Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 1: Arrival in the Rain
La pluie arriva sans prévenir, comme une insulte lancée à la face du ciel bleu de l’après-midi. Camille serra les mains sur le volant, les jointures blanchies, tandis que les essuie-glaces du vieux break Peugeot luttaient contre des trombes d’eau si denses qu’ils semblaient battre de l’air au lieu de l’eau. Le paysage de lavande, qu’elle avait tant rêvé de revoir, s’était dissous dans un rideau gris-vert. Les cyprès, habituellement si droits, se courbaient comme des pénitentes sous la bourrasque.
Elle avait calculé son arrivée à l’heure du goûter. Elle avait imaginé une lumière dorée, le chant des cigales, l’odeur du thym écrasé sous ses semelles. Elle n’avait pas imaginé ça : un déluge quasi biblique qui transformait la route départementale en ruisseau de terre rougeâtre, et la Peugeot chargée jusqu’au toit de cartons et de souvenirs de dix ans de mariage qui hoquetait comme une mourante.
Un bruit sourd sous le capot, puis un autre, puis un râle métallique qui n’augurait rien de bon. Camille jura — un mot précis, appris de sa grand-mère, qu’elle n’avait pas utilisé depuis le collège — et guida la voiture vers le bas-côté. Le moteur eut un dernier soubresaut, puis le silence s’abattit, troublé seulement par le tambourinement de la pluie sur le toit et le souffle court de son propre désarroi.
Elle resta assise un moment, les mains encore accrochées au volant, à regarder le paysage flou à travers le pare-brise. Voilà. Elle était à moins de cinq kilomètres de Moustiers, le village où elle était née, et elle était en panne, sous un orage qui semblait durer depuis des heures alors qu’il avait éclaté il y a quinze minutes à peine.
Elle sortit, s’enfonça jusqu’aux chevilles dans la boue, et jura à nouveau, plus fort. À travers le rideau d’eau, elle distingua une masse claire — un mur, un portail, quelque chose. Elle cligna des yeux. Une façade. Deux étages. Des volets fermés. Un panneau, à moitié arraché par le vent, qui battait comme une aile cassée.
Elle s’approcha, les pieds aspirés par la glaise, et lut à travers le déluge : « La Maison Bleue ».
Le nom lui tomba dessus comme un coup de poing dans le ventre.
Elle connaissait cette maison. Comment l’aurait-elle oubliée ? C’était là que Julien avait passé tous ses étés, chez sa tante Odette, avant que celle-ci ne meure et ne lui laisse la bâtisse. C’était là qu’ils s’étaient embrassés pour la première fois, sous la glycine du jardin, un soir de juillet. Elle avait dix-sept ans. Il venait d’en avoir dix-huit. Ils avaient juré de ne jamais se quitter. Ils avaient eu tort.
À l’époque, la maison avait une autre allure : vieille, mais vivante, avec ses contrevents bleu outremer un peu écaillés et son jardin débordant de roses anciennes. Maintenant, les volets étaient fermés, le crépi avait des crevasses, et un panneau « À vendre » s’inclinait tristement sous les coups de boutoir de la pluie. Sauf que le panneau disait aussi, en petites lettres : « Fermé pour cause de travaux. Réouverture bientôt. »
Julien. Julien était là.
Camille resta plantée sous la pluie, dégoulinante, la boue jusqu’aux mollets, à contempler une porte qu’elle reconnaissait encore, avec sa poignée de cuivre terni. Elle pouvait faire demi-tour. Marcher. Attendre que la pluie cesse. Appeler une dépanneuse. Ce n’était pas une bonne idée de se présenter ainsi, trempée comme un caniche, après onze ans, devant l’homme qu’elle avait laissé sans un au revoir, avec un mot glissé sous sa porte, fuyant à l’aube pour un poste à Paris et un mariage qui n’avait jamais été qu’une fuite en avant.
Mais la dépanneuse, voilà. Son téléphone était mort, la batterie ne donnant plus signe de vie depuis Avignon. La route était déserte. La pluie tombait plus fort. Et le panneau disait « Réouverture bientôt ». Bientôt, ce n’était pas maintenant, ni peut-être jamais. Mais il y avait de la lumière aux volets, une lueur pâle à travers les planches du premier étage, quelque chose qui disait qu’il y avait quelqu’un.
Elle savait que c’était lui. Il n’y avait jamais eu de doute là-dessus. Quarante ans, divorcé lui aussi, comme elle l’avait appris par le tam-tam familial, avec une fille de douze ans qui vivait à Marseille la moitié de l’année. Elle n’avait pas cherché ces informations. Elles étaient venues à elle, comme les nouvelles arrivent toujours dans un village : par osmose, par les mères qui se confient, par Internet parfois. Et voilà qu’elle avait besoin de lui.
Le ciel s’ouvrit encore une fois. Elle ferma les yeux. Elle prit une inspiration. Elle avança vers la porte et frappa trois coups, moins sûrement qu’elle ne le pensait.
