L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 7: The Professor's Past
La bibliothèque sentait le vieux papier et la cire chaude. Élodie s'était installée dans l'encoignure la plus sombre de la salle de recherche, loin des regards curieux, et empilait devant elle trois registres poussiéreux qu'elle avait empruntés sous un prétexte bancal — une dissertation sur l'évolution des cursus magiques au vingtième siècle. Personne ne vérifierait.
Ses doigts couraient sur les pages, rapides, mais sa mémoire faisait le vrai travail. Depuis l'enfance, elle n'avait jamais eu besoin de relire deux fois. Chaque mot s'imprimait dans son esprit comme une gravure sur cuivre, et ce soir, elle cherchait un seul nom.
Delacroix.
Il n'apparaissait pas dans les registres du corps professoral avant l'année de sa nomination, 1989. Propre, net, sans histoire. Ancien élève de l'Académie de Lyon, spécialisation en enchantements défensifs, puis un poste à l'étranger — Prague, d'après la brève notice. Rien d'autre. Aucune mention de travaux remarquables, aucune publication notable avant son arrivée ici.
Trop propre. Trop net. Les professeurs de cette université avaient tous des bibliographies épaisses comme des annuaires, des distinctions, des polémiques, des notes de bas de page. Delacroix n'avait rien de tout cela. Il avait surgi, un jour, et il était resté.
Élodie referma le premier registre et ouvrit le second — celui des anciens étudiants archivés par promotion. Ses doigts glissèrent sur les années, remontant le temps, s'arrêtant sur 1978. Elle cherchait la liste des élèves inscrits en mémoire magie avancée.
Lucien Marchand y figurait en tête de classe.
Son souffle se bloqua. Elle connaissait déjà ce nom, bien sûr, depuis la sphère de la mémoire vivante, depuis le visage qui ressemblait au sien dans la vision. Mais le voir là, écrit à l'encre sépia, dans la liste des étudiants de 1978, rendait la chose plus réelle. Plus proche.
Et dessous, à la ligne suivante, un second nom.
*Antoine Delacroix.*
Élodie cligna des yeux. Relut. Le même patronyme que le directeur de la Chambre de l'Intellect. La même orthographe, la même initiale.
Antoine Delacroix avait étudié la mémoire magie. Dans la même promotion que Lucien Marchand. Les deux noms apparaissaient ensemble, semestre après semestre, dans les listes de présence des ateliers pratiques, des séminaires, des examens de passage. Ils avaient été camarades. Peut-être plus que camarades.
Or la biographie publique de Delacroix affirmait clairement qu'il avait étudié à Lyon. Pas ici. Jamais ici.
Élodie sortit son carnet et nota la phrase exacte, telle qu'elle l'avait mémorisée dans la notice officielle du bureau du Doyen : *« Le professeur Antoine Delacroix, ancien élève de l'Académie de Lyon, a rejoint l'Université de Sainte-Cécile en 1989. »*
Pourquoi mentir sur son passé ? Pourquoi dissimuler qu'il avait étudié sous Lucien Marchand ? Qu'il avait connu l'homme dont la disparition, vingt ans plus tôt, restait le plus grand mystère de l'université ? Quelque chose s'était produit, entre 1978 et 1989, qui devait rester enfoui.
Soudain, une ombre en traversa le champ de vision.
Élodie releva la tête. Gérard se tenait au bout de l'allée, immobile comme une statue de pierre, son visage taillé à la serpe éclairé par la lampe à gaz du plafond. Il ne disait rien. Il la regardait.
Son estomac se noua. Elle avait cru pouvoir se fondre dans la masse des étudiants en pleine révision nocturne, mais le gardien l'avait repérée. Bien sûr qu'il l'avait repérée. Il semblait toujours savoir où elle se trouvait, ce que faisait, avec qui.
— Mademoiselle Marchand.
Sa voix portait à peine, grave et sans intonation, comme un murmure de cave.
— Il est tard. Les salles de recherche ferment dans dix minutes.
— Je finis juste, dit-elle en refermant le registre d'un geste vif, trop vif.
Gérard ne bougea pas. Ses yeux gris restaient posés sur elle, impassibles. Il savait ce qu'elle avait lu. Peut-être savait-il ce qu'elle cherchait depuis le début. Après tout, il travaillait pour Delacroix. Après tout, il l'avait escortée hier jusqu'à la Chambre de l'Intellect comme un chien de berger conduit une brebis.
Elle se leva, emporta les registres sous le bras — tant pis s'ils exigeaient une réinscription, elle les rendrait demain — et passa à côté de lui sans le regarder. Son cœur battait trop fort, mais elle garda le dos droit.
— Demain, mademoiselle Marchand.
Le murmure de Gérard la suivit jusqu'à la porte. Elle ne se retourna pas.
Dans le couloir, sous la lumière froide des appliques murales, Élodie pressa les registres contre sa poitrine et prit une longue inspiration. Le calme. Elle devait garder le calme.
