L'Avocat Lié par Serment
Lire le chapitre 20: The Alliance Forged
Le numéro irlandais sonna trois fois avant qu’une voix de femme, sèche comme un acte notarié, ne réponde.
— Keane.
— Fiona Keane, barrister au barreau de Dublin ?
— Qui demande ?
Elias Thorne ferma les yeux. Le réverbère au-dessus de lui bourdonnait, et les douze messages non lus pesaient toujours dans sa poche. Il avait un peu plus de six heures avant la cérémonie de Cordelia.
— Je m’appelle Elias Thorne. Je suis le titulaire de l’audit du Pacte de Londres.
Silence. Puis un rire bref, sans joie.
— Vous êtes soit un imbécile, soit un homme très dangereux. Les deux, probablement. Comment avez-vous eu ce numéro ?
— Votre nom circule chez ceux qui n’ont pas signé. Un avocat libre, sans allégeance, qui a refusé trois offres de la Maison Covenant.
— Les refuser ne veut pas dire les combattre. Je ne signe pas de contrats que je ne peux pas lire, et la Maison ne laisse personne lire son petit traité. On m’a proposé une fortune pour cautionner une clause d’arbitrage. Le texte faisait dix-sept pages. Les exceptions en faisaient seize.
Elias sourit malgré la douleur qui lui tirait encore les côtes.
— Je connais cette clause. C’est la douzième annexe. Celle qui transforme tout différend en dette personnelle.
— Vous la connaissez. Intéressant. Vous êtes le premier avocat de Londres qui avoue comprendre ce qu’il signe.
— Je ne signe plus rien. J’audite. Et l’audit a révélé des choses que la Maison préférerait garder dans l’ombre.
Nouveau silence. Il entendit une chaise grincer, comme si elle changeait de pièce, cherchait de l’intimité.
— Vous avez une heure pour me convaincre. Je donne une consultation gratuite à un artiste qui va mourir ce soir si on ne casse pas un contrat de prêt. Si vous pouvez m’aider sur ce dossier, on parlera de votre tribunal.
— Une preuve de concept.
— Exactement. Parole donnée, pas de contrat, pas de sceau. Si vous voulez que je vous croie, vous me montrez ce que vous savez faire.
La ligne coupa.
Elias baissa le téléphone. Les gouttes de pluie commençaient à s’accumuler sur l’écran. Il regarda le numéro suivant sur la liste : Julian Glass, Soixante ans de pratique, une étude au nom effacé d’un registre corporatif qu’aucun magicien n’avait jamais pu localiser.
Le rendez-vous était dans un café de Soho, au sous-sol, entre une boutique de disques et un magasin de fournitures occultes qui sentait le vieux papier et le soufre.
Julian Glass était un homme mince comme un acte additionnel, vêtu d’un costume gris qui avait vu trois décennies de tribunaux. Il buvait un thé sans sucre en lisant un journal daté de 1998.
— On m’a dit que vous cherchiez des avocats libres, dit-il sans lever les yeux. Les avocats libres sont une espèce rare, monsieur Thorne. La plupart sont morts, ou sous contrat, ou les deux.
— Vous êtes vivant.
— Vous êtes optimiste. C’est une qualité, mais elle tue plus de clients qu’elle n’en sauve.
Il posa le journal. Son regard était clair comme de l’eau de source, sans dette, sans ombre.
— J’ai vu votre audit sonner à travers toute la ville. La Chime de Breach. Vous avez survécu. Personne ne survit à la Chime sans un contrat secret avec soi-même.
— Vous avez fait pareil ?
— J’ai fait mieux. Je me suis retiré avant la Chime. J’ai vendu mon étude à un homme qui ne savait pas ce qu’il achetait. Il a signé mon passif. Je me suis effacé. Les Covenant ont oublié que j’existe.
— Pourquoi me parler, dans ce cas ?
Julian vida son thé en une gorgée, un geste précis, chirurgical.
— Parce que j’ai vu quelque chose dans votre signature, Thorne. L’empreinte de votre père. Il m’a sauvé la vie, il y a quarante ans, en refusant de signer une clause qui m’aurait enchaîné à la Maison pour deux générations. Je lui dois une dette qu’aucun contrat ne peut annuler.
