L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 30: The Alliance of Outcasts
La salle de l’horloge sentait la poussière et le cuivre. Les engrenages suspendus au-dessus de nos têtes tournaient lentement, comme les entrailles d’un géant endormi. Aïcha avait disposé six chandelles en cercle au centre de la pièce, et leur lumière dansante sculptait des ombres mouvantes sur les murs de pierre.
J’étais arrivée la première, comme toujours. Ma main serrait le locket contre ma poitrine — le poids de Lucien, de Céleste, de toute une histoire effacée. Dans moins d’une heure, je devrais convaincre des inconnus de m’aider à mourir.
La porte grinça. Aïcha entra, suivie de trois silhouettes. Deux femmes, un homme. Je reconnus la grande rousse — Camille, de la bibliothèque — et le garçon aux lunettes épaisses qui travaillait aux archives de cartographie. Mais le quatrième me fit marquer un temps d’arrêt.
Théo.
Il me sourit avec cette timidité qui avait toujours accompagné nos brèves rencontres à la cafétéria, les fois où il avait renversé son café, où il avait bafouillé une question sur un cours. Il portait un blouson de cuir trop grand et ses cheveux bruns avaient été ébouriffés par la course.
« Élodie, dit-il doucement en s’avançant.
— Vous vous connaissez ? demanda Aïcha en levant un sourcil.
— Un peu, répondis-je. Il suit le séminaire d’histoire ancienne.
— Je suis là pour — pour aider, dit Théo en redressant ses lunettes. Aïcha m’a expliqué seulement les grandes lignes. Le reste, je veux l’entendre de toi. »
Je m’appuyai contre la table couverte de reliques. Ma voix, quand je me lançai, tremblait moins que je ne le craignais.
« Le Dean — Ambre Delacroix — n’est pas une simple rectrice ambitieuse. Elle est immortelle parce qu’elle a tué, il y a plus de trois siècles. La sœur d’un homme nommé Lucien, qui m’a laissé un journal et ce médaillon. Pour la vaincre, il faut un sacrifice. Ma mémoire. Toute ma mémoire. »
Un silence épais s’installa. Camille croisa les bras.
« On savait qu’elle était dangereuse, dit-elle. Mais un meurtre rituel ? Tu as des preuves ?
— Le journal de Lucien est caché à la cuisine. Margaux et moi en avons fait une copie manuscrite. Mais surtout… » J’ouvris le locket. La lueur bleutée qui s’en échappa baigna la pièce, et les visages se penchèrent. « Ceci est sa mémoire. La sienne. Il y a consigné le rituel d’inversion. »
Je laissai la lumière les toucher, une à une. C’était étrange — eux qui étaient mes alliés ne pouvaient pas voir ce que je voyais, les images d’Ambre jeune, les mains couvertes de cendre, prononçant les mots au-dessus du corps de Céleste. Mais ils sentaient. C’était une vérité qui pesait sur la poitrine.
Théo fit un pas en avant.
« Et le sacrifice ? Qu’est-ce qu’il implique exactement ?
— J’ai trouvé le rituel dans le journal de Lucien. Il faut une mémoire mage qui accepte librement de donner toutes ses mémoires. Le prix est définitif : après le rituel, je ne me souviendrai de rien. Pas de mon enfance à Lyon. Pas de l’odeur du quai des Célestins ni des visages de ma mère et de mes frères. Pas de vous, pas de Margaux, pas même de mon propre nom.
— Et ça inverse sa malédiction ? demanda Camille.
— Ça lui rend sa mortalité. Elle redeviendra ce qu’elle était avant — une femme vieille de plusieurs siècles qui mourra enfin. Mais le rituel exige trois témoins, du sang versé au sol de la Salle des Dédicaces, et une nuit précise. La lune presque rousse, dans trois jours. Pendant la cérémonie du jour du Fondateur. »
Aïcha hocha la tête, lentement. Elle avait déjà entendu ces détails, mais elle me laissait construire mon argumentaire.
« Delacroix sera sur le grand balcon demain soir, dit-elle. Toute la faculté sera là, plus les invités. Si nous voulons qu’elle soit publiquement démasquée, c’est le moment — c’est le seul moment où elle ne pourra pas tuer sans être vue. »
Théo bondit soudain.
« Attends. Trois témoins ? Tu veux que nous regardions Delacroix — comment, exactement ? Tu lui voles ses souvenirs pour les remplacer par les tiens ? »
Je secouai la tête.
« Le rituel, celui que Lucien a découvert dans ses recherches sur les archives interdites, est structuré en trois parties. La première : je dois toucher la mémoire du Dean et identifier le souvenir — l’instant précis où son âme a été ouverte au sang de Céleste. La deuxième : un cercle de fer et de cire autour d’elle. La troisième : la libération, le sacrifice. Mon esprit se dénoue, et il emporte avec lui le fil qui retient son immortalité — celui que le meurtre a attaché à son cœur il y a des siècles. »
Le silence revint. Je voyais leurs pensées tourner, et je savais ce qu’ils pesaient : une vie pour une vie. Une femme de vingt ans pour une rectrice si vieille qu’elle avait vu tomber la Bastille.
Camille tourna son regard vers Aïcha.