Une pensée la taraudait, cependant, insistante comme une écharde. Dans la Chambre de l'Intellect, hier, quand Delacroix avait posé la main sur son épaule, elle avait ressenti un étrange décalage. Comme un pas qu'on fait dans un escalier dont on a oublié une marche.
Sa mémoire magique avait capté cette anomalie. Elle avait touché Delacroix, et elle avait lu en lui — involontairement, toujours involontairement — une trace qui n'était pas naturelle.
Sa mémoire lui avait été réparée.
Pas seulement réparée : *recollée*. La blessure qu'elle avait sentie en lui ressemblait à une lacération fraîche dont les bords avaient été soigneusement rapprochés par un sort de suture mémorielle. Les souvenirs anciens, ceux de l'avant, avaient été délibérément séparés des souvenirs récents. On avait coupé un pan entier de son histoire.
Qui avait fait cela ? Et pourquoi ?
Élodie s'arrêta devant la fenêtre du premier étage, les mains froides sur le cuir des registres. La nuit tombait sur les toits d'ardoise de l'université, bleutée, paisible. Rien ici ne laissait deviner les secrets qui grouillaient sous la surface.
Une fenêtre s'alluma dans l'aile est. La Chambre de l'Intellect.
Delacroix était encore là, à cette heure, seul dans son bureau. Près des sphères de mémoire vivante, dont une seule avait été lue par la fille d'un homme qu'il avait connu autrefois.
Elle pensa à la lettre anonyme, à l'avertissement : *méfie-toi de celle qui sourit.* Dr Roux avait souri, quand elle lui avait montré la salle des archives. Elle avait été bienveillante, ouverte, complice. Et pourtant.
Sa propre mémoire lui renvoyait une image, soudain nette comme une gravure. Dans la Chambre de l'Intellect, quand Delacroix avait pris sa main, il avait été sur le point de dire quelque chose — un nom, peut-être. Puis il s'était arrêté, comme s'il avait oublié.
Non. Comme si on l'avait fait oublier.
Élodie retint son souffle.
Lucien Marchand avait disparu parce qu'il avait essayé de protéger les archives. Delacroix avait été son élève, son camarade d'étude — puis quelqu'un avait effacé cette partie de sa vie. Son admission ici reposait sur une lettre falsifiée qui la reliait à un protecteur inconnu. Et le médaillon caché derrière la tapisserie portait un arbre entrelacé qui correspondait à la clé de la sphère noire.
Tout convergeait vers elle. Comme si, depuis vingt ans, quelqu'un avait préparé sa venue.
Mais dans quel but ? La protéger ? Ou s'en servir ?
Elle rangea les registres dans son sac, l'esprit en ébullition. Elle savait désormais que la biographie publique de Delacroix était un mensonge. Que sa mémoire avait été chirurgicalement modifiée, probablement pour lui faire oublier ce qu'il savait sur Lucien. Et que le directeur de la Chambre de l'Intellect était peut-être, lui aussi, une victime.
Mais alors, qui était le véritable orchestrateur ?
En descendant l'escalier, Élodie croisa une silhouette familière qui montait. Camille Roux, vêtue de son éternel manteau gris, une pochette de documents serrée contre les côtes.
— Élodie. Je vous cherchais.
La jeune femme s'arrêta, sur ses gardes. Dr Roux avait été son alliée. Jusqu'à présent.
— Il s'est passé quelque chose que vous devez savoir, continua Roux en baissant la voix. J'ai procédé à une vérification de routine sur la sphère noire des archives. Celle que vous n'avez pas pu lire.
Élodie attendit.
— Elle est en train de se stabiliser, dit Roux, les yeux brillants d'une excitation qu'elle ne contrôlait plus. Pour la première fois depuis vingt ans, son enveloppe de mémoire vivante réagit. L'accès à l'intérieur de cette sphère devient possible.
— Et quand sera-t-elle lisible ?
Roux hésita. Son regard glissa vers la fenêtre, vers l'aile est, vers la lumière toujours allumée du bureau de Delacroix.
— Le prochain lundi, murmura-t-elle. Précisément au moment de la lune rouge. Vous voyez où cela nous mène ?
Élodie voyait. Tout se mettait en place avec une précision terrifiante. La lettre anonyme avait mentionné la même échéance. Quelqu'un savait que la sphère serait accessible. Quelqu'un l'attendait au rendez-vous.
— Ce que je ne comprends pas, ajouta Roux, c'est la signature magique de la stabilisation. Elle ne correspond à aucun des sorts que nous utilisons dans l'université.
Elle sortit une feuille de sa pochette, couverte d'un graphique en spirale que les yeux d'Élodie parcoururent à toute vitesse. Les lignes étaient irrégulières, nerveuses, comme un dessin d'enfant après une crise de fièvre.
— On dirait une signature ancienne, continua Roux. Antérieure à la fondation de l'université elle-même. Une signature qui appartient à une autre école de magie, une autre tradition.
— Laquelle ?
Roux la regarda droit dans les yeux. Ses lèvres formèrent un seul mot, presque inaudible :
— Marchande. Elle ressemble à la signature de la famille Marchand.