— Une dette libre.
— La seule sorte qui compte.
Elias s’assit en face de lui. Il posa la copie manuscrite de la méthode Carlisle sur la table, une liasse de feuilles froissées par sa course hors de la British Library.
— Voici la preuve de concept. Une jeune artiste a signé un prêt à taux usuraire avec un homme de la Maison Covenant. Elle a un mois de retard. La clause de déchéance du terme prévoit son exécution — sa mort, monsieur Glass, pas celle de son art — dans les prochaines heures. Un tribunal de rupture peut déclarer le pacte nul ab initio, mais il faut trois avocats libres, et une quatrième partie pour tenir quittes les obligations.
Julian parcourut les pages. Son doigt s’arrêta sur une annotation de la main d’Elias.
— Vous avez écrit cette méthode en dehors de la juridiction de Londres.
— Pour qu’elle ne soit pas contaminée par le Pacte.
— Intelligent. La bibliothèque est contractuellement liée, mais une copie écrite à la main, hors de son périmètre… Vous avez pensé à ce détail.
— C’est mon métier, dit Elias. Je pense aux détails.
— Vous pensez à Cordelia.
Elias ne répondit pas. Le nom resta suspendu entre eux comme un sceau non apposé.
— La cérémonie est ce soir, dit Julian. Vous ne pouvez pas être à deux endroits à la fois. Casser la clause de l’artiste vous prendra la soirée, et vous laissera affaibli pour la Maison.
— Je le sais.
— Et pourtant vous voulez qu’on fasse ce test d’abord.
Elias le regarda droit dans les yeux.
— La méthode Carlisle ne peut pas être appliquée sur le Pacte de Londres tant qu’on ne l’a pas prouvée sur un contrat moins protégé. Si on échoue ce soir, on ne saura rien pour elle. Si on réussit, on aura la preuve que le tribunal fonctionne.
Julian replia le document avec soin, comme un homme qui respecte l’encre.
— Il y a un autre problème, dit-il. Vous parlez de trois avocats libres. Vous avez moi, vous avez probablement cette Irlandaise que vous venez de convaincre — ne prenez pas cet air surpris, je lis les numéros à l’envers depuis trente ans —, mais vous êtes vous-même le troisième.
— Je ne suis plus sous contrat.
— Vous l’êtes, Thorne. Pas avec la Maison. Avec vous-même. Votre défense lors de la Chime a activé des clauses d’annulation qui vous lient à votre propre parole. Un avocat qui signe avec lui-même n’est pas libre. Il est prisonnier de sa propre stratégie.
Elias serra la mâchoire. Julian avait raison. Il avait senti ce poids depuis la Chime, comme un fil invisible qui le tirait vers l’intérieur, vers la promesse qu’il s’était faite de survivre.
— Alors il me faut un quatrième avocat.
— Non. Il vous faut un avocat qui n’a jamais signé avec lui-même. Un homme ou une femme qui n’a aucune dette, aucune promesse personnelle, aucun conflit. C’est rare.
La serveuse du sous-sol s’approcha. Elle avait les mains tachées d’encre et une expression douce, presque absente. Elle déposa un verre d’eau devant Elias sans le regarder.
— Il y a quelqu’un, dit-elle.
Elias se tourna. La serveuse le fixait maintenant, et ses yeux n’avaient rien d’absent. Ils étaient épuisés, oui, mais nets, comme un contrat qu’on a lu cent fois.
— Quelqu’un qui n’a jamais signé avec personne, dit-elle. Quelqu’un que la Maison a oubliée parce qu’elle n’a jamais eu de valeur à leurs yeux.
— Et qui êtes-vous ?
Elle posa un cahier sur la table. À la couverture, un symbole en blanc : un tribunal, une balance vide, et une signature qui n’était pas une signature — c’était une absence.
— Je suis la troisième partie, dit-elle. Celle qui tient quittes.
Le téléphone d’Elias vibra. Le message de Fiona Keane, bref comme une sentence :
« L’artiste est enlevée. Ils avancent l’exécution à minuit. Vous avez trois heures. »
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