L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 25: The Aftermath of Lies
La salle du conseil se vidait dans un cliquetis de chaises et de murmures étouffés. Élodie restait assise, les mains à plat sur la table en chêne, regardant les grains du bois danser sous ses paupières mi-closes. L’adjournement avait eu l’effet d’un coup de poing dans l’eau : la surface s’était agitée, mais les profondeurs restaient troubles, dangereuses.
— Élodie.
Margaux était là, debout à côté d’elle, la main posée sur son épaule. Élodie leva les yeux. Son amie avait les joues rouges, les cheveux en bataille, et une lueur fiévreuse dans le regard qui n’avait rien à voir avec la victoire.
— Il faut y aller, dit Margaux à voix basse. Avant qu’ils ne changent d’avis.
Élodie se leva. Ses jambes la portaient à peine. La salle était presque déserte à présent ; seuls quelques greffiers rangeaient des parchemins et le président du conseil, un vieil homme au visage de papier mâché, faisait semblant de ne pas la voir. Les autres membres étaient sortis par la porte latérale, dans un souffle de robes noires.
Delacroix était déjà parti. Elle ne l’avait pas vu se lever, pas vu quitter la pièce. Il s’était simplement évaporé, comme il l’avait fait dans sa mémoire. Une pensée glacée lui traversa l’esprit : il savait. Il savait que le journal existerait, il savait que Margaux le brandirait, et il avait déjà préparé sa réponse. L’adjournement n’était pas une défaite pour lui. C’était un temps mort, un répit pour recharger ses batteries.
— Tu trembles, observa Margaux en lui prenant le bras.
— Je n’ai pas froid.
Margaux la guida hors de la salle, dans le couloir aux murs lambrissés où les portraits d’anciens directeurs semblaient les suivre du regard. Le silence était anormal. Pas un étudiant, pas un professeur. Seulement les torches qui grésillaient dans leurs appliques.
— Ils nous évitent, murmura Élodie.
— Ou ils se cachent pour mieux nous voir sortir.
Elles franchirent le portail ouest de l’aile administrative, et l’air frais de la nuit les frappa au visage. La cour était déserte, baignée d’une lumière jaunâtre qui tombait des fenêtres du dortoir des sciences occultes. Quelques silhouettes passaient derrière les vitres, mais aucune ne s’arrêta pour les regarder.
— Tu as faim ? demanda Margaux.
Élodie n’avait pas faim. Elle avait la bouche sèche, l’estomac noué, et une migraine qui lui martelait l’arrière du crâne. Elle secoua la tête.
— Je veux juste… réfléchir.
— Alors réfléchissons en marchant. Je connais un endroit.
Margaux l’entraîna le long des arcades, contournant la fontaine de la licence, jusqu’à un escalier en colimaçon qui descendait vers les cuisines. Les cuisines étaient fermées à cette heure, mais Margaux sortit une clé d’une poche intérieure de sa veste et ouvrit une porte dérobée qui donnait sur une petite salle de garde, entre les chaudrons et les réserves de vin.
— Le chef m’a confié la clé, dit-elle en s’asseyant sur un tonneau. Il dit que j’ai l’air de quelqu’un qui aura besoin de grignoter tard le soir.
— Le chef te connaît ?
— Il est du même village que ma grand-mère. On s’arrange.
Élodie s’assit sur un sac de pommes de terre, les coudes sur les genoux, la tête baissée. Le silence de la salle était rassurant, mais ne calmait pas le tumulte intérieur. Elle revoyait les visages du conseil, leurs regards fuyants, leurs mains qui tripotaient les plis de leurs robes. Une seule avait osé la regarder en face : la professeure Moreau, qui enseignait l’histoire des runes. Mais son regard n’était pas bienveillant. Il était évaluateur, calculateur.
— Ils pensent que j’ai volé la sphère, dit Élodie. Ils pensent que je suis complice de Roux.
— Ils pensent ce qu’on leur a appris à penser, répondit Margaux en sortant une pomme de sa poche et en la faisant rouler entre ses paumes. Delacroix ne laisse rien au hasard. Le billet forgé, la disparition de Roux, le journal… Tout était orchestré pour que tu sois la coupable idéale.
— Alors pourquoi ai-je l’impression qu’on a juste retardé l’inévitable ?
Margaux mordit dans sa pomme et mâcha lentement avant de répondre :
— Parce que c’est le cas. Mais « retarder » n’est pas rien. C’est une fenêtre.
— Une fenêtre pour quoi ?
— Pour trouver quelque chose de mieux que les notes d’un professeur disparu.
Élodie leva la tête. Margaux lui tendit la moitié de sa pomme, qu’elle prit machinalement.
— Je n’ai pas de plan, avoua-t-elle.
— Moi non plus, dit Margaux avec un sourire sans joie. Mais j’ai des idées.
Elles restèrent silencieuses un moment, mâchant la pomme, écoutant les tuyaux qui gargouillaient dans les murs. Quelque part, au-dessus d’elles, la vie de l’université continuait : des portes claquaient, des voix résonnaient, des rituels s’accomplissaient dans des salles auxquelles elles n’avaient pas accès.
— Le journal est toujours chez toi ? demanda Élodie.
— Oui. Dans ma chambre, sous une latte du plancher. Personne ne le trouvera sauf si on me torture.
— Ne dis pas ça.
— C’est pourtant vrai. Et tu le sais.
