L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 29: The Locket's Loyalty
La lune filtrait à travers les vitraux pâles de la bibliothèque des Archives quand Élodie s'assit sur le banc de pierre, le médaillon serré dans sa paume. Margaux était retournée à sa chambre pour recopier les dernières pages du journal de Roux, laissant Élodie seule avec le poids de ce qu'elle venait d'apprendre dans le journal de Lucien.
Le médaillon — le même qui battait contre sa poitrine depuis qu'elle l'avait reçu de sa grand-mère — semblait plus lourd que d'habitude. La chaleur du métal était presque vivante, comme si l'objet respirait avec elle.
*Aïcha a dit que c'était une clé. Mais c'est plus que ça, n'est-ce pas ?*
Elle ouvrit le médaillon. Le symbole gravé à l'intérieur — le même que celui du billet, le même que celui qui apparaissait dans les marges du journal de Lucien — brillait faiblement dans l'obscurité. Élodie ferma les yeux et laissa son don de mémoire-mage affluer vers l'objet, une pratique qu'elle réservait d'ordinaire aux personnes, jamais aux choses.
Le monde bascula.
Elle se tenait dans un grenier poussiéreux, la lumière dorée de l'après-midi traversant une lucarne sale. Un jeune homme — des cheveux bruns en bataille, des yeux bleus féroces, une cicatrice fine sur la mâchoire — était assis à un bureau, écrivant fébrilement. Lucien. Elle le reconnaissait des visions qu'elle avait eues, mais celles-ci étaient nettes, présentes.
*Je l'ai trouvée*, écrivit-il d'une main qui tremblait à peine. *La cérémonie que Delacroix a utilisée pour voler l'immortalité de Céleste n'est pas irréversible. Il existe un contre-rituel, enfoui dans les textes de l'école de Nîmes. La condition est terrible : une mémoire-mage doit offrir volontairement ses souvenirs — tous, jusqu'au premier — pour inverser le charme. Elle ne se souviendra plus jamais de qui elle est.*
Il posa sa plume et porta ses doigts à ses tempes, comme s'il cherchait à apaiser une migraine naissante. Il parla alors à voix haute, meublant le silence.
"Je ne peux pas le faire moi-même. Mon don est trop faible. Mais elle — celle qui portera le médaillon, celle qui sera assez pure pour le lire — elle comprendra. Je laisserai cette mémoire ici, tissée dans l'argent. Qu'elle serve de guide."
Il se tut, puis reprit, plus sombre.
"Le rituel demande trois témoins, une nuit de lune rousse, et le sacrifice doit se faire dans la Salle des Dédicaces, là où Delacroix a scellé son pacte. Le sang de la mémoire-mage doit être versé sur les fondations de la salle, et ses souvenirs seront aspirés par la pierre. Delacroix perdra son immortalité quand la mémoire qu'elle a volée sera refusée par le sol."
Élodie vit Lucien tracer un schéma dans la marge : un cercle, trois points, une spirale. Le même symbole que le médaillon.
"Je n'ose pas écrire tout cela dans mon journal. Si elle découvre la vérité... Delacroix ne reculera devant rien pour empêcher ce rituel. Elle a déjà tué une fois. Mais je dois laisser une trace. Le médaillon est le seul objet qu'elle n'a jamais touché — ma sœur me l'a donné avant de mourir. Je le confie à la postérité."
La vision vacilla. Lucien leva les yeux, et pour un instant, il sembla regarder directement à travers le temps, à travers l'argent, à travers Élodie elle-même.
"Si tu lis ceci, si tu as survécu assez longtemps pour toucher mon médaillon, alors tu es la personne que j'attendais. Ne te laisse pas convaincre par la peur. Delacroix est un poison lent — elle corrode tout ce qui l'entoure. Le seul antidote est le sacrifice, et le sacrifice demande une volonté de fer. Tu en as, j'espère."
La vision se dissipa comme un brouillard sous le soleil. Élodie se retrouva sur le banc, tremblante, le médaillon serré si fort que les arêtes s'imprimaient dans sa chair. Des larmes coulaient sur ses joues sans qu'elle les remarque.
*Le médaillon appartenait à Lucien. Il me l'a laissé, à travers les générations, pour me guider vers ce moment.*
Un bruit derrière elle fit bondir son cœur. Elle cacha le médaillon dans son col, dans un geste devenu instinctif.
"Je me demandais si je te trouverais ici."
Aïcha émergea de l'ombre d'une colonnade, son visage lunaire presque translucide dans la pénombre. Ses yeux se posèrent sur Élodie, puis sur la main qui masquait encore le médaillon.
"Tu l'as vu. Le médaillon parle."
Ce n'était pas une question. Élodie hésita, puis acquiesça. "Lucien. Il m'a montré... tout. Le rituel. Le sacrifice."
Aïcha la rejoignit sur le banc, les mains croisées sur ses genoux. Elle étudia Élodie un long moment avant de parler.
