L'ATELIER DES OMBRES
Lire le chapitre 14: PAULINE SOREL
Le dîner des finalistes Delaroche eut lieu dans un appartement donnant sur le jardin du Luxembourg.
L'invitation parlait d'un « échange informel ».
Élise appela cela un jury avant le jury.
Les cinq finalistes étaient assis avec plusieurs membres de la fondation et quatre jurés. Le plan de table racontait déjà une histoire. Solène à côté d'Adrien Kessler. Lucien près d'une conservatrice de musée. Élise entre Pauline Sorel et un entrepreneur hôtelier qui adora immédiatement Service Entrance.
« Mes équipes reconnaîtraient ça », dit-il en regardant des photographies de l'installation.
Élise se demanda s'il connaissait les prénoms de ses équipes.
Pauline Sorel, elle, touchait à peine son vin.
À mi-repas, Élise demanda à voix basse :
« Maxime Roche vous a demandé de revoir la note d'Hugo Delmas ? »
La fourchette de Pauline s'arrêta.
« Pas ici. »
« Il y a un endroit ? »
« Pas ce soir. »
« Donc oui. »
Pauline la regarda enfin.
« Vous voulez gagner ce prix ? »
« Oui. »
« Alors apprenez que le vrai problème n'est pas toujours de dire la vérité. C'est de choisir le moment où elle peut encore produire autre chose que du bruit. »
La formule ressemblait trop aux leçons de Lucien.
Après le dîner, Pauline rejoignit Élise près d'une fenêtre.
« Je n'ai pas baissé la note d'Hugo parce que Maxime me l'a demandé. »
Élise se tourna brusquement.
« Alors pourquoi ? »
« Pendant la délibération, nous avons découvert qu'une partie importante de son projet avait été réalisée avec un assistant d'atelier rémunéré par son père, avec davantage de décisions esthétiques que ce qui était déclaré. »
Élise resta silencieuse.
« Maxime savait qu'il existait un problème, poursuivit Pauline. Il ne connaissait pas le détail. Il m'a contactée avant le jury et a fait exactement le genre de suggestion qu'il n'avait aucun droit de faire. J'ai signalé cette prise de contact à la fondation. »
« La fondation sait ? »
« Oui. »
« Et elle n'a rien fait ? »
« Elle a imposé une nouvelle règle : toute prise de contact du personnel de l'école avec les jurés devra désormais être documentée. »
Élise eut un rire incrédule.
« Une règle ? »
« Les institutions changent souvent par des clauses avant de changer par des scandales. »
« Et ma note ? »
« Elle est montée parce qu'un autre juré a estimé que votre série était sous-évaluée. »
« Qui ? »
Pauline esquissa presque un sourire.
« Vous n'avez pas droit à toutes les pièces. »
La phrase calma Élise mieux qu'une remontrance.
« Donc Maxime a essayé d'influencer le processus, mais il n'a pas produit le résultat. »
« Exactement. »
« Vous le diriez publiquement ? »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j'ai déjà fait ce que je devais faire. Et parce que je refuse de devenir un personnage secondaire dans la guerre morale d'étudiants qui ne comprennent pas encore tout ce qu'une institution absorbe chaque semaine. »
Élise sentit la colère monter.
Pauline leva une main.
« Cela ne signifie pas que vous avez tort. Cela signifie que la complicité n'est pas toujours un complot. Souvent, c'est de la fatigue. Les gens veulent que demain reste gérable. »
Plus tard, sur le balcon, Lucien l'attendait.
« Elle a confirmé ? »
« Oui. Et non. »
Il sourit légèrement.
« Le monde réel, donc. »
« Je déteste l'ambiguïté. »
« Je sais. »
« Je croyais trouver un système très intelligent. Je trouve surtout des gens qui se connaissent trop, se fatiguent, se protègent et appellent ça du fonctionnement normal. »
Lucien regarda la lumière du jardin en contrebas.
« C'est plus solide qu'un complot. »
Élise hocha la tête.
Pour la première fois, elle comprit que dénoncer un homme ne suffirait pas.
Il lui fallait un scandale plus ennuyeux.
Et donc plus difficile à nier.
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