L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 26: The Clock Tower Summons
La nuit était tombée sur l’université comme une chape de plomb. De ma fenêtre, je regardais le cadran de l’horloge tourner lentement, chaque minute qui passait me rapprochant de l’inconnu. Le billet reposait sur mon bureau, le symbole gravé dans la cire—le même que celui de mon médaillon, cette petite pièce d’argent que je n’avais jamais comprise.
À onze heures cinquante, je sautai par la fenêtre du rez-de-chaussée pour éviter le couloir principal, longeant les murs de pierre humide. L’odeur de la mousse et de la pluie récente emplissait l’air. Les réverbères jetaient des flaques de lumière jaune sur les pavés, mais je restais dans l’ombre, le cœur battant.
La tour de l’horloge se dressait au centre du campus, un vestige du XVII<sup>e</sup> siècle que les étudiants évitaient après le coucher du soleil. Des légendes circulaient—des amoureux éconduits, des professeurs disparus—rien que des histoires à dormir debout. Pourtant, ce soir, je n’étais pas sûre qu’elles soient si fausses que ça.
La porte de bois était entrebâillée. Je la poussai, et elle gémit sur ses gonds rouillés. Un escalier en colimaçon s’élevait dans l’obscurité, et je gravis les marches en silence, comptant chaque tournant pour garder mon sang-froid. Au sommet, une petite pièce circulaire était baignée d’une lumière argentée provenant d’une lanterne magique posée sur le rebord d’une fenêtre. Et là, adossé au mur, se tenait une silhouette encapuchonnée.
Je m’arrêtai sur le seuil, la main serrée sur ma baguette.
« Vous êtes ponctuelle », dit une voix—féminine, jeune, teintée d’un accent du Midi que je n’arrivai pas à identifier.
« Qui êtes-vous ? » demandai-je, refusant de m’avancer plus loin.
La silhouette releva son capuchon. Une jeune femme d’environ vingt ans, des cheveux noirs frisés encadrant un visage au teint olive. Ses yeux—d’un vert étrange, presque lumineux—me dévisageaient avec une intensité désarmante.
« Je m’appelle Aïcha. Et je fais partie de Veritas. »
Veritas. Le nom résonna dans ma tête sans éveiller le moindre souvenir.
« Je ne connais pas ce groupe. »
« Ils n’ont pas survécu jusqu’à maintenant en se faisant connaître de tout le monde. » Elle sourit, mais il n’y avait pas de chaleur dans ce geste. « Nous sommes la résistance. Ceux qui savent ce que l’ordre de Delacroix et de ses semblables fait vraiment. »
Je resserrai ma prise sur ma baguette. « Comment avez-vous trouvé le symbole de mon médaillon ? »
« Ce n’est pas moi qui l’ai trouvé. C’est nous qui le cherchions. » Aïcha sortit une chaîne de dessous sa robe—un médaillon presque identique au mien, mais en cuivre, pas en argent. Le même symbole y était gravé : un œil stylisé entouré de fils entrelacés. « Vous êtes une mémoire, n’est-ce pas ? La seule depuis des décennies, d’après nos archives. »
Une boule d’angoisse se forma dans ma gorge. « Comment savez-vous cela aussi ? »
« Parce que Veritas tient les archives secrètes de ce qui arrive aux étudiants dans cette université, » dit-elle, son ton devenant plus sombre. « Les étudiants qui disparaissent. Les professeurs qui changent du jour au lendemain. Les souvenirs volés pour contrôler les puissants. Lyon est un nid de vipères, Élodie. Et vous êtes la seule à pouvoir les débusquer. »
Le nom de Roux me traversa l’esprit. Les noms dans son journal. Des étudiants disparus, des années effacées. Ma poitrine se serra. « Qu’est-ce que vous voulez de moi ? »
Aïcha fit un pas vers moi ; je reculai instinctivement.
« Il y a un coffre-fort dans l’université, » dit-elle. « Verrouillé par magie depuis la fondation. À l’intérieur, la véritable charte de l’université—celle qui prouve que nous, les étudiants doués en magies rares et méprisées, avons été les fondateurs de cette institution. Pas les familles nobles que Delacroix prétend représenter. »
La charte. Mon esprit tournait à toute vitesse. « Et mon médaillon… ? »
« Il est la clé. Avec la vôtre. Chaque gardien d’un médaillon de Veritas est un co-fondateur de l’ordre originel. Les trois lignées devaient se rejoindre pour ouvrir le coffre. Vous êtes la première mémoire à porter ce médaillon depuis deux cents ans. »
La lanterne vacilla, projetant des ombres mouvantes sur les murs. L’horloge gronda—minuit venait de sonner.
« Et qu’est-ce que Delacroix croit ? Qu’il est dans mon médaillon ? Qu’il contient autre chose ? » demandai-je, mon esprit repensant à sa tentative de le voler.