"Veritas pensait que le médaillon était une clé pour accéder aux documents fondateurs. Nous n'avions pas compris qu'il était un archivage en soi. Une mémoire encapsulée, transmise de main en main jusqu'à ce que la bonne personne la trouve."
"Et tu sais ce qu'elle contient ?" Élodie n'avait pas besoin de préciser — la vérité sur Delacroix, sur l'immortalité, sur Céleste.
"Je savais que tu découvrirais la nature du Dean. Pas les détails." Aïcha lui adressa un regard en coin. "Mais je sais lire un visage. Tu as vu bien plus qu'une simple clé. Tu as vu une porte."
Élodie laissa échapper un rire sans joie. "Une porte qui ne s'ouvre que dans un seul sens."
"Le sacrifice."
"Mes souvenirs. Tous. Aucun souvenir, c'est aussi le prix à payer pour une mémoire-mage : récupérer sa propre identité sans carte d'archives est un acte de force pure, et je serai une coquille vide."
Un silence épais s'installa entre elles, chargé de l'odeur de vieux papier et d'encens.
"Et Delacroix ?" demanda finalement Aïcha.
"Le rituel inversera le pacte. Elle redeviendra mortelle — la mort qu'elle a volée à Céleste l'attendra immédiatement. Le sol refusera son immortalité volée."
"Elle mourra, alors."
Élodie hocha la tête. "C'est la conséquence, pas l'objectif. Mais c'est la seule issue qui nous reste."
Aïcha se tourna vers elle, et pour la première fois, Élodie perçut une fissure dans l'armure de calme de la résistante. "Tu sais ce que tu vas perdre ?"
"Tout." Élodie ne tentait pas de minimiser. "La bibliothèque. Les odeurs de la cuisine de ma grand-mère. Le visage de Margaux. La première fois que j'ai compris que j'étais douée pour la mémoire. Tous ces fragments qui font de moi ce que je suis."
Pourquoi sa voix était-elle si ferme ? Elle aurait dû trembler, supplier, fuir. Mais il y avait une étrange paix dans la certitude. Le médaillon sur son cœur semblait battre au rythme du rite à venir, comme un second cœur.
"Tu as besoin de trois témoins", murmura Aïcha. "Lucien l'a écrit."
"Et d'une nuit de lune rousse."
"Dans trois jours, c'est la fête de la Fondation." Aïcha se leva, arpentant la pierre froide. "La lune sera presque rousse — le ciel sera clair, et le protocole exige une pleine lune. Nous pouvons organiser le rituel cette nuit-là."
"Devant tout le monde ?"
"Le rituel peut se faire sans spectateurs — témoins de sang, pas témoins oculaires. Trois personnes présentes suffisent pour porter le poids du sacrifice. Nous les choisirons soigneusement."
Élodie pensa à Margaux, à sa loyauté farouche. Mais elle pensa aussi aux autres membres de Veritas, à ceux qui croyaient encore que Delacroix pouvait être destitué par des preuves, par la révélation du journal.
"Ils ne savent pas tout", dit-elle. "Veritas croit que l'expulsion du Dean est un objectif politique. Ils ne savent pas qu'il faut la tuer."
Aïcha marqua un temps. "Je le sais maintenant. Et je connais le danger de cette information. Si quelqu'un la révèle trop tôt, Delacroix préparera ses défenses. Ou pire, elle fera disparaître les témoins."
"Alors nous ne le disons pas à tout le monde." Élodie se leva, la résolution se cristallisant en elle. "Nous convoquons les membres les plus fiables. Ceux qui veulent bien porter ce fardeau."
"Et ceux qui ne voudront pas accepter le sacrifice ?"
Élodie ne répondit pas immédiatement. Elle pressa le médaillon contre sa poitrine, la chaleur du métal apaisante dans le froid nocturne. Le visage de Lucien flotta dans sa mémoire, ses yeux bleus féroces, son espoir désespéré.
"Ils n'ont pas besoin d'accepter qu'un sacrifice soit ma décision. Ils doivent juste l'accompagner." Elle fit face à Aïcha. "Convoque-les. Tous ceux que tu juges dignes de confiance. Demain, à minuit, dans la salle de l'horloge."
Aïcha acquiesça et s'éloigna, mais elle se retourna à la porte de la bibliothèque.
"Une dernière chose, Élodie. Veritas ignore ta découverte sur l'immortalité de Delacroix. Quand ils apprendront que le plan implique un sacrifice — et que la seule manière de vaincre le Dean est de le tuer, nous allons avoir besoin qu'ils comprennent pourquoi cela en vaut la peine." Un sourire triste étira ses lèvres. "Il y a un garçon, Théo. Il étudie à la faculté de droit. Il est amoureux de toi depuis le premier semestre, sans jamais oser te le dire. Si tu veux rallier une âme fervente, c'est la première à approcher."
Élodie resta seule, le médaillon dans une poigne de fer, le poids du destin s'écrasant sur ses épaules.
Le locket avait choisi de lui confier son secret. Maintenant, elle devait choisir ceux à qui elle confierait le sien.
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