L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 2: The Scholarship Girl
La salle de classe sentait la poussière et la vieille cire d'abeille, un mélange qui aurait dû être rassurant mais qui nouait l'estomac d'Élodie. Elle s'était assise au fond, près de la fenêtre, là où la lumière du matin de septembre dessinait des losanges pâles sur le plancher. Les autres étudiants murmuraient entre eux, échangeant des regards en coin vers elle, vers sa blouse trop neuve, ses cahiers sans marque distinctive. Elle les entendait sans les écouter, trop occupée à fixer le tableau noir où personne n'avait encore écrit.
Un toussotement la fit sursauter. Une femme âgée se tenait à l'entrée, appuyée sur une canne dont le pommeau d'argent représentait un hippocampe. Elle était petite, presque fragile, mais ses yeux noisette brillaient d'une intelligence qui n'avait rien perdu de sa vigueur. Elle s'avança lentement, et le silence se fit.
— Je suis le Dr Camille Roux, professeur titulaire de magie mémorielle, dit-elle d'une voix étonnamment ferme. Je serai votre tutrice cette année. Ce qui signifie que vous aurez le privilège — ou la malédiction, selon votre point de vue — d'apprendre l'art le plus ancien et le plus dédaigné de cette université.
Un rire étouffé parcourut la salle. Élodie se recroquevilla sur son siège. Elle connaissait déjà le mépris dont la mémoire magie faisait l'objet : trop abstraite, trop introspective, incapable de produire des effets visibles comme l'évocation ou la transmutation. À Lyon, on en faisait une matière auxiliaire, presque une blague. Ici, il semblait que ce mépris était encore plus acéré.
— Le cursus standard prévoit cinq séances de ce module, poursuivit Camille en posant sa canne contre le bureau. Cinq séances pour vous initier à ce que la plupart d'entre vous considérera comme une curiosité archaïque. Je vous fais grâce de mon opinion personnelle sur la question — du moins pour l'instant.
Ses yeux s'arrêtèrent un instant sur Élodie, qui retint son souffle. Il y avait quelque chose dans ce regard, une espèce de reconnaissance, comme si la vieille femme savait quelque chose qu'elle n'était pas encore censée savoir.
— Séance d'aujourd'hui : la lecture involontaire. Vous en connaissez tous la théorie. Certaines personnes, très rares, sont capables d'absorber des fragments de mémoire simplement en touchant autrui. C'est un phénomène non sollicité, incontrôlable, et le plus souvent vécu comme une malédiction par ceux qui en sont porteurs.
Elle marqua une pause. Sa voix se fit plus douce, presque confidentielle.
— Dans cette salle, je sais qu'au moins une personne vit cela quotidiennement. Cette personne sait combien c'est épuisant, combien c'est effrayant de ne jamais savoir quel souvenir va s'imposer à vous. Cette personne a probablement appris à mettre des barrières, des défenses, mais celles-ci cèdent parfois.
Élodie sentit son cœur cogner contre ses côtes. Elle ne voulait pas lever la main, ne voulait pas être désignée, ne voulait pas être encore plus seule qu'elle ne l'était déjà. Mais Camille Roux ne la regardait pas. Elle regardait la fenêtre, comme si elle parlait à l'air.
— D'ici la fin de ce module, j'aimerais que cette personne comprenne que sa particularité n'est pas un défaut. Les archives de cette université renferment des trésors de mémoire humaine que nous ne pouvons plus lire parce que les magiciens modernes ont oublié comment écouter leurs propres esprits.
Elle dit cela avec une telle gravité que le silence de la salle s'épaissit encore. Puis elle hocha la tête, comme pour elle-même, et la séance prit un tour plus pratique : exercices de respiration, visualisation, techniques rudimentaires de filtrage sensoriel. Élodie accomplissait les mouvements machinalement, son esprit ailleurs.
