L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 20: The Aftermath of Loss
La sirène du campus n’avait pas retenti depuis la grève des cuisines de 1987. Quand elle déchira l’air ce matin-là, Élodie sursauta si fort que son café se renversa sur la table de la bibliothèque des manuscrits. Autour d’elle, les étudiants levèrent la tête, pâles, avant que les haut-parleurs ne crachent une voix métallique : « Confinement immédiat. Rejoignez vos chambres ou vos salles de cours. Le campus est en état d’urgence. »
Margaux l’attrapa par le poignet. « On y va. Maintenant. »
Elles traversèrent les couloirs où des gardes en uniforme gris—ceux de l’Ordre, pas ceux de l’université—se tenaient aux angles, le visage fermé. Élodie baissa la tête, compta ses pas. Le locket battait contre sa poitrine, plus chaud que d’habitude, comme s’il respirait avec elle.
Dans leur chambre, la fenêtre donnait sur la cour principale. Des barrières métalliques en fermaient l’accès. Des étudiants s’y pressaient, certains en pyjama, d’autres encore en robe de soirée de la veille. Le corps de Léo Marchetti avait été découvert à l’aube, vidé de ses souvenirs. C’était ce que tout le monde murmurait déjà, même si personne n’osait le dire assez fort pour que les gardes l’entendent.
« Il faut sortir la copie, » dit Margaux, fermant la porte derrière elle. « Maintenant. Avant qu’ils ne fouillent les chambres. »
Élodie ouvrit son armoire, souleva la planche du fond, là où elle avait dissimulé la sphère reconstituée—l’empreinte du rituel fondateur, la mémoire du sacrifice. Sa main rencontra le vide.
Elle se figea. Plongea la main plus profondément. Rien que la poussière et un bout de tissu.
« Non. »
Margaux s’approcha, vit son visage, et son propre teint pâlit. « Dis-moi que tu rigoles. »
Élodie retourna l’armoire, vida les étagères, jeta ses livres sur le sol. La sphère n’était pas là. Elle s’accroupit, le front contre le bois, et tenta de respirer.
« Elle était là, Margaux. Je l’ai posée hier soir. Je te jure qu’elle était là. »
Margaux s’agenouilla à côté d’elle et posa une main sur son épaule. Sa voix était calme, mais Élodie sentit son tremblement. « Qui savait ? »
La réponse leur vint en même temps, et le silence entre elles devint lourd.
« Personne d’autre que Roux, » murmura Élodie. « Personne d’autre ne savait que je l’avais reconstituée. Même pas toi—je te l’ai dit après coup, mais on n’a rien écrit, on n’en a parlé à personne. »
« Et si l’Ordre a fouillé pendant que nous étions en cours ? »
« Ils n’auraient pas eu besoin de fouiller. Ils auraient pris le locket aussi. » Élodie toucha sa poitrine. La fissure dans le verre semblait s’être élargie pendant la nuit, un filet sombre qui serpentait comme une venaison. « Ils n’ont pris que la sphère. Ça veut dire que quelqu’un savait exactement quoi chercher. »
Margaux se releva, arpenta la pièce. « La nouvelle inscription. Celle du second bol. Elle disait que Roux ne t’avait pas tout dit. Et maintenant, la seule preuve disparaît. Tu vois où je veux en venir. »
Élodie ferma les yeux. « Elle m’a donné la clé des archives. Elle m’a dit d’y aller. C’est elle qui m’a guidée vers cette mémoire depuis le début. »
« Et si c’était le but depuis le départ ? Te faire trouver ce souvenir pour pouvoir te le reprendre ? »
Il y avait une logique froide là-dedans. Une logique qui faisait mal. Parce que Roux avait été la seule personne en qui Élodie avait eu confiance, la seule qui semblait comprendre ce que c’était que de porter un don qu’on méprise. La seule qui avait pleuré en racontant Lucien.
Mais Lucien Marchand portait son nom. Et Roux avait participé à son effacement. La confession avait été réelle—Élodie l’avait lue dans ses souvenirs directs, pas dans une reconstruction altérée. Mais cela ne signifiait pas que Roux avait changé de camp.
Un coup sec contre la porte les fit sursauter. Margaux regarda par le judas et recula d’un pas.
« C’est le doyen. Avec deux gardes. »
Élodie déglutit. Elle lissa sa jupe, essuya la sueur de ses tempes. « Fais-les entrer. »
Le doyen Arnaud était un homme qui remplissait une pièce sans y paraître. Il entra avec une précision chirurgicale, ses yeux gris parcourant la chambre comme des scalpels. Il remarqua l’armoire ouverte, les livres éparpillés. Il remarqua tout, toujours.
