L'ATELIER DES OMBRES
Lire le chapitre 17: DEUX MINUTES
Après la remise du prix, une réception fut organisée.
Le directeur donna à Élise une coupe de champagne et une petite carte avec trois noms.
« Deux minutes. Remerciez la fondation, vos professeurs, votre famille. Rien de compliqué ce soir. »
Rien de compliqué.
Élise glissa la carte dans sa poche.
Lucien la trouva dans le couloir de service.
« Tu n'es pas obligée de le faire maintenant », dit-il.
« Tu sais ce que je vais faire ? »
« Je connais ton visage. »
« Je suis devenue si lisible ? »
« Pour moi. »
Elle baissa les yeux.
« Et toi, tu ferais quoi ? »
Lucien réfléchit.
« Il y a un an, j'aurais pris le prix, attendu six mois, gagné du poids et négocié en privé. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant je crois que la négociation privée est souvent la manière dont les gens comme moi se racontent qu'ils ont changé le système sans perdre les invitations. »
Élise leva un sourcil.
« Les gens comme toi ? »
« J'expérimente l'honnêteté. C'est inconfortable. »
Elle monta sur l'estrade.
Elle remercia la fondation. Vautrin, qui eut l'air physiquement contrarié d'être cité. Ses parents, qui regardaient la cérémonie en vidéo depuis Tours parce qu'on ne ferme pas une boulangerie un jeudi soir pour un prix, même très important.
Puis elle posa la carte préparée.
« Ce prix compte pour moi. L'argent compte. L'atelier compte. Les rencontres qui viendront ensuite comptent. C'est précisément pour cette raison que je veux parler de la façon dont l'accès est distribué ici. »
Le sourire du directeur se tendit.
Élise expliqua l'audit.
Elle parla de critères non publiés, de conflits d'intérêts irrégulièrement déclarés, de visites professionnelles réservées à quelques étudiants sans procédure ouverte, de boursiers très visibles dans la communication de mécénat mais moins présents dans les réseaux d'anciens.
« Je ne dis pas que tous les prix sont truqués. Je n'ai aucune preuve permettant de dire que le prix que je reçois ce soir a été attribué de manière irrégulière. Je ne dis pas non plus que les étudiants bénéficiant de relations sont sans mérite. Certains sont des artistes remarquables. Je dis que le talent ne devrait pas avoir besoin d'instructions privées pour trouver la porte. »
Le directeur se leva.
« Élise— »
« J'ai presque terminé. »
Quelques rires nerveux éclatèrent.
Elle annonça que le Rapport sur l'accès à Saint-Aurélie serait publié le soir même. Aucune donnée étudiante privée. Aucune accusation pénale. Des demandes concrètes : critères publiés, déclaration des conflits, ouverture des opportunités professionnelles, supervision indépendante des grands prix et bourses.
Pendant une seconde, personne n'applaudit.
Puis Solène frappa dans ses mains.
Une fois.
Deux fois.
Lucien la rejoignit.
Nora. Camille. Hugo.
Des étudiants se levèrent. Quelques professeurs hésitèrent. Vautrin commença à applaudir lentement, comme s'il notait encore la performance.
Élise termina :
« Saint-Aurélie m'a appris à regarder les structures. J'en suis reconnaissante. J'espère que l'école survivra au fait d'être regardée à son tour. »
À vingt-deux heures sept, le rapport fut mis en ligne.
À minuit, trois journalistes spécialisés l'avaient partagé.
Le lendemain à huit heures trente, Saint-Aurélie annonça qu'elle examinait « avec sérieux les constats présentés ».
À neuf heures douze, Maxime Roche démissionna de ses fonctions de représentation étudiante « pour raisons personnelles ».
À neuf heures quarante, Élise reçut un courriel de la résidence berlinoise.
Sa nomination avait été retirée.
Elle relut le message.
Puis elle éclata de rire.
Pas parce que c'était drôle.
Parce que, pour une fois, le prix d'un refus apparaissait clairement sur la facture.
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