L'ATELIER DES OMBRES
Lire le chapitre 11: LA PIÈCE DERRIÈRE LES CARTES
Élise ne montra pas immédiatement la photographie à Lucien.
Elle la montra à Nora.
Elles se retrouvèrent dans un café près de Place d'Italie, assez loin des galeries, des écoles et des terrasses où l'on pouvait croiser quelqu'un qui connaissait quelqu'un. Nora ouvrit son ordinateur, agrandit l'image et vérifia les rares métadonnées encore présentes.
« Nettoyées », dit-elle. « Aucun lieu, aucun appareil, aucun auteur. »
« Ça peut être faux ? »
« La photo, non. Le sens qu'on lui donne, oui. Deux hommes dans un café, ce n'est pas un coup d'État. »
Élise regarda Maxime penché vers Kessler.
« Chaque élément est innocent si on le regarde seul. »
« C'est le problème des milieux où tout le monde se connaît. Ils peuvent paraître coupables sans rien faire d'illégal et rester parfaitement présentables en décidant beaucoup de choses. »
Elles commencèrent par ce qui était public.
Kessler n'avait pas participé à la première sélection Delaroche. En revanche, Pauline Sorel, galeriste membre du comité de présélection, siégeait au conseil d'une association financée par la Fondation Valcourt. Le professeur Maret, autre membre du comité, venait d'obtenir le financement d'un catalogue grâce à un fonds administré par l'oncle de Maxime.
Rien n'était une preuve.
Tout dessinait une proximité.
« Qui savait que tu enquêtais ? » demanda Nora.
« Orphée. Lucien. Solène. Maxime. Hugo. Camille. »
« Donc Paris. »
Élise sourit malgré elle.
La nuit suivante, elle retourna à Saint-Aurélie après minuit. Le code d'accès que Lucien lui avait donné fonctionnait encore. L'administration était fermée, mais le couloir des professeurs menait à une petite salle d'impression où les brouillons finissaient souvent dans une corbeille avant d'être broyés.
Élise fouilla les papiers destinés au recyclage.
À une heure dix-sept, elle trouva quatre morceaux d'une feuille déchirée.
Une grille de notes Delaroche.
Sur une version provisoire, Hugo Delmas était cinquième.
Élise, sixième.
À côté des noms, des corrections manuscrites :
H.D. –4 E.M. +3
Elle prit une photographie.
« Qu'est-ce que tu fais ? »
Élise se retourna brusquement.
Lucien était dans l'embrasure.
Il entra et referma la porte.
« Tu n'as rien à faire ici. »
« Toi non plus. »
Il aperçut la feuille.
« Donne-moi ça. »
« Non. »
« Élise. »
« Est-ce qu'Orphée m'a placée dans la liste ? »
« Non. »
« Toi ? »
« Non. »
« Ton père ? »
« Non. »
« Maxime ? »
Cette fois, Lucien hésita.
« Je ne sais pas. »
« J'ai une preuve que les notes ont changé. »
« Les notes changent pendant une délibération. »
« Pourquoi ce brouillon a été déchiré ? »
« Parce que les brouillons sont jetés. »
Élise le fixa.
« Tu fais encore la même chose. Tu expliques chaque pièce jusqu'à ce que le motif disparaisse. »
« Et toi tu fais l'inverse. Tu forces chaque pièce à entrer dans le motif que tu veux trouver. »
La phrase la blessa parce qu'elle contenait une part de vérité.
Lucien la vit.
« Viens avec moi. »
Il la conduisit au sous-sol de la bibliothèque. Derrière une rangée de meubles à plans, une porte étroite était presque invisible.
Il sortit une clé.
La pièce derrière contenait des boîtes d'archives jusqu'au plafond.
1924–1939. 1940–1968. 1969–1987. 1988–2005. 2006–2025.
Élise resta immobile.
« C'est quoi ? »
« Les archives d'Orphée. »
Des procès-verbaux. Des lettres. Des listes d'invités. Des recommandations. Des tableaux de pronostics de concours. Un siècle de mémoire officieuse conservé à l'intérieur même de l'école.
« Tu avais dit que tu ne me dirais pas tout. »
« J'ai changé d'avis. »
« Pourquoi ? »
« Parce que quelqu'un t'envoie des preuves choisies. Et si tu les suis sans voir le reste, tu deviens l'instrument de cette personne. »
Élise pensa au mot qu'on avait employé dès la première soirée.
Utile.
Lucien posa une boîte sur la table.
« Lis ce que tu veux. Rien ne sort de cette pièce. »
« Tu me fais confiance ? »
« Pas entièrement. Mais davantage qu'à celui qui t'a envoyé la photo. »
Ce n'était pas une déclaration d'amour.
Élise sentit pourtant quelque chose céder en elle.
Ils lurent jusqu'à l'aube.
Les archives étaient moins théâtrales que ce qu'elle avait imaginé, et plus inquiétantes précisément pour cette raison.
1989 : « Mme F. répond bien aux récits biographiques. Encourager A. à parler davantage de son enfance en Algérie. »
1997 : « Le jury Dumas est hostile à Claire cette année. Reporter son soutien au printemps. »
2008 : « Stage galerie déjà promis officieusement à B. Le sponsor préférerait cependant un boursier pour l'image. »
2017 : « A. a davantage besoin du Delaroche que T., déjà représenté à Berlin. Coordonner les soutiens. »
Élise relut la dernière phrase.
« Vous répartissez les carrières. »
Lucien, assis au sol, répondit :
« Vous essayez. Ce n'est pas la même chose. »
« Ce n'est pas rassurant. »
Dans le registre de l'année en cours, elle trouva son propre nom.
MOREAU, ÉLISE — regard exceptionnel, politiquement instable, socialement non intégrée. Présence correctrice possible. L.V. très favorable au maintien de l'invitation. S.A. prudente. M.R. opposé tant que le comportement ne se stabilise pas.
Elle leva les yeux.
« Politiquement instable ? »
« Maxime aime les mots qui donnent l'impression que les humains sont des dossiers. »
« Présence correctrice ? »
Lucien eut l'air embarrassé.
« Tu nous rends moins stupides. »
« C'est censé être flatteur ? »
« Je fais de mon mieux. »
Puis elle trouva une note isolée, datée de deux jours avant la présélection Delaroche.
H.D. problème résolu via P.S. Moreau alternative acceptable. L.V. informé après.
« P.S. ? »
Lucien prit la feuille.
Son visage changea.
« Pauline Sorel. »
« Une jurée. »
« Oui. »
Élise sentit son cœur accélérer.
« Et le problème Hugo ? »
« Je ne sais pas. »
Elle sortit son téléphone.
Lucien se leva aussitôt.
« Non. »
« Tu m'as dit de lire. »
« Pas de photographier. Si cette page sort, Maxime saura que je t'ai amenée. Mon père le saura. La direction le saura. »
« Voilà donc la limite. »
« Non. Voilà les conséquences qui deviennent précises. »
Elle resta un moment avec le téléphone dans la main.
Puis elle effaça l'image.
« Je peux mémoriser une phrase », dit-elle.
« Je sais. »
À six heures trente, ils sortirent dans un Paris qui commençait à travailler. Des camions de livraison bloquaient les rues. Les cafés relevaient leurs rideaux.
Ils achetèrent deux croissants.
Lucien prit une bouchée et fit une grimace.
« C'est mauvais. »
« Enfin une conviction morale. »
Il rit.
Élise regarda la ville s'éclairer.
Quelqu'un avait voulu qu'elle trouve Maxime.
La question n'était plus seulement pourquoi.
C'était : pour faire quoi à sa place ?
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.