L'ATELIER DES OMBRES
Lire le chapitre 2: ORPHÉE
Élise trouva la bibliothèque par hasard.
Elle cherchait les toilettes lorsqu'elle passa devant une porte entrouverte. À l'intérieur, douze étudiants étaient assis autour d'une longue table de bois sombre. Une petite lyre en bronze occupait le centre. À côté, plusieurs enveloppes cachetées.
Elle allait continuer son chemin quand elle entendit son nom.
« Moreau, c'est la boursière ? » demanda une voix féminine.
« Bourse au mérite », corrigea quelqu'un. « Pas Necker. »
« Peu importe. Profil utile. Aucun réseau familial, aucune galerie derrière elle. »
Quelques rires.
Puis Lucien dit :
« Aucun réseau, c'est ainsi que les gens qui en héritent décrivent les autres. »
Le silence se fit.
Élise recula avant qu'on aperçoive son ombre.
Dans les toilettes, elle se regarda dans le miroir. Robe noire empruntée à Camille, cheveux relevés avec deux pinces achetées en pharmacie, joues rouges de colère.
Profil utile.
Elle eut envie de rentrer chez elle.
À la place, elle retourna au salon et prit une coupe de champagne.
« Mauvaise idée », dit une voix près d'elle.
Lucien se tenait à son côté.
« Le champagne ? »
« Ton expression. Ici, on préfère le ressentiment déguisé en ennui. »
« Je vais m'entraîner. »
Il esquissa un sourire.
« Tu étais devant la bibliothèque. »
« Votre porte était ouverte. »
« Ce n'était pas ma porte. »
« Tu réponds toujours en corrigeant les noms ? »
« Seulement quand les noms comptent. »
Il prit sa coupe, but une gorgée et la lui rendit. Le geste était assez intime pour être impoli.
« Qu'est-ce qu'Orphée ? » demanda-t-elle.
« Un cercle de dîner. »
« Avec des enveloppes cachetées ? »
« Les invitations sont très théâtrales. »
« Et vous parlez toujours des boursiers comme d'un cheptel ? »
Cette fois, il sourit franchement.
« Tu as entendu assez pour être vexée, pas assez pour comprendre. »
« Explique. »
« Je ne te connais pas assez. »
« Tu connais déjà mon financement. »
« C'était public. »
Une jeune femme les rejoignit. Chemisier de soie blanche, posture parfaite, beauté précise comme un portrait commandé par la famille.
« Lucien, Madame Chastain te cherche. » Son regard glissa vers Élise. « Et toi, tu es ? »
« Élise Moreau. »
« Solène Artaud. »
Le nom était connu. Sa mère dirigeait une galerie du Marais. Son grand-père avait été ministre de la Culture pendant une période assez courte pour ne pas être un héritage politique, mais assez longue pour être un carnet d'adresses.
« La bourse », dit Solène. « Félicitations. C'est généreux de la part de l'école. »
« L'école dit que c'est au mérite. »
Le sourire de Solène se figea d'un millimètre.
Lucien baissa les yeux pour cacher son amusement.
Plus tard, Élise observa les mouvements de la réception. Les professeurs saluaient certains étudiants avant les autres. Un conservateur du Palais de Tokyo parla douze minutes à Solène sans regarder les trois personnes qui attendaient à côté. Un galeriste demanda à Lucien des nouvelles de son père avant de parler peinture.
Tout ressemblait à une fête.
Tout fonctionnait comme une carte.
À minuit, dehors, Camille alluma une cigarette.
« Tu sais ce qu'on raconte ? »
« Non. »
« Que quatre des six finalistes du Delaroche l'an dernier étaient liés à Orphée. Que les trois résidences de Montreuil aussi. Que la bourse Necker est allée huit années de suite à quelqu'un de leur réseau. »
« Tu as vérifié ? »
« Mon frère déteste les puissants avec une passion d'archiviste. »
Une voiture noire démarra devant elles.
À travers la vitre, Élise aperçut Lucien.
Il tourna la tête au même moment.
Leurs regards se croisèrent une seconde.
Dans le métro, Élise sortit la brochure de Saint-Aurélie et entoura tous les grands concours de l'année.
Si Orphée contrôlait les échelles, elle voulait savoir comment.
Pas pour les éviter.
Pour comprendre qui décidait de la hauteur des marches.