« Tu es sûre d’elle ? » demanda-t-elle.
Aïcha hocha la tête.
« Elle est la seule à pouvoir ouvrir la voûte. Elle est la seule à pouvoir lire les mots de Lucien. Et j’ai vu la copie qu’elle a faite du journal — c’est authentique. Les références aux archives interdites, les dates, le sceau de l’ordre des Chronographieurs que Delacroix a fait disparaître. »
Théo s’approcha, se planta devant moi. Ses yeux bruns cherchaient les miens avec une intensité qui me mit mal à l’aise.
« Et après ? Si tu perds tout — tu es vivante, peut-être, mais tu es une coquille vide. Tu comprends ça ? Tu ne te connaîtras plus toi-même. Tu seras dans un monde de visages inconnus, des gens qui te diront “Élodie, tu nous manques” — et tu ne sauras même pas qui ils sont. »
Sa voix se brisa sur le dernier mot.
« Théo, dis-je doucement.
— Non. Écoute-moi. Tu me connais à peine, je sais. Mais je te regarde depuis le premier cours de thaumaturgie historique. Tu n’arrêtais jamais de lever la main, de poser des questions que personne d’autre n’osait poser. Tu étais une gêne pour les professeurs — une magnifique gêne. Et maintenant tu veux t’effacer pour sauver un système fait par de vieux sorciers pour se protéger d’eux-mêmes. »
Il tendit la main, comme pour toucher mon épaule, puis se ravisa.
« Il doit bien y avoir un autre moyen. Un rituel que tu peux contourner. Une petite fissure.
— J’ai cherché. J’ai lu le journal de bout en bout. La substitution exige une volonté qui accepte la fin. Il n’y a pas de formule — le sacrifice est pour la personne ce qu’elle donne vraiment. »
Camille lâcha un rire amer.
« Le monde des mages hait les femmes qui effacent les autres pour gagner du pouvoir. Et nous, pour la renverser, nous devons demander à une femme de s’effacer ? C’est le dernier cercle de l’ironie. »
Aïcha fit pivoter une carte sur la table — le plan de la Salle des Dédicaces.
« Demain, pendant le discours, le soleil traversera le vitrail de l’est à 15h47 précises — l’heure exacte à laquelle la lune commencera à peine à se parer de rousseur à l’ouest. C’est la fenêtre. Je m’occupe d’avoir des hommes aux entrées, deux à l’est, deux à l’ouest. Camille, tu prépares le fer et la cire — va voir Salomon au marché des épices, il sait ce que signifie le sceau. »
Elle regarda Théo.
« Toi, tu gardes le locket. C’est elle qui l’a demandé. Une personne en qui elle a confiance — en dehors du cercle de Veritas, pour ne pas éveiller les soupçons. Tu portes ceci sur toi, tu ne le quittes jamais, tu ne le montres à personne. Et si quelque chose nous arrive, tu le portes à Margaux, à la bibliothèque. Tu comprends ? »
Théo accepta le locket que je lui tendais avec des mains qui tremblaient à peine. Il le passa autour de son cou, le laissant tomber sous son blouson.
« Je le garderai, promit-il. Mais je te préviens, Élodie — je ne vais pas te laisser faire ça. Pas sans avoir épuisé toutes les options. »
Sa voix était ferme, presque dure. Une étincelle que je ne lui avais jamais connue.
« Tu crois que j’ai été le témoin silencieux de ta force, et tu crois que je vais te regarder mourir — même si c’est une mort qui réserve ton corps ? J’ai eu une sœur. Je sais ce que c’est de perdre quelqu’un qui est encore là. »
Ce fut comme si une corde se serrait dans ma poitrine.
« Théo, je n’ai pas le choix.
— Tu as le choix d’accepter de l’aide sans sacrifier ton âme pour autant. Laisse-moi lire le journal. Laisse-moi chercher. Une nuit, une seule. »
Aïcha se tourna vers moi.
« Il est têtu. Et il a de bonnes lectures — il est dans le séminaire d’histoire ancienne depuis deux ans. Il sait lire le latin, non ? »
Théo acquiesça, les mâchoires serrées.
« Et le grec. Et le vieux syriaque, si nécessaire. »
Je regardai les visages autour de moi — ces étrangers devenus des alliés. Leur espoir était une chose dangereuse, une chose qui pouvait retarder ce qui était inévitable.
« Une nuit, dis-je enfin. Demain matin, quand la cloche de la chapelle sonnera, nous nous revoyons ici. Si tu n’as rien trouvé, Théo, tu acceptes le plan. Tu le promets. »
Il me tendit sa main, et je la serrai.
« Promis. »
Au loin, la cloche de l’université sonna deux heures. La réunion était finie, mais je sentais que les alliances qui s’étaient formées cette nuit tiendraient plus que ne le promettait la raison.
Je marchai vers la porte, puis m’arrêtai. Je me retournai un instant, les yeux sur Théo.
« Tu sais pourquoi le locket était avec Lucien ? demanda-t-il soudain.
— Non.
— Il y a une inscription à l’intérieur. Je l’ai vue quand tu me l’as passé. Elle dit : “Je meurs pour que tu puisses te souvenir de toi.” »
La pièce entière retint son souffle.
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