L'ATELIER DES OMBRES
Lire le chapitre 22: LA LYRE FONDUE
En mai, un paquet apparut sur la table de l'atelier d'Élise.
À l'intérieur : la lyre en bronze de l'Atelier 7.
Aucun mot.
Elle alla voir Solène.
« C'est toi ? »
Solène regarda l'objet avec dégoût.
« J'ai du goût. »
« Hugo ? »
« Trop sentimental. »
« Lucien ? »
« Demande-lui. »
Lucien nia. Camille nia. Nora nia avec un enthousiasme suspect, mais Élise savait qu'elle aurait préféré envoyer une photographie compromettante plutôt qu'un symbole.
Une semaine plus tard, Maxime lui écrivit.
Je pensais que tu devais l'avoir. Tu voulais renverser la table. Considère ceci comme le centre de table.
Élise lut plusieurs fois.
Il n'y avait pas d'excuse.
Pas de demande de pardon.
Seulement une reconnaissance assez froide pour lui ressembler.
Elle répondit :
La table n'existe plus.
Puis elle apporta la lyre à Camille.
« Fais-la fondre. »
Camille eut le sourire le plus joyeux de l'année.
« Enfin le sacrifice rituel. »
Elles transformèrent le bronze en vingt petites cales triangulaires.
Pendant l'exposition de fin d'année, les cales maintinrent ouvertes plusieurs portes de Saint-Aurélie : ateliers, bibliothèque, salle de réunion, couloir administratif.
Aucun cartel ne les expliquait.
La plupart des visiteurs ne remarquèrent rien.
Élise préférait cela.
Un symbole qui devient un outil lui semblait plus utile qu'un symbole conservé sous verre.
Au même moment, Atelier Commun lança son annuaire d'anciens.
Le principe était presque embarrassant de simplicité : tout étudiant pouvait s'inscrire, indiquer son domaine, puis demander un maximum de deux mises en relation par semestre. Les anciens choisissaient s'ils acceptaient les demandes. Les rendez-vous n'étaient pas garantis, mais l'information cessait d'être secrète.
Le premier mois, deux cent trente étudiants s'inscrivirent.
Le deuxième, Solène se plaignit du nombre de courriels.
« Voilà », dit Nora. « La démocratie. Beaucoup de mails. »
Solène lui lança un stylo.
Lucien, lui, n'utilisa presque jamais son accès familial pour le réseau. Il remplit cependant une fiche comme tous les autres : peinture, développement de projet, candidatures internationales.
Élise la lut.
« “Peut relire un dossier de résidence.” Tu es devenu raisonnable. »
« Ne le répète pas. »
« Ton père sera dévasté. »
« Il l'est déjà. »
Étienne Valcourt avait appris que son fils refusait le programme de la fondation.
Il invita Lucien à déjeuner.
Lucien y alla.
Lorsqu'il revint, Élise le trouva assis sur les marches devant l'atelier.
« Alors ? »
« Il m'a demandé combien de temps je comptais transformer une crise étudiante en identité personnelle. »
« Charmant. »
« Je lui ai demandé combien de temps il comptait transformer une identité familiale en plan de carrière. »
Élise s'assit à côté de lui.
« Et ? »
« Nous avons mangé le dessert en silence. »
Elle posa sa tête contre son épaule.
« C'est peut-être du progrès. »
« Chez les Valcourt, oui. »
Quelques semaines plus tard, Lucien reçut quatre refus de résidences.
Il imprima les courriels et les encadra dans son atelier.
« C'est pathologique », dit Élise.
« C'est pédagogique. »
La cinquième candidature fut acceptée à Lisbonne.
Trois mois.
La veille de son départ, ils traversèrent Paris jusqu'au Pont des Arts.
« On fait quoi ? » demanda Lucien.
« Avec quoi ? »
« Nous. Trois mois. Deux villes. »
Élise regarda la Seine.
« On le fait mal. »
« Ça me va. Je déteste l'idée d'excellence appliquée aux relations. »
Il resta silencieux, puis dit :
« Mon père m'a demandé si tu étais la raison pour laquelle je changeais tout. »
« Qu'est-ce que tu as répondu ? »
« Que ce serait flatteur pour nous deux et faux. »
Élise sourit.
« Très bonne réponse. »
« J'apprends. »
« Je facture. »
Lucien se tourna vers elle.
« Élise. »
« Oui ? »
« Je t'aime. »
Elle le regarda.
Il n'avait plus de carte à lui donner. Plus de réunion secrète à ouvrir. Plus de juré à lui présenter sans qu'elle sache ce que cela coûtait.
Ce fut précisément pour cela qu'elle le crut.
« Je t'aime aussi. »
Lucien sourit.
« Étrangement simple. »
« N'en prends pas l'habitude. »
Ils s'embrassèrent au-dessus de la Seine tandis que des touristes photographiaient Paris derrière eux.
Personne ne savait qu'ils assistaient à la fin d'une très longue dispute.
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