L'ATELIER DES OMBRES
Lire le chapitre 9: LE PÈRE VALCOURT
Étienne Valcourt vint à Saint-Aurélie pour le dîner annuel des mécènes.
Il avait l'élégance parfaite des hommes dont chaque photographie publique a été choisie par quelqu'un d'autre. Autour de lui circulaient administrateurs de musées, dirigeants de fondations, élus, galeristes et anciens ministres.
Le tableau d'Élise, Après le pain, était accroché face au mur des donateurs.
Étienne s'arrêta devant.
« C'est à vous ? »
« Oui. »
Il observa les fours noirs.
« Mon grand-père travaillait dans une aciérie. »
Élise avait déjà remarqué que les riches citaient volontiers un ancêtre ouvrier comme certificat de solvabilité morale.
« Il aimait ça ? » demanda-t-elle.
Lucien, derrière son père, toussa pour cacher un rire.
Étienne la regarda plus attentivement.
« Je ne sais pas. Il est mort avant que je pense à lui demander. » Puis, à Lucien : « C'est elle ? »
« Elle quoi ? » demanda Élise.
« La peintre boursière dont tu dis qu'elle est difficile. »
Lucien se figea.
« Il est observateur », répondit Élise.
Étienne sourit.
« J'aime les artistes difficiles. Ils deviennent plus simples après leur première facture. »
Puis il s'éloigna.
Le soir, le directeur annonça un nouveau fonds de mobilité sociale financé par la Fondation Valcourt.
La salle applaudit.
Lucien non.
Élise le retrouva plus tard derrière les ateliers de sculpture.
« Tu détestes ton père. »
« Non. »
« Très convaincant. »
Lucien s'assit sur un socle en pierre.
« Ma mère est partie quand j'avais douze ans. Après, mon père a transformé chaque relation en structure. Écoles, professeurs, stages, programmes d'été. Il ne donne presque jamais d'ordre. Il construit des pièces où le seul choix raisonnable est celui qu'il préfère. »
Élise s'assit à côté de lui.
« Ça explique beaucoup de choses. »
« Toujours aimable. »
« Toujours précise. »
Il lui demanda si elle avait déjà désiré quelque chose que ses parents ne comprenaient pas.
« Souvent. »
« Et ils faisaient quoi ? »
« Ils me demandaient d'expliquer jusqu'à ce qu'ils comprennent assez pour me laisser essayer. »
Lucien eut un petit rire.
« Épuisant. »
« Oui. »
Leurs épaules se touchaient presque.
« Je suis désolé pour le couloir », dit-il.
« Le baiser ? »
« Oui. »
« Tu t'es excusé en ne recommençant pas. »
« J'avais compris : pas sans demande. »
« Ce n'est pas ce que j'ai dit. »
« Je progresse mal. »
Élise le regarda.
Cette fois, elle l'embrassa.
Lentement.
L'absence de colère rendit le geste infiniment plus dangereux.
Quand elle recula, Lucien demanda :
« Ça veut dire quoi ? »
« Rien d'utile. »
Il hocha la tête.
« Parfait. »
Aucun des deux ne le crut.