« Mademoiselle Marchand. Vous avez eu une matinée agitée. »
« La sirène, » dit-elle. « La nouvelle du garçon, à la bibliothèque. Nous avons paniqué. »
« Je vois. » Il s’assit sur le bord du lit de Margaux, sans y être invité. Les gardes restèrent dans le couloir, silhouettes sombres dans l’embrasure. « On m’a dit que vous étiez proche de Léo Marchetti. »
« Je ne le connaissais pas bien. Il était dans mon cours d’histoire des arcanes. On se disait bonjour. »
« Pourtant, sa mémoire a été prélevée dans la bibliothèque des manuscrits. Le même endroit où vous passez vos nuits. »
Le cœur d’Élodie cessa de battre une seconde. Elle garda son visage neutre. « Je n’étais pas là cette nuit. J’étais ici, avec Margaux. Nous avons travaillé tard sur un devoir de runes comparées. »
Margaux acquiesça, un peu trop vite. « On peut le confirmer. Les voisines de pallier nous ont vues. »
Le doyen les dévisagea longuement. Il y avait quelque chose de neuf dans son regard—une faim qu’elle n’y avait pas vue avant. Ou peut-être avait-elle simplement appris à la reconnaître. Il absorbait des dons. Il avait absorbé le total-recall d’une étudiante sacrifiée vingt ans plus tôt. Peut-être celui de Léo, aussi, directement ou par l’intermédiaire de Delacroix. Ce regard qu’il posait sur elle, c’était celui d’un homme qui évaluait un repas.
« Vous êtes la seule étudiante de première année à avoir accès à la salle des mémoires, » dit-il. « Le seul élève, d’ailleurs, à bénéficier de la confiance du docteur Roux. Une confiance que je commence à trouver… imprudente. »
« Le docteur Roux supervise mon travail sur la mémoire sensorielle. C’est tout. »
« La mémoire sensorielle. » Le doyen sourit lentement, et c’était pire que tout le reste. « Bien sûr. Un don si rare. Si précis. Et si fragile. » Il se leva, s’approcha d’elle. Il était plus grand qu’elle ne le pensait, quand il se tenait si près. « Nous vivons des temps dangereux, Mademoiselle Marchand. Des étudiants sont victimes de quelque chose que je ne saurais nommer. Je fais confiance à nos enseignants pour protéger nos élèves. Mais si j’apprenais qu’une enseignante mettait ses étudiants en danger—qu’elle partageait des informations confidentielles, par exemple—je serais obligé d’agir. Vous comprenez ? »
« Oui, monsieur le doyen. »
Il la regarda encore une seconde, comme s’il cherchait une fissure dans son armure. Puis il se tourna vers la porte, et les gardes s’écartèrent pour le laisser passer. « Restez dans votre chambre. La journée sera longue. »
La porte claqua. Margaux poussa un souffle qu’elle retenait depuis plusieurs minutes.
« Ce type est un serpent, » souffla-t-elle. « Il sait. Je sais qu’il sait. »
« Il ne sait rien de la sphère. » Élodie s’assit sur son lit, le visage dans les mains. « Sinon il ne serait pas venu nous interroger. Il serait venu nous arrêter. »
« Alors c’est quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui ne veut pas que le doyen l’apprenne. » Margaux s’assit à côté d’elle, épaule contre épaule. « Roux. C’est la seule qui avait à la fois la connaissance et l’accès. »
Élodie resta silencieuse. La fissure de son locket semblait pulser, comme une seconde peau, comme un souvenir qui essayait de respirer. Elle pensa aux mains de Roux—des mains calmes, qui ne tremblaient jamais—lorsqu’elle lui avait montré la sphère reconstituée. Elle avait dit : « Tu as fait quelque chose d’impossible, Élodie. Garde-la en sécurité. Ne la montre à personne. »
« Personne » incluait-elle ? Élodie n’avait pas posé la question. Elle ne l’avait même pas envisagé.
