L'ATELIER DES OMBRES
Lire le chapitre 23: DEVENIR ANCIENNE
Trois ans plus tard, Élise revint à Saint-Aurélie comme artiste invitée.
Le directeur avait changé. Vautrin non, si l'on exceptait ses cheveux plus blancs et son mépris plus sophistiqué pour les présentations PowerPoint.
Atelier Commun occupait désormais une salle vitrée à côté du service des étudiants. L'annuaire comptait plus de huit cents anciens. Les grands appels à candidatures étaient affichés avec leurs critères et leurs jurys. Les étudiants continuaient à murmurer que certains professeurs avaient des favoris.
Ils avaient raison.
Les étudiants riches pouvaient toujours acheter de meilleurs matériaux, vivre près de l'école, voyager, accepter un stage sous-payé et travailler moins d'heures alimentaires.
Aucune réforme n'avait aboli la classe sociale.
Mais certaines portes ne nécessitaient plus de connaître secrètement la personne qui détenait la clé.
La carrière d'Élise était devenue réelle, c'est-à-dire irrégulière.
Des expositions à Paris, Bruxelles et Lille. Une exposition ratée à Londres qui lui avait coûté plus qu'elle n'avait rapporté. Des critiques généreuses, d'autres cruelles. Assez de ventes pour louer un véritable atelier à Montreuil. Pas assez pour oublier les factures.
Ses parents avaient remplacé leur plus vieux four grâce à une somme qu'Élise leur avait offerte et qu'ils avaient d'abord refusée pendant deux mois.
Nora était devenue photographe indépendante, travaillant entre Marseille, Paris et Alger. Camille réalisait des commandes publiques monumentales et jurait contre les normes de sécurité. Hugo avait rejoint un collectif de fabrication à Aubervilliers et parlait rarement à son père.
Solène co-dirigeait Atelier Commun et se plaignait que la transparence produise trop de formulaires.
Lucien partageait son temps entre Paris et Lisbonne.
Son cycle Héritage avait finalement été exposé sans soutien de la Fondation Valcourt. Étienne avait assisté au vernissage et n'avait rien acheté.
Lucien avait considéré cela comme un succès majeur.
Avant sa conférence, Élise entra dans l'atelier C.
Un nouveau groupe travaillait près des fenêtres du nord.
Aucun chevalet n'y semblait réservé.
Une étudiante avec une tache de bleu sur la joue leva la tête.
« Vous êtes Élise Moreau ? »
« Élise suffit. »
« J'ai vu Closing Time à Lille. »
« Les cadres étaient droits ? L'installateur me terrifiait. »
La jeune femme rit.
Puis elle hésita.
« Je peux vous demander quelque chose ? »
« Oui. »
« C'est vrai qu'il y avait ici une société secrète qui décidait qui gagnait les prix ? »
Élise regarda l'atelier.
L'histoire préférait les légendes propres. Elles tenaient mieux dans une phrase.
« Non », répondit-elle. « C'était plus compliqué. »
L'étudiante eut l'air déçue.
Élise sourit.
« C'est la partie utile. »
Après sa conférence, elle traversa la cour.
Une cale de bronze maintenait la grande porte ouverte contre le vent.
La surface était rayée, terne, presque noire sur les bords.
Des centaines de chaussures l'avaient touchée sans savoir ce qu'elle avait été.
Élise s'arrêta une seconde.
Puis elle passa la porte.
Paris l'attendait de l'autre côté, comme au premier jour.
Mais elle n'avait plus besoin qu'on lui dise où aller.
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