L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 18: The Memory of a Ritual
Le rayonnage était encore tiède sous mes doigts, comme si quelqu'un l'avait touché quelques heures plus tôt. Margaux se tenait en retrait, la torche braquée sur la porte scellée que nous venions de franchir, son souffle court encore audible dans le silence des archives.
— Tu es sûre de vouloir faire ça ? murmura-t-elle. La dernière fois que tu as forcé une mémoire, tu as failli t'évanouir.
Je ne répondis pas. J'écartai les doigts sur la surface de pierre où la sphère du rituel fondateur avait reposé pendant des siècles. Il restait quelque chose. Pas une image, pas un son, mais une impression, comme l'empreinte laissée dans un oreiller après une nuit de fièvre. Les traces étaient infimes, mais mon don n'avait jamais eu besoin de beaucoup.
— Je vais reconstruire, dis-je. Comme on recompose un manuscrit dont on n'a que des fragments.
Margaux s'approcha, soucieuse. Je fis glisser ma main le long du renfoncement, là où le verre avait poli la pierre. La première trace afflua : un parfum d'herbe coupée, humide, nocturne. La seconde : un chant, grave, modulé en cercle. Puis une troisième — celle-là plus douloureuse — comme un cri étouffé sous une pression immense.
— Il y a une clairière, murmurai-je, les yeux fermés. Une nuit de printemps. Des torches disposées en cercle. Et au centre…
L'image se précisa dans ma tête, pâle et vibrante comme une aquarelle lavée de pluie. Des étudiants immobiles, vêtus de robes blanches, allongés en étoile autour d'un autel de pierre bas. Des branches de laurier posées sur leurs poitrines. Ils étaient jeunes. Ils étaient vivants. Mais leurs yeux étaient ouverts, fixes, et rien ne brillait derrière.
Ma gorge se serra.
— Le doyen, dis-je. Il est au nord de la clairière, une lame d'obsidienne dans la main droite. À sa gauche, Delacroix. Elle tient un registre ouvert — le registre des fondations — et elle lit.
— Elle lit quoi ? demanda Margaux, la voix tendue.
Je me concentrai. Les mots se brouillaient, mais l'intonation traversa les années avec une netteté cruelle : un bénédicité inversé, un appel à ce qui se trouve sous la terre, pas au-dessus. L'étudiant du centre — une fille, brune, les larmes coulant sur ses tempes sans qu'elle puisse bouger — serra les paupières au moment où le doyen leva la lame.
— Non.
Le mot m'échappa avant que je puisse le retenir. Puis le geste. La pierre de l'autel but le sang, et le sol de la clairière tout entier se mit à vibrer, non pas en surface mais en profondeur, comme si les fondations mêmes de l'université — les pierres porteuses des tours, les câbles des bibliothèques, les fontaines des cours intérieures — venaient de respirer pour la première fois. Je sentis un frisson courir dans mes jambes : à cet instant précis, dans le présent, quelque chose au cœur de l'école avait répondu.
— Elle ne sacrife pas seulement une étudiante, soufflai-je en rouvrant les yeux. Elle sacrifie pour *alimenter* quelque chose. Les protections de l'université sont vivantes. Elles exigent du sang.
Margaux pâlit.
— Le doyen tient le couteau. Et Delacroix tient la plume qui enregistre le nom. C'est une fondation, Élodie. Pas une société secrète : c'est le cœur noir du système lui-même.
Je hochai lentement, la vision encore incrustée derrière mes paupières. Il y avait autre chose, une trace résiduelle si faible que je crus d'abord l'inventer. Une impression de rouge, une chaleur, un pouls battant sous l'écorce d'un chêne voisin. Une deuxième silhouette à demi cachée derrière un tronc, présente mais non invitée, qui observait la cérémonie.
— Il y avait un témoin, dis-je. Quelqu'un qui n'était pas du rituel.
— Qui ?
— Je ne sais pas. Mais cette personne sait ce qui s'est passé ici. Elle a peut-être assisté à plusieurs cérémonies.
Je retirai ma main de la pierre, les paumes picotantes. La reconstruction m'avait vidée plus que je ne voulais le reconnaître. Mes jambes tremblaient.
— Il faut que le doyen soit confronté, dis-je. S'il a créé le système de protection de l'école, alors il est la clé de tout. Roux a dit que la sphère du rituel venait d'être retirée d'ici. Si quelqu'un la détient encore dans l'école, c'est le doyen qui l'a prise.