Margaux se leva, ouvrit son propre tiroir, en tira un carnet plié. « J’ai pris des notes. Tout ce que tu m’as raconté sur le rituel, sur le sacrifice, sur le doyen. Debout avant, debout après. Si la sphère a disparu, on peut encore reconstruire une partie de la mémoire à partir de mes notes. »
Élodie releva la tête. « Ce ne sont que des notes. Pas une preuve de mémoire. Personne ne les croira. »
« Alors on écrit un article. On le donne au journal étudiant. On imprime des copies, on les distribue partout. Même sans sphère, on a le témoignage. On a la description du rituel, la clairière, le cercle de pierres. On a le fait que le doyen a conduit cette cérémonie. Ça suffit pour semer le doute. »
« Le doute ne suffit pas contre l’Ordre. Il faut une preuve irréfutable. » Élodie toucha le locket. « Et la seule preuve irréfutable, c’est cette mémoire. Et elle vient de disparaître dans la nature. »
Le silence retomba. Dehors, la sirène s’était tue. Les étudiants dans la cour commençaient à se disperser, mais l’énergie de la peur restait suspendue dans l’air, épaisse comme du brouillard. Élodie regarda par la fenêtre. Les tours de l’université semblaient plus pointues qu’avant, plus sombres.
Quelque part dans ces couloirs, la sphère attendait. Et quelque part, dans les méandres d’un esprit qu’elle avait cru connaître, une réponse l’attendait aussi.
Elle ne savait pas laquelle des deux la terrifiait le plus.
Margaux s’assit en tailleur sur le sol, ouvrit son carnet. « Raconte-moi encore. La clairière, les pierres, la position des corps. Chaque détail que tu as vu. On va reconstruire tout ce qu’on peut, sphère ou pas. »
Élodie la regarda, et pour la première fois depuis des heures, quelque chose se desserra dans sa poitrine. Margaux aurait pu la fuir. Elle avait tout à perdre—ses études, sa sécurité, peut-être plus. Elle était restée. Elle était là, carnet ouvert, prête à se brûler les doigts avec le même feu.
« Merci, » dit Élodie. C’était tout ce qu’elle trouvait. C’était assez.
Margaux sourit, sans chaleur mais avec détermination. « Ne me remercie pas encore. On s’en reparlera quand on sera en prison. »
Élodie commença à parler. Elle décrivit la clairière—les chênes immenses formant un cercle naturel, la mousse brillante sous une lune invisible à travers le feuillage. Elle décrivit les douze pierres posées en pentacle, chacune gravée de runes qu’elle avait reconnues de son cours d’histoire arcanique mais qu’elle n’avait pas comprises. Elle décrivit le doyen, plus jeune de vingt ans, sa main sur le front de l’étudiante agenouillée au centre.
Elle décrivit la façon dont la fille avait souri juste avant qu’il commence.
Margaux écrivait vite, sans lever les yeux. La page se remplissait. Mais les mots n’étaient pas une preuve. Les mots n’avaient pas de poids, pas d’odeur, pas de vérité propre. Et la mémoire de la sphère, elle, avait tout cela.
Quelque part dans les ombres du campus, la preuve respirait dans une boîte qui n’était pas la sienne. Et la seule personne à qui Élodie avait confié son secret, la seule personne assez proche d’elle pour savoir où la chercher, portait un nom qui commençait à goûter la cendre dans sa bouche.
Dr Roux.
Elle n’avait pas fini sa description que la nuit était tombée. La chambre était devenue bleue puis noire, et ni l’une ni l’autre n’avait allumé la lumière. Quand Margaux ferma son carnet, le silence qui s’installa fut celui d’une tombe fraîchement refermée.
« On ira demain, » dit Margaux, enfin. « On l’affrontera. Ensemble. »
Élodie acquiesça, mais elle savait déjà qu’elle irait seule. Certaines conversations ne supportent pas les témoins. Certaines trahisons ne se digèrent qu’en tête-à-tête.
Elle s’allongea sur son lit, le locket contre sa poitrine. La fissure avait encore grandi—elle traversait maintenant presque toute la surface du verre, et sous elle, une lueur dorée palpitait comme un cœur blessé. Elle n’avait jamais vu ça avant. Elle n’avait jamais vu ça du tout.
Peut-être que Roux aurait su lui expliquer. Mais Roux, lui, savait peut-être trop de choses.
Dans le corridor, des pas s’éloignèrent. Des gardes qui changeaient de poste. La nuit promettait d’être longue dans cette université qui n’avait pas vu une telle tension depuis sa fondation. Et Élodie, les yeux ouverts dans le noir, se demanda si la fondation n’avait pas été exactement ce qu’elle avait vu—un meurtre déguisé en miracle, un sacrifice déguisé en bénédiction.
Et si la mémoire qu’elle avait reconstruite ne contenait pas la seule preuve contre le doyen, mais aussi la clé de ce qui faisait vibrer le locket. Elle ferma les yeux. Demain, elle saurait.
Demain, elle saurait enfin si Roux était son alliée ou son bourreau.
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