L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 8: The Missing Archivist
Margaux m’attendait à la sortie de la bibliothèque, adossée contre le mur de pierre, un rouleau de parchemin serré contre sa poitrine comme un bouclier. Son visage, d’ordinaire lumineux, était pâle sous la lumière déclinante du soir.
— Tu m’as l’air d’avoir vu un fantôme, dis-je en m’approchant.
— Pire. J’ai vu son nom.
Elle déroula le parchemin. C’était un registre de prêts, jauni aux bords, les entrées calligraphiées à l’encre brune. Son index s’arrêta sur une ligne, presque effacée.
« Fonds Marchand, section scellée — consultation interdite — 1978. »
Et plus bas, une signature annotée en marge, à la main de quelqu’un qui avait voulu la rendre illisible : *Lucien*.
Je sentis le sang battre dans mes tempes. Lucien. Encore. Toujours. Le nom qui revenait comme un refrain dans les couloirs de cette université, depuis les profondeurs de la chambre secrète jusqu’aux sphères interdites du théâtre de mémoire.
— C’est quoi, cette section scellée ? demandai-je, la voix plus aiguë que je ne l’aurais voulu.
— C’est là que je travaille, moi, dit Margaux en baissant la voix. Le bureau des archives historiques, au sous-sol de l’aile administrative. Personne n’y pose jamais les yeux sauf moi et deux vieilles archivistes à la retraite. Mais cette section, Élodie… c’est un quartier entier du bâtiment qu’on a muré. Pas avec des briques. Avec des sceaux.
Elle plia le parchemin et le glissa dans la poche de sa robe.
— Je l’ai trouvé par hasard, quand j’ai déplacé un vieux registre pour cataloguer des inventaires. C’est trois mois de travail que je n’ai pas signalés. Si on apprend que je fouille dans les fonds scellés…
Elle ne finit pas sa phrase. Inutile. Les expulsions silencieuses dont elle m’avait parlé suffisaient.
— Il faut que j’y aille, dis-je.
Margaux me regarda avec une expression qui mélangeait terreur et fascination.
— Tu sais ce que tu cherches ?
— Pas encore. Mais je crois que je vais le trouver.
Cette nuit-là, je ne pus dormir. Ma lampe de chevet vacillait tandis que je tournais en rond dans ma chambre, le locket argenté sur ma table, ouvert, la petite photo qu’il contenait me fixant de ses yeux vides. La femme en pleurs. L’homme qui ordonnait de « garder les archives ». Et maintenant cette section scellée portant son nom.
Lucien Marchand. Mon nom. Le nom de famille que je portais sans savoir d’où il venait, que ma mère avait refusé de m’expliquer, disant seulement qu’il appartenait à des gens « compliqués » et qu’elle ne voulait plus jamais en parler.
À minuit passé, je n’y tins plus. Je me glissai hors de ma chambre. Les couloirs de la résidence étaient vides, baignés d’une lumière bleutée qui tombait des hautes fenêtres. Mes pas faisaient un bruit étouffé sur le tapis rouge. Par la porte de service, je sortis dans la cour, traversai le jardin gelé, atteignis la bibliothèque par son entrée latérale — celle que je connaissais désormais par cœur depuis que je l’avais forcée trois semaines plus tôt, le jour de ma première découverte.
Le battant céda. L’intérieur était plongé dans une obscurité presque totale, sauf une lampe à huile qui brûlait au fond, près de la statue d’Ariane. Mon cœur se serra. Quelqu’un était passé ici. Mais la bibliothèque avait toujours une lampe allumée, même la nuit, disait-on, pour les esprits des archivistes morts devant leurs rayonnages.
Je me glissai dans les rayons. Ma mémoire dessinait le chemin mieux que mes yeux — chaque virage, chaque étagère, chaque détail gravé dans ma tête lors de ma première visite. Le tapisserie. Je atteignis le fond de la salle des manuscrits, là où le mur se courbait, là où je savais que derrière le grand panneau de laine brodée se cachait le passage.
Je soulevai le bord du tissu.
Et m’arrêtai.
Le passage était là. La petite porte de chêne, avec sa serrure rouillée, que j’avais trouvée ouverte ce jour-là. Mais à présent une lueur blanc-argent filtrait entre les jointures, vibrante, animée d’un mouvement presque imperceptible. Je tendis la main.