Margaux secoua la tête.
— Confronter le doyen, c'est se jeter dans la gueule du loup. S'il apprend que tu as cette vision, il saura que tu peux lire les traces. Et alors—
Un bruit sourd nous parvint du couloir. Margaux éteignit la torche d'un geste sec ; le noir nous avala. Retenant mon souffle, je tendis l'oreille. Des pas, lents, réguliers, se rapprochaient. Deux personnes, peut-être trois. L'une d'elles traînait un peu la jambe — je connaissais ce rythme asymétrique. Le concierge-chef, Delacroix.
— Il faut partir, chuchotai-je.
Margaux m'agrippa le bras. Dans les ténèbres, sa voix était si basse que je la sentais plus que je ne l'entendais :
— Par la galerie des cartes. Il y a une issue derrière la fresque de Mercator. Tu passes après moi, je referme en tirant le rideau.
Nous nous glissâmes hors des archives d'archives, ma main glissant sur la pierre froide pour ne pas trébucher. Le couloir qui menait aux cartes anciennes était un boyau étroit que je connaissais par cœur pour l'avoir emprunté lors de mes recherches des premières semaines — quand ce don que j'exécrais n'était qu'une curiosité honteuse et non un fardeau de vérités interdites.
La fresque de Mercator se découpait dans la pénombre ; Margaux passa la main derrière le cadre, quelque chose cliqueta et un panneau pivota sur un gond graisseux. Elle me poussa à l'intérieur. Le panneau se referma dans mon dos sans un bruit.
Le passage déboucha sur la cour de la bibliothèque, sous une pluie fine. Je restai un instant immobile sous la marquise, le cœur battant. La vision du rituel revenait par vagues : la fille brune, les lauriers, la lame.
Je touchai le médaillon sous mon col — celui que Margaux avait récupéré après la soirée. La fissure était toujours là. Et derrière cette fissure, une absence dont je ne me souvenais plus. Une mémoire avalée par le médaillon et jamais restituée.
C'est alors que je la vis. Une silhouette adossée au tronc du chêne central de la cour, immobile, qui n'avait pas bougé à mon apparition. Petite, enveloppée dans une cape sombre, cheveux gris rabattus sous un capuchon. Le témoin de la cérémonie, celle qui avait observé sous l'écorce, était une femme. Et je l'avais déjà vue.
— Professeur Roux, dis-je, ma voix résonnant dans la nuit.
Roux ne fit pas un pas vers moi. Sa voix portait, brisée et lointaine, comme si elle parlait depuis une très ancienne distance :
— Tu as reconstruit le rituel.
Ce n'était pas une question.
— Vous saviez que le doyen l'avait dirigé, dis-je, avançant prudemment.
— Je savais qu'il avait dirigé quelque chose, souffla-t-elle. J'ignorais quoi exactement. Mais je connais sa date. Et je sais ce qui s'est passé le lendemain de cette nuit-là.
— Quoi ?
Roux frissonna sous sa cape, ses yeux gris balayant la cour comme si elle y cherchait des ombres.
— Le doyen a fondé son école de mémoire.
Un sourire amer, si bref que je le crus presque inventé.
— Une école entière consacrée à ce qu'il a volé ce soir-là. Cette fille brune, Élodie, avait un don rare. Un don de mémorisation totale. Il l'a tuée, mais il n'a pas laissé le don partir avec elle. Il l'a absorbé — c'est pour cela qu'il a besoin du médaillon, pour le stocker quand lui-même n'en peut plus. Il n'a pas créé l'école. Il l'a volée. À elle. Et à toutes celles et ceux qui ont suivi.
Je reculai d'un pas, les jambes en coton. Le médaillon contre ma poitrine semblait peser soudain une tonne.
— Et moi ? demandai-je, la voix étranglée.
Roux me regarda avec une compassion si intense qu'elle me fit mal.
— Toi, tu as le même don qu'elle. La mémorisation totale. C'est pour cela qu'il te laisse lire, Élodie. Tu ne retrouveras pas seulement les mémoires de son crime. Tu les *deviendras*. Le doyen ne veut pas de toi comme ennemie.
Elle marqua une pause.
— Il veut que tu remplaces la fille brune.
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