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L'ATELIER DES OMBRES

Lire le chapitre 1: LA PORTE DORÉE

La première chose qu'Élise Moreau remarqua à l'Institut Saint-Aurélie fut que personne n'avait l'air perdu.

Sous la pluie de septembre, les étudiants traversaient la cour de marbre comme s'ils avaient appris le plan des lieux avant même de savoir lire. Manteaux sombres, chaussures impeccables, cartons à dessin tenus d'une main distraite : chacun semblait connaître l'escalier à prendre, le professeur à saluer, l'endroit exact où poser son café.

Élise resta quelques secondes sous le porche.

Elle avait grandi au-dessus de la boulangerie de ses parents, à Tours. Chez les Moreau, la farine se glissait partout : dans les rainures de la table, sur les manches des pulls, jusque dans les enveloppes de factures. Son père se levait à trois heures trente depuis plus de trente ans. Sa mère classait chaque facture d'électricité dans un accordéon bleu et savait exactement combien coûtait une semaine de beurre.

Quand Élise avait reçu le courriel annonçant sa bourse intégrale — frais de scolarité, matériel de base et petite allocation mensuelle — ses parents avaient ouvert une bouteille de crémant gardée depuis leur anniversaire de mariage.

À Paris, la victoire ressemblait moins à un trophée qu'à un visa.

Une responsable administrative en tailleur gris consulta sa liste.

« Moreau ? »

« Oui. »

« Peinture et recherche visuelle. Atelier C, deuxième étage. Réunion d'accueil à dix heures. Vous êtes boursière ? »

Le ton était neutre. La microseconde qui suivit ne l'était pas.

« Oui. »

« Donnez rapidement votre RIB au service financier. Saint-Aurélie paie parfois en retard quand cela l'arrange. »

Ce fut le conseil le plus utile de la matinée.

L'atelier C sentait la térébenthine, le plâtre, les manteaux humides et le café. De hautes fenêtres donnaient sur les toits du sixième arrondissement. Élise choisit un chevalet au fond, puis remarqua que les trois meilleurs emplacements, près de la lumière du nord, restaient vides.

Une fille rousse à côté d'elle murmura :

« Ne prends pas celui-là. »

« Pourquoi ? »

« Tu verras. »

À neuf heures quarante-cinq, la porte s'ouvrit.

Un garçon entra avec deux autres étudiants. Grand, cheveux noirs, chemise blanche sous un manteau de laine sombre. Une tache de peinture séchée marquait son poignet. Il ne regarda pas autour de lui pour vérifier qu'on l'observait ; il avançait avec l'assurance de ceux qui n'ont jamais eu besoin de réclamer une place.

La rousse souffla :

« Lucien Valcourt. »

Élise connaissait le nom. Tout le monde le connaissait. L'année précédente, Lucien avait remporté le Prix Delaroche avec un triptyque représentant des piscines abandonnées. Un article avait parlé de « précision spectrale ». Une collectionneuse avait acheté l'œuvre avant la fin de l'exposition. Son père, Étienne Valcourt, présidait un groupe de luxe et siégeait aux conseils de plusieurs institutions culturelles.

Lucien prit le chevalet central près de la fenêtre.

Personne ne protesta.

Lors de la réunion d'accueil, le directeur parla de Saint-Aurélie comme d'« une république de rigueur ». Élise nota la formule et souligna le mot république.

Puis vinrent les concours : exposition d'automne, bourse de voyage de la Fondation Necker, résidence de Montreuil, Salon des Jeunes, stages chez des galeristes partenaires. Chaque annonce ressemblait à une échelle.

Chaque échelle avait un jury.

À midi, la fille rousse se présenta.

« Camille Berset. Sculpture. Lyon. Mes parents sont dentistes, donc ici je représente vaguement les classes laborieuses. »

« Élise Moreau. Tours. Mes parents sont boulangers. »

Camille leva les sourcils.

« Ah. Là, tu gagnes. »

Un étudiant en caban bleu les arrêta près de l'escalier.

« Première année ? Il y a une réception ce soir. Rue de Varenne. »

Il tendit à Camille une carte crème marquée d'une petite lyre dorée.

Puis il regarda Élise.

Sa main resta vide.

« Je n'en ai plus qu'une. »

Camille fixa la poche de son manteau, visiblement pleine de cartes.

« Quelle tragédie logistique. »

Il haussa les épaules. « Amène-la si tu veux. Ils la laisseront peut-être entrer. »

Il s'éloigna et rejoignit Lucien Valcourt.

Élise observa la carte.

ORPHÉE — 22 H.

Aucune adresse.

« C'est quoi ? » demanda-t-elle.

Camille retourna le carton.

« Une société étudiante. Pas officielle. Des héritiers, des galeristes en devenir, des enfants de collectionneurs. Mon frère a étudié ici. Il disait qu'Orphée décidait qui rencontrait qui. »

« Un club de réseau ? »

Camille eut un rire bref.

« Oui. Et Versailles est une résidence secondaire modeste. »

Le soir, Élise se rendit rue de Varenne avec elle.

Le bâtiment était un hôtel particulier derrière une porte bleue. À l'intérieur, des étudiants buvaient du champagne sous des plafonds du XVIIe siècle tandis qu'un quatuor jouait des arrangements de chansons contemporaines. Des œuvres sans cartel couvraient les murs.

À l'entrée, l'étudiant au caban prit l'invitation de Camille.

« Une carte. »

« Nous sommes ensemble », répondit Camille.

Il allait refuser lorsqu'une voix descendit de l'escalier.

« Laisse-les entrer. »

Lucien Valcourt se tenait à mi-hauteur, une main posée sur la rampe.

Son regard s'arrêta sur Élise.

Elle eut l'impression étrange qu'il savait déjà qui elle était.

Camille murmura en passant la porte :

« Félicitations. Tu as été remarquée. »

Élise leva les yeux vers Lucien qui disparaissait à l'étage.

Elle ignorait encore qu'à Saint-Aurélie, être remarquée n'était pas le contraire d'être exclue.

C'était parfois la première étape pour devenir utile à quelqu'un.