L'ATELIER DES OMBRES
Lire le chapitre 15: L'AUDIT
Élise changea de méthode.
Avec Nora, elle cessa de chercher une preuve spectaculaire. Elles se mirent à compter.
Combien de concours de Saint-Aurélie exigeaient une déclaration de conflit d'intérêts des jurés ? Presque aucun.
Combien de bourses publiaient leurs critères avant la date limite ? Trois sur onze.
Combien de visites professionnelles organisées au nom de l'école avaient une procédure ouverte ? Zéro.
Combien de stages rémunérés étaient annoncés à tous les étudiants avant qu'un professeur ne propose des noms ? Deux sur neuf.
Camille interrogea discrètement des étudiants. Hugo fournit des courriels anciens. Solène transmit, sans commentaire, plusieurs listes d'opportunités passées par Orphée.
Le document grandit.
Nora l'appela Rapport sur l'accès à Saint-Aurélie.
Camille préférait Manuel pratique pour fabriquer une aristocratie culturelle.
Elles gardèrent le premier titre.
Les tableaux étaient moins excitants qu'un enregistrement clandestin. Ils étaient aussi plus difficiles à réduire à une querelle personnelle.
On y voyait que les étudiants déjà reliés aux galeries recevaient davantage de visites privées. Que les boursiers étaient très présents dans les brochures de collecte de fonds, mais beaucoup moins dans les dîners d'anciens. Que des opportunités professionnelles apparaissaient parfois publiquement après que des candidats avaient déjà été approchés.
Le rapport n'affirmait pas que les concours étaient truqués.
Il montrait que le chemin jusqu'aux concours n'était pas le même pour tous.
Lucien lut une version provisoire.
« C'est pire qu'une accusation contre Maxime. »
« Merci. »
« Je ne plaisante pas. Une accusation, on peut la contester. Des tableaux obligent l'école à produire ses propres chiffres. »
« C'est le but. »
« Quand vas-tu publier ? »
« Après le Delaroche. »
Il leva les yeux.
« Après ? »
« Si je publie avant et que je perds, je serai la mauvaise perdante. Si je publie avant et que je gagne, on dira que le jury a cédé à la pression. Je veux que les œuvres soient jugées d'abord. »
Lucien la regarda longtemps.
« Tu deviens terrifiante. »
« J'ai eu de bons professeurs. »
Le rapport posait un problème moral supplémentaire : Élise elle-même avait bénéficié du système. La visite Roussel n'avait jamais été ouverte. Son nom avait circulé dans Orphée. Lucien avait plaidé pour elle.
Nora voulait mentionner des cas individuels.
Élise refusa.
« Si on transforme ça en liste de mauvais enfants riches, la direction condamnera Orphée et gardera tous les mécanismes adultes. »
« Certains ont quand même profité du système. »
« Moi aussi. »
Nora resta silencieuse.
« Je ne veux pas protéger Lucien », ajouta Élise. « Je veux viser le bon niveau. »
La semaine précédant le jury final, Maxime demanda à la voir seul.
À l'Atelier 7, il posa un dossier devant elle.
Une résidence de six mois à Berlin, entièrement financée. Normalement réservée aux diplômés. Saint-Aurélie pouvait proposer un candidat exceptionnel.
Le formulaire portait déjà son nom.
« Tu as du talent », dit Maxime. « Et une intelligence institutionnelle rare. Ne gaspille pas les deux dans une campagne de pureté qui se terminera par un comité et une nouvelle page web. »
« Tu veux que je retire le rapport. »
« Que tu le retardes. Laisse-nous réformer de l'intérieur. »
Élise parcourut le dossier.
« Je veux la nomination. »
Maxime sourit.
« Et je publierai quand même le rapport. »
Son sourire disparut.
« Tu ne peux pas avoir les deux. »
Élise referma le dossier.
« Alors ce n'était pas une opportunité. C'était un paiement. »
Elle se leva.
En sortant, elle ressentit quelque chose qu'elle n'avait jamais éprouvé en refusant une porte.
Pas la fierté.
La liberté de savoir exactement ce qu'elle venait de perdre.
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