. Là où aurait dû figurer la description d'une mémoire, une couture de pages arrachées béait. Quelqu'un avait soigneusement découpé la fiche, ne laissant qu'un rectangle de papier plus clair, un fantôme.
— Disparue, dit Margaux, la voix blanche. La mémoire du rituel a été retirée du registre.
— Ou détruite.
Élodie ferma les yeux, laissant ses doigts s'attarder sur la page mutilée. Elle gratta légèrement la surface, à la recherche d'une empreinte, d'un résidu. Rien. La coupure était nette. Chirurgicale.
— Et si elle était simplement… sur l'étagère ? hasarda Margaux d'un ton peu convaincu.
Elles se séparèrent et longèrent les travées, chacune scrutant les rangées de sphères numérotées. Les globes vibraient doucement sous leurs pas, certaines plus brillantes que d'autres, comme si elles réagissaient à la présence des vivantes.
— 1701, 1702… 1703, compta Margaux. La série continue jusqu'ici, mais il manque un gabarit. Regarde.
Elle pointa le support d'une sphère vide, entouré de globes poussiéreux. Une mince couche de poussière uniforme recouvrait l'étagère. Mais le socle de la sphère manquante était propre. Comme si on l'avait retiré depuis peu. Très peu.
— On nous a devancées, dit Élodie, un goût de cendre dans la bouche. Quelqu'un savait qu'on viendrait.
— Ou quelqu'un nous a tendu un piège pour le voler en premier.
Margaux croisa les bras, le visage pâle. Mais Élodie ne pouvait détacher son regard du socle nu. Quelque chose n'allait pas. Les souvenirs laissés sur les objets, les meubles, les lieux… Ils avaient une persistance. Même les traces les plus infimes pouvaient survivre. Et si la sphère était partie, son empreinte sur le bois demeurait.
Elle écarta doucement les globes voisins, révélant un anneau de vernis plus sombre, parfaitement circulaire. Elle y posa son index et ferma les yeux.
Le déclic fut immédiat.
Une bouffée d'images l'assaillit : une salle bondée, des visages solennels sous la voûte du Grand Amphithéâtre. Des chandelles, des robes noires, et au centre de la scène… deux figures qu'elle reconnaissait, bien qu'elles aient vingt ans de moins. Le Doyen, droite et hiératique dans une robe de cérémonie rehaussée d'or. Et à sa droite, un homme plus jeune, le sourire carnassier, les cheveux noirs brillants de pommade. Delacroix.
Ils souriaient tous les deux devant un cercle de pierres dressées, dans une clairière qu'elle ne connaissait pas. Derrière eux, des étudiantes en robes blanches tenaient des gerbes de lauriers. Des visages extatiques, illuminés. On aurait dit une image pieuse, une célébration de bénédiction.
Le Doyen et Delacroix. Ensemble. Complices.
L'image se dissipa. Élodie rouvrit les yeux, le cœur battant. Margaux la dévisageait, les sourcils froncés.
— Qu'est-ce que tu as vu ?
— Le rituel de fondation. Il a eu lieu. Ils étaient tous là, et le Doyen et Delacroix menaient la danse même alors. Mais le plus étrange… reprit-elle en se tournant vers le registre, le contenu de la fiche. La cérémonie n'est pas dans le registre principal, mais je parierais qu'elle a un équivalent.
Elle feuilleta les dernières pages du volume, jusqu'à une table des annexes manuscrite en retrait. Son doigt s'arrêta sur la mention : *Leges Ordinis – Concilium Initii*. Les lois de l'Ordre, conseil d'origine.
Margaux se pencha.
— C'est une réunion de l'Ordre de la Plume. Pas de l'université.
— Exactement. Le Doyen était l'un des leurs depuis le début. Elle n'a pas rejoint l'Ordre, elle l'a créé.
La révélation s'abattit sur elles comme un couperet. Élodie contempla la page muette, les rangées de sphères volées, et sentit le poids de ce qu'elle venait de découvrir peser sur ses épaules. Le Doyen n'était pas une complice tardive. Elle était la pierre angulaire. Et La confrérie, l'université et l'ordre étaient les visages d'une seule et même hydre.
— On ne peut plus reculer, murmura Margaux, la voix serrée.
— Non, répondit Élodie en refermant soigneusement le registre. Et on ne doit plus jamais laisser cette clé sans surveillance.
Elle glissa le trousseau dans sa poche intérieure et sentit le métal chauffer contre son cœur. Les traces du souvenir de la clairière brûlaient encore sous ses paupières. Le cercle de pierres. Les robes blanches. Et la chose qu'elle n'avait pas osé dire à Margaux : dans l'image, les étudiantes en blanc n'étaient pas debout. Elles étaient étendues, immobiles, leurs gerbes de lauriers posées sur la poitrine comme des offrandes funéraires.
Le fondateur n'avait peut-être pas nécessité de sacrifice. Mais la cérémonie qu'Élodie venait d'apercevoir portait tous les signes d'un lieu préparé pour le sang.
Elle glissa un regard derrière elle, vers la porte sombre de l'archive. Quelque part dans ce bâtiment, le Doyen souriait peut-être encore, ignorant que deux étudiantes venaient de tirer le fil qui tissait son linceul.
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