L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 21: The Betrayal
La pluie s’était mise à tomber, un crachin obstiné qui collait aux vitres du bureau de Dr Roux. Élodie n’avait pas frappé. Elle était entrée comme on entre dans une cellule, le cœur cognant contre ses côtes, la main refermée sur le poing dans la poche de son manteau.
Le bureau était vide. Une lampe sur le bureau jetait une lumière jaune sur des paperasses, une tasse de café à moitié pleine, encore tiède. La bibliothécaire venait de partir. Ou elle n’était jamais venue.
Élodie fit le tour du bureau, les doigts courant sur le bois poli. Sa colère avait eu toute une nuit pour mûrir, pour se charger de détails précis : le vol, la confiance trahie, les heures passées à croire que Roux était la seule alliée qu’elle avait dans cette ville de fous. Et maintenant ? Maintenant, la sphère avait disparu, et il n’y avait qu’une seule personne à qui elle en avait parlé.
*Une seule personne à qui j’ai fait confiance.*
Elle entendit un pas derrière elle, puis le déclic d’une porte qui se referme, plus lourd que celui de l’entrée. Élodie se retourna, les poings serrés.
Dr Roux se tenait dans l’embrasure de la porte intérieure, celle qui menait aux réserves personnelles. Elle portait encore sa robe de professeur, mais ses cheveux gris étaient défaits, tombant sur ses épaules, et ses yeux cernés trahissaient une nuit blanche. Elle tenait un objet que la pénombre ne permettait pas d’identifier.
« Tu es venue seule », dit Roux. Une constatation, pas une question.
« Vous saviez que je viendrais », répondit Élodie. Sa voix était plus stable qu’elle ne l’aurait cru. « Vous m’avez donné la clé de l’archive. Vous m’avez dit de creuser. Et pendant que je creusais, vous avez pris la seule preuve que j’avais. »
Roux ne nia pas. Elle s’approcha du bureau, posa l’objet — un petit coffret de cuir noir, fermé par une boucle de laiton — et le poussa vers Élodie.
« Prends la sphère », dit-elle. « Elle est là. »
Élodie cligna des yeux. « Vous… vous me la rendez ? »
« Je ne te la rends pas. Je te la donne. Mais tu ne la quitteras pas avec, si tu restes dans cette université. » Roux s’assit derrière son bureau, les mains croisées devant elle, comme une suppliante déguisée en statue. « Je l’ai prise pour te protéger, Élodie. Pas pour te trahir. »
« Me protéger de quoi ? »
« De toi-même. De ce que tu ferais avec cette preuve si on te la laissait entre les mains trop longtemps. Et de ce que Delacroix te ferait s’il la trouvait sur toi. »
Élodie fit un pas vers elle, la colère remontant. « Delacroix a déjà tué un étudiant. Il a volé son don avec un médaillon identique au mien. Il sait que je sais. Et vous croyez que me cacher la preuve va me protéger ? »
Roux soutint son regard. Ses yeux bleus pâles semblaient avoir perdu leur éclat habituel, comme une photographie délavée par le soleil. « Non. Je crois que ça va te garder en vie assez longtemps pour que tu choisisses la bonne option. » Elle respira profondément. « Élodie, je sais ce que tu as vu dans l’archive. Le sacrifice. La cérémonie. Je sais ce que tu crois savoir sur le Doyen. »
« Ce que je *crois* savoir ? J’ai vu le résidu mémoriel de sa main sur le corps de cet étudiant. J’ai vu Delacroix le regarder sans broncher. C’est la vérité. »
« C’est une vérité. Pas toute la vérité. » Roux se leva, contourna le bureau, et s’arrêta à trois pas d’Élodie. « Écoute-moi. Quand j’étais jeune, j’ai fait partie de l’Ordre de la Plume. J’étais une mémoire-mage comme toi. Et j’ai vu ce que le Doyen peut faire quand on le pousse à bout. »
« Vous m’avez dit que vous aviez été forcée d’effacer les souvenirs de Lucien. Que l’Ordre vous avait obligée à le faire. »
Roux acquiesça, lentement. « Et ce n’est que le début de ce qu’ils m’ont obligée à faire. »
Elle leva la main, et avant qu’Élodie ne puisse réagir, les doigts de la bibliothécaire se posèrent sur sa tempe. Un contact léger, presque une caresse, mais Élodie sentit la magie affluer, une marée de mémoire qui n’était pas la sienne.