Élodie baissa les yeux. Elle le savait. Depuis que le professeur Roux lui avait raconté l’existence de l’Ordre, depuis que Camille l’avait démasquée dans le bureau, depuis que Delacroix avait souri en la voyant incapable de capturer son visage, elle savait que le danger n’était pas un concept. C’était une présence, une chose qui respirait dans l’ombre de chaque couloir.
— Il faut protéger le journal, dit-elle enfin. Mais il faut aussi le copier. Le diffuser. Plus ils essaieront de le cacher, plus il deviendra dangereux pour eux.
— C’est ce que je me disais aussi, approuva Margaux. Mais pour le copier, il faut du temps. Et une presse, ou un scribe, ou…
— Ou un mage de mémoire.
Le silence retomba. Margaux la regarda un long moment.
— Tu veux dire que tu pourrais…
— Je peux mémoriser des pages entières. C’est mon don. Ce que je vois, je le retiens. Chaque mot, chaque signe, chaque détail. Je peux le restituer ensuite, mot pour mot.
Margaux finit sa pomme, jeta le trognon dans un seau, et s’essuya les mains sur son pantalon.
— C’est dangereux. Si Delacroix apprend que le contenu du journal est dans ta tête, il voudra te le prendre.
— Il voudra déjà me le prendre pour la sphère qu’il croit que j’ai cachée. Un peu plus, un peu moins…
— Ne dis pas ça non plus.
Élodie laissa échapper un rire fatigué, sans joie.
— Quoi ? Tu préfères que je joue les héroïnes inconscientes ?
— Non. Je préfère que tu joues les vivantes.
Margaux se leva, épousseta son pantalon, et tendit la main à Élodie.
— Allons chercher le journal. Cette nuit. On le copiera nous-mêmes, à la main, page par page. Pas pour le diffuser tout de suite, mais pour avoir un double. Une carte maîtresse.
Élodie prit la main de Margaux et se releva. Ses muscles protestaient, mais la fatigue avait laissé place à une agitation nouvelle, presque fébrile.
— Et ensuite ? dit-elle.
— Ensuite, on trouvera un allié. Quelqu’un qui a autant intérêt que nous à faire tomber l’Ordre.
— Qui ?
— Je ne sais pas encore. Mais il y a forcément quelqu’un, dans cette université, qui a vu des choses disparaître et qui n’a pas parlé. Quelqu’un qui attend.
Elles remontèrent l’escalier en silence, traversèrent les arcades et la cour déserte, et longèrent le dortoir des premières années jusqu’à la chambre de Margaux. La copie du journal prit plus de quatre heures. Élodie transcrivait de mémoire, page après page, tandis que Margaux écrivait sous sa dictée, d’une écriture serrée et régulière qui remplissait les pages du carnet qu’elle avait volé dans la bibliothèque. Vers trois heures du matin, la dernière page était copiée.
— J’ai mal aux doigts, murmura Margaux en laissant tomber la plume.
— Moi j’ai mal aux yeux, répondit Élodie en se frottant les tempes.
Elles rangèrent le journal original dans sa cachette sous la latte, et Margaux enfouit le carnet de copies dans son sac, entre deux manuels de théorie sigillique.
— On ferait mieux de dormir, dit Margaux. Demain, on aura besoin de toutes nos forces.
— Demain, il faudra surtout éviter Delacroix.
Margaux haussa les épaules.
— On ne peut pas éviter quelqu’un qui est partout. Autant faire comme s’il n’existait pas, et avancer.
Élodie quitta la chambre de Margaux et marcha dans le couloir sombre qui menait à la sienne. Elle avait parcouru ce chemin une centaine de fois depuis le début de l’année, mais cette nuit, chaque porte semblait respirer, chaque ombre semblait avoir un poids. Elle sortit sa clé, l’introduisit dans la serrure, et s’arrêta.
Il y avait quelque chose sous la porte. Un rectangle de papier blanc, à moitié glissé sous le bois.
Elle se pencha, le ramassa. C’était une carte, épaisse, au toucher doux. Une encre noire, fine, traçait des lettres élégantes d’une main pressée :
*Demain, minuit. Base de la tour de l’Horloge. Venez seule.*
Au bas de la carte, un symbole était dessiné : un cercle, traversé d’une ligne ondulée, surmonté d’un point. Élodie fronça les sourcils. Elle avait vu ce symbole quelque part, tout récemment. Pas dans un livre.
Elle sortit son pendentif de sous son chemisier. Le médaillon d’argent, froid contre sa peau, était orné du même symbole, gravé dans le métal, usé par les années. Elle l’avait depuis toujours, depuis la mort de sa mère, et personne n’avait jamais su lui en expliquer la provenance.
Elle retourna la carte entre ses doigts. Pas de signature, pas d’indication. Juste le rendez-vous, l’heure, et ce symbole.
Élodie entra dans sa chambre, ferma la porte à clé, et s’assit sur le bord du lit. Le médaillon pesait lourd à son cou, comme s’il avait changé de signification soudainement. Elle n’avait jamais demandé ce que signifiait ce symbole. Elle n’avait jamais su à qui le demander.
Demain, minuit, à la base de la tour de l’Horloge.
Elle se coucha, la carte sur la table de nuit, et fixa le plafond jusqu’à ce que le sommeil l’emporte, sans quitter le contact froid du métal contre sa poitrine.
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