À la cloche, les étudiants se dispersèrent en groupes bavards. Elle resta sur sa chaise, attendant que la salle se vide. Mais lorsqu'elle se leva pour sortir, Camille Roux l'arrêta d'un geste.
— Mademoiselle Marchand. Un instant.
Élodie se figea. Elle n'avait jamais mentionné son nom, ni levé la main. Comment la professeure savait-elle ?
— Je connais tous les dossiers de mes étudiants, dit Camille, comme si elle avait lu dans ses pensées. Et j'ai fait mes recherches sur ceux dont le profil présentait certaines particularités. Je sais ce qui est arrivé le jour de l'orientation. Je sais que vous avez touché Delacroix.
Élodie ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Le fragment de souvenir — la salle souterraine, les voix chuchotées, l'expression sombre de Delacroix — lui revint avec la netteté d'une brûlure.
— Vous n'avez rien à craindre de moi, mademoiselle, poursuivit la vieille femme d'une voix qui se fit presque tendre. Contrairement à l'opinion générale, je considère la mémoire comme le socle de toute notre civilisation magique. Sans elle, nous sommes condamnés à répéter nos erreurs — ou pire, à les laisser nous échapper.
— Vous voulez dire…, commença Élodie, la gorge sèche, que ce que j'ai vu est utile ?
— Je veux dire que ce que vous avez vu existe, et qu'il est dangereux de savoir que cela existe. Mais il est encore plus dangereux de ne pas comprendre ce que vous avez vu.
Camille se rapprocha, et son parfum de lavande et de papier ancien enveloppa Élodie d'une sensation étrangement familière.
— Delacroix est un homme puissant, avec beaucoup de projets. Certains de ses projets ne sont pas en accord avec les règles de cette université. Ou, peut-être, avec la définition de ce qui est juste. Si votre apprentissage de la mémoire s'avère… approfondi, vous pourriez devenir une menace pour lui.
— Une menace ? Mais je ne suis qu'une boursière. Je n'ai aucun pouvoir, aucune influence.
— Vous avez la capacité de voir ce qu'il ne veut pas que l'on voie. Cela suffit largement à vous mettre en danger.
Camille lui serra le bras avec une douceur presque maternelle.
— Méfiez-vous de qui vous faites confiance, mademoiselle Marchand. Méfiez-vous surtout de ceux qui vous proposent leur aide sans que vous la leur ayez demandée.
Et sur ces mots, la vieille professeure quitta la salle, laissant Élodie seule avec ses pensées en désordre.
Elle s'assit sur le rebord de la fenêtre, le front contre la vitre tiède. Dehors, les toits ocre de Montpellier ondulaient sous un ciel pâle. Elle aurait dû se sentir libérée — quelqu'un comprenait enfin son don — mais une inquiétude sourde lui serrait la poitrine. Camille Roux savait pour Delacroix. Camille Roux savait pour son don. Être vue était à double tranchant.
En descendant l'escalier de la tour de Magie Historique, sa main effleura la rampe et rencontra un papier plié, retenu par une pierre. Elle le déplia, les doigts tremblants.
Il n'y avait qu'une phrase, écrite d'une encre violette serrée :
*« Laissez tomber vos études de mémoire. Certaines choses n'ont pas besoin d'être retrouvées. Ceux qui s'acharnent à creuser trop profond finissent par y être enterrés. »*
Élodie relut trois fois la note avant de la glisser dans la poche de sa blouse. Sa gorge se serra. Elle n'avait rien fait, rien dit, rien provoqué — et pourtant, quelqu'un savait déjà qu'elle avait parlé avec Camille Roux. Une fenêtre s'était fermée quelque part, derrière elle, ou bien s'était ouverte sur quelque chose qu'elle ne maîtrisait pas. Elle descendit les dernières marches d'un pas plus rapide, l'esprit nouveau, la peur intacte, et cette question qui tournait en boucle dans sa tête : qui, au juste, lui avait écrit cette note ?