L’image s’imposa, brute et sans filtre : une salle de réunion, des murs lambrissés de chêne, une table ovale où siégeaient trois silhouettes. Delacroix était debout, le visage déformé par une rage contenue. À côté de lui, un homme en robe noire — le Doyen, mais plus jeune, le visage moins émacié. Et en face d’eux, Roux, vingt ans plus tôt, le menton relevé, refusant de baisser les yeux.
*« Elle refuse d’obéir », disait Delacroix. « Elle a protégé la fille Marchand. Elle a retardé la récolte. »*
*« La récolte ? »* La voix de Roux tremblait. *« Vous parlez d’étudiants. Des enfants. »*
*Le Doyen avait souri — un sourire vide, carnassier. « Des dons, Geneviève. Des réceptacles de dons. La distinction est cruciale. »*
*« Je quitte l’Ordre. »
Delacroix avait ri. « Tu ne quittes pas l’Ordre. Le Quill ne libère personne. » Il s’était penché en avant, les doigts joints. « Tu as deux options, Geneviève. Tu obéis, ou tu meurs. Pas toi. Pire que toi. Tu meurs dans la mémoire de tous ceux qui t’ont aimée. On efface ton existence, ta vie, tes accomplissements, et le monde continuera de tourner sans jamais savoir que tu es passée. »
*Le visage de Roux s’était décomposé. « Vous ne pouvez pas. »*
*« Nous pouvons tout. Nous l’avons déjà fait. Souviens-toi de ton prédécesseur. »*
La vision se déchira. Élodie tituba en arrière, la main sur la tempe, la respiration hachée. Le bureau de Roux lui revint comme un coup de poing, les murs trop proches, la pluie trop forte contre les vitres.
Roux avait reculé, les mains ouvertes, paumes vers le ciel. « Ils ont ordonné mon exécution, Élodie. Il y a trois semaines. Delacroix a signé. Le Doyen a scellé. Il ne me reste que le temps qu’ils mettent à trouver un moyen propre de me faire disparaître. »
« Pourquoi vous ont-ils épargnée jusqu’ici ? »
« Parce que j’ai encore une utilité. Je suis leur archiviste, leur mémoire officielle. Ils ont besoin de moi pour cataloguer les dons qu’ils absorbent, pour maintenir l’ordre dans les étagères. Mais dès que je ne serai plus utile ou que je commettrai une erreur… » Elle désigna le coffret. « C’est pour ça que je l’ai pris. Pas pour te voler. Pour te donner le temps de comprendre que cette bataille n’est pas la tienne à mener seule. »
Élodie fixa le coffret. Sphère à l’intérieur, preuve à l’intérieur, sacrifice à l’intérieur. Elle aurait pu la prendre, la remercier et partir. Mais partir, où ? Retourner dans sa chambre pour attendre que Delacroix frappe à sa porte ? Laisser Margaux exposer des notes faibles pendant qu’elle s’enfuyait comme une lâche ?
« Vous avez raison », dit Élodie. Sa voix était calme, d’un calme qui la surprenait elle-même. « Ce n’est pas une bataille que je peux mener seule. » Elle attrapa le coffret, le glissa sous son bras. « C’est pour ça que je ne la mènerai pas seule. »
Le visage de Roux se plissa. « Élodie… »
« Vous avez dit que je devais choisir la bonne option. » Elle recula vers la porte, le coffret serré contre sa poitrine. « La bonne option, ce n’est pas de fuir. C’est de montrer à tous ce qu’ils ont fait. Le Doyen peut absorber les dons. Delacroix peut harvester les étudiants. Mais ils ne peuvent pas effacer mille témoins. »
« Ils le peuvent. Ils l’ont déjà fait. »
« Alors je le ferai publiquement, devant les professeurs, les étudiants, les familles. Devant des gens qui croient que cette université est un sanctuaire. » Elle atteignit la porte, la poignée froide sous ses doigts. « Je vous remercie pour la vérité, Dr Roux. Mais je ne vais pas la laisser mourir avec vous dans cette pièce. »
Roux s’avança, la main tendue. « Attends. Si tu fais ça, tu signes ta propre sentence. »
« Peut-être. » Élodie ouvrit la porte. « Mais au moins, je l’aurai signée moi-même. »
Elle sortit dans le couloir, referma la porte derrière elle, et prit une grande inspiration. Le coffret était lourd contre son flanc, une promesse de vérité qui pesait autant qu’un corps.
Elle n’était pas plus rassurée. Pas plus forte. Mais pour la première fois depuis des semaines, elle savait exactement ce qu’elle allait faire.
Reste à voir si Margaux accepterait de la suivre dans ce coup de folie. Et si le Doyen les laisserait vivre assez longtemps pour le tenter.
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