« Il croit que votre médaillon reconnaît les souvenirs volés—ce qui vous a permis de démasquer ses faux documents, » dit Aïcha. « Il veut le détruire pour que ces preuves ne puissent jamais être utilisées contre lui. »
« Mais il se trompe, » murmurai-je. Ma main monta à mon cou, touchant le métal froid. « Ce n’est pas pour ça qu’il sert. »
« Exactement. Il sert à ouvrir la voûte. Et rien que vous ne pouvez le faire, » dit Aïcha. « Nous vous avons observée. Vous êtes intelligente. Vous avez survécu à Roux, à l’audience, à la manipulation du raven. Vous allez probablement survivre à Delacroix, aussi. »
Un compliment douteux, mais je le pris.
« C’est pour quand ? » demandai-je.
« Dès que possible. Delacroix ne laissera pas le conseil se réunir à nouveau sans vous faire taire. Votre amie Margaux est en danger—elle a révélé le journal. Il marquera son nom. »
Le nom de Margaux fit quelque chose se tordre dans mon estomac. Elle était toute seule, avec le journal. Delacroix l’avait regardée pendant l’audience. Je savais ce que ce regard signifiait.
« Comment trouver la voûte ? »
Aïcha fouilla dans sa poche et en sortit une carte déchirée, jaunie par le temps. « L’emplacement change, selon la position des étoiles. Avec le médaillon, elle s’illuminera quand vous serez dans le bon rayon. L’Observatoire. C’est toujours là. »
L’Observatoire. Le vieux bâtiment abandonné sur la colline au nord du campus. Des étudiants y organisaient des soirées interdites, mais personne n’y allait sérieusement.
« Et si je refuse ? »
Un silence pesant s’installa. Aïcha croisa les bras, une lueur d’impatience dans ses yeux.
« Si vous refusez, Delacroix gagnera. L’expulsion sera confirmée. Margaux sera accusée de falsification de documents ou pire—elle pourrait subir le même sort que les étudiants du journal de Roux. Et dans cinq ans, quelqu’un d’autre portera votre médaillon, car Veritas ne meurt jamais. Il attend simplement. »
Ma gorge se serra. La menace habillée en fatalisme. Je pouvais voir qu’elle disait la vérité—qu’elle croyait sincèrement que rien ne changerait.
Mais elle ne connaissait pas Margaux. Elle ne savait pas à quel point j’étais proche de ne plus rien avoir à perdre.
« D’accord, » dis-je. Ma voix était plus calme que je ne le ressentais. « Dites-moi tout ce que vous savez sur la voûte. »
Aïcha hocha la tête et me tendit la carte. Nos doigts s’effleurèrent—une étincelle de mémoire traversa ma peau. Soudain, je vis des images fragmentaires : une femme en robe ancienne, un laboratoire d’alchimie, des visages autour d’une table en bois, des serments murmurés.
« Vous êtes plus profonde que vous ne le pensez, Élodie, » murmura Aïcha en retirant sa main, une expression étrange sur le visage.
Mon cœur battait si fort que je pouvais l’entendre dans mes oreilles. Je pliai la carte et la rangeai dans ma poche.
« Une dernière chose, dit-elle. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? »
Sa voix devint grave. « Parce que vous avez fait échouer une audience du conseil, ce qui n’est jamais arrivé. Vous avez prouvé que les documents de Roux existent et que le système est corrompu. Et surtout… vous êtes vivante. Aucune autre mémoire n’a survécu assez longtemps pour reporter le médaillon. »
Vivante. Quel monde cruel où c’était une réalisation.
« Et Roux ? » demandai-je, la pensée de la vieille femme me serrant le cœur.
Aïcha secoua tristement la tête. « Roux a disparu de sa résidence cette nuit. Nous pensions qu’elle avait fui. Le conseil l’a déclarée déserteuse il y a une heure. »
Le sol sembla se dérober sous mes pieds. La seule alliée officielle que j’avais avait disparu—ou avait été éliminée. Et personne ne le savait.
La colère monta en moi, brûlante et froide à la fois.
« Alors il faut que ce soit pour cette nuit, » dis-je, regardant Aïcha dans les yeux. « Avant que Delacroix ne découvre que vous aussi existez. »
Le coin de ses lèvres se souleva en un sourire mince.
« Voilà la mémoire dont nous avions besoin. Allez. Je vous couvrirai. »
Elle tendit la main vers la lanterne et éteignit la flamme d’une simple pression. Je me retrouvai dans le noir une seconde, puis je l’entendis disparaître dans un murmure de soie dans l’escalier.
Seule, je tenais la carte contre ma poitrine. L’Observatoire. Margaux. La voûte. Roux avait disparu, le conseil était corrompu, et je n’avais plus que ce médaillon et une carte froissée entre moi et la vérité.
Soudain, la carte s’échauffa dans ma main. Je l’ouvris. Une ligne dorée s’était allumée le long d’un chemin tracé sur le papier, serpentant depuis la tour de l’horloge jusqu’à un point situé au nord-est du campus. Le symbole de l’Observatoire pulsa à plusieurs reprises, comme s’il respirait.
L’horloge sonna le premier quart d’heure. Minuit et quart. Le temps filait entre mes doigts.
Je fonçai dans l’escalier, prête à tout.
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