Un choc électrique me traversa les doigts. Je retirai ma main aussitôt, mais un picotement désagréable remontait jusqu’à mon coude. Des sceaux. Des sceaux puissants. Je visualisai mentalement les glyphes que je percevais, apprenant leur structure. Serrure à nœud triple. Enchevêtrement de flux de mémoire, tissé serré, pensé pour qu’aucun sort de déverrouillage ne puisse le défaire sans défaire celui qui tenterait l’opération en même temps.
Quelqu’un avait scellé ce passage entre ma visite et maintenant.
Pas un gardien de bibliothèque qui aurait découvert l’ouverture par hasard. Non. Quelqu’un qui savait exactement quoi protéger. Et qui l’avait fait avec tant de précision, tant de soin, que le sort lui-même semblait respirer, comme un être vivant qui surveillait mon approche.
Je restai là un moment, les mains serrées le long de mon corps. Derrière cette porte se trouvait la chambre. Les registres anciens. L’endroit où j’avais trouvé le locket. Et mon nom. Toujours mon nom. Comme si quelqu’un me le jetait à la figure, en me disant : *Tu es trop tard.*
Non. Pas trop tard. Jamais trop tard.
Je fermai les yeux. Ma mémoire, mon don — le don qu’on avait raillé à Lyon, celui qui m’avait valu des bourses au rabais, des camarades méprisants, une mère qui ne s’y intéressait jamais — ce don était ma seule arme. Bien sûr. Les sceaux étaient puissants. Mais les sceaux étaient des souvenirs figés. Des souvenirs de l’acte de scellement. Et les souvenirs, moi, je savais les lire.
Je restai dans l’obscurité, la main encore à quelques centimètres de la porte, et j’écoutai. Pas avec mes oreilles. Avec ce sens intérieur que j’avais toujours eu, qui me faisait percevoir les traces d’émotion laissées dans les lieux, les résonances des mots prononcés devant un objet, les parfums de peur ou d’espoir qu’une scène avait laissés dans la pierre.
Cette porte, elle était froide. Mais son froid avait une texture particulière. Comme si cette lueur argentée n’était pas le signe d’un sort protecteur ordinaire.
C’était le sceau d’une femme.
J’en eus la conviction immédiate, sans savoir comment. Les sceaux mâles, je les avais appris dans les cours du doyen : ils sont agressifs, ils frappent, ils repoussent. Celui-ci ne frappait pas. Il enveloppait. Il veillait. Comme une mère qui place sa main sur le front de son enfant pour dire : *N’avance pas plus loin.*
Une femme. Quelle femme ?
Et pourquoi avait-elle scellé l’endroit où on avait caché le locket ?
Je me détournai, les poings tremblants. Cette nuit, je n’irais pas plus loin. J’aurais besoin d’une clé. Pas une clé métallique. Une clé de mémoire, un souvenir précis qui pourrait servir de mot de passe. J’allais devoir apprendre ce que cette femme savait. Qu’elle avait fait. Qui elle était.
Je remontai le couloir en silence, passai devant la statue d’Ariane, sortis par la porte latérale. La nuit était glaciale. J’étais déjà en train de planifier. Demain, je chercherais dans les registres officiels. Dans la section historique dont Margaux m’avait parlé. Dans les archives où Lucien avait laissé sa trace. Mais je ne chercherais pas son nom à lui.
Je chercherais le sien à elle.
La femme qui pleurait dans ma vision. La femme qui portait le locket. La femme qui voulait garder les archives.
Et si elle était encore là ? Si elle vivait toujours, quelque part, dans cette université ?
Je me mis à courir sous la lune. Une urgence nouvelle me poussait en avant. Les sceaux respiraient, m’avait semblé cette porte. Et si les sceaux respiraient, c’est que leur créatrice respirait toujours aussi.
Peut-être que je ne la trouverais pas dans les archives.
Peut-être que je la trouverais ici. Vivante. Enseignante. Assise dans un bureau au milieu des autres professeurs.
Peut-être que Delacroix n’était pas mon seul ennemi.
Et peut-être que la trappe que l’on me tendait — celle de la lettre falsifiée, celle de Gérard, celle du lundi de la lune rouge — n’avait jamais été destinée à m’éliminer.
Peut-être qu’elle avait été destinée à me faire disparaître, comme Lucien avait disparu.
Comme avait disparu la femme qui gardait son secret.
Cette nuit-là, je ne fermai pas l’œil. Je préparai mon plan.