Des pas. Des pas qui font craquer un plancher ancien. La porte s’ouvrit, et il était là, Julien Moreau, avec ses mêmes yeux couleur de sous-bois après la pluie, sa même mèche brune qui tombait sur le front, mais des rides qu’elle ne connaissait pas au coin des yeux, et une barbe de deux jours qui ne faisait pas partie de son arsenal d’antan.
Il ne dit rien. Il la dévisagea, comme s’il calculait quelque chose. Camille sentit les gouttes d’eau qui coulaient de ses cheveux collés le long de son cou et le poids des dix années dans le silence entre eux.
« Ma voiture, dit-elle enfin. Elle est tombée en panne. Juste devant chez toi. »
Sa voix était rauque, trempée d’eau et de gêne.
Julien cligna des yeux. Il regarda par-dessus son épaule, comme pour vérifier qu’elle ne rêvait pas, qu’il y avait bien une voiture chargée de cartons, une femme trempée sur son seuil, et que ce n’était pas une apparition provoquée par la solitude d’un homme qui travaillait trop et dormait mal.
« Camille, dit-il. Juste ce mot. Une syllabe qui était un monde. — Je sais. Je sais que c’est toi. Je suis désolée. Je vais chercher un hôtel. — Il n’y a pas d’hôtel. Le village est à quatre kilomètres. — Je vais marcher. Attendre que la pluie cesse. — Tu vas tomber malade. »
Il hésita. Camille vit le conflit passer sur son visage — les années, les mots jamais dits, un mariage qui avait tourné court pour lui aussi, une fille, des heures à construire cette maison, tout ce qu’il avait fait après elle, sans elle. Elle vit tout ça en un éclair et elle comprit qu’il pesait la question, cette question qu’elle n’osait pas poser : est-ce que je te laisse entrer ?
Elle aurait pu lui épargner le choix. Elle aurait pu faire demi-tour et marcher sous la pluie jusqu’au village, arriver trempée chez sa mère, qui lui ouvrirait les bras, ce salut qui n’en finissait pas. Mais elle se dit pour la première fois depuis des années : je n’ai plus rien à prouver. Pas à ma mère. Pas à ce village. Pas même à toi.
« Écoute, tante Odette avait des tartelettes qui soignaient tout, non ? Sers-m’en une, et je serai partie au premier rayon de soleil. »
Un silence. Puis, contre toute attente, Julien laissa échapper quelque chose qui n’était pas un rire, mais qui avait le goût d’un début de rire. Il ouvrit la porte en grand et s’écarta.
« Je n’ai pas de tartelettes à la lavande. Mais il y a du café. Et la cave, pour ta voiture. Un ami mécano, au village. Il passera demain matin. »
Camille franchit le seuil. La maison sentait la peinture fraîche et le bois nouvellement raboté. Le hall était un chantier en cours, avec des sacs de plâtre, une échelle. Mais au fond, une porte vitrée donnait sur une cour où, indistinctement, une glycine devait toujours s’accrocher.
« Tu refais la maison, dit-elle, une constatation, pas une question. — Je la rachète à ma propre tante absente. Trop de souvenirs, trop de poussière. Elle mérite une seconde chance, comme tout le monde. »
Il dit ça en se retournant vers la cuisine, sans la regarder. Camille suivit, laissant une traînée d’eau sur le plancher. Ses casseroles, à elle, étaient dans un carton dans le coffre de la voiture. Sa vie, à elle, était en suspens. Et maintenant, le plus improbable des arrêts : la Maison Bleue, qui était fermée à la vie depuis dix ans, rouvrait sa porte à la seule femme qu’elle n’aurait jamais dû revoir.
Julien lui tendit une serviette rugueuse. Elle la prit. Il versa du café dans deux tasses colorées, des céramiques artisanales qu’elle reconnut — le travail de la poterie du village, de quoi elle se souvenait. Il n’y avait pas de tartelettes, mais une boîte de biscuits, entamée, un peu triste.
Dehors, la pluie sembla ralentir. Le ciel ne se déchirait plus, il se contentait de pleuvoir, avec une monotonie presque douce. Camille s’assit à la table de la cuisine — la même table que tante Odette, les mêmes chaises de rotin, la même odeur de lavande qui venait de l’armoire.
Elle regarda Julien qui s’affairait, les épaules un peu plus tombantes qu’avant, et qui ne la regardait pas. Dix ans de silence. Plus qu’un linceul de pluie entre eux.
« La chambre pour la nuit, dit-il soudain, en se retournant, le dos appuyé à l’évier. Il y a une chambre d’amis. C’est la seule qui est finie. Tu veux... »
Il ne finit pas sa phrase. Mais la question flottait entre eux, suspendue comme la pluie à la gouttière.
Camille regarda ses mains, ses mains de cuisinière, ses doigts qui avaient tant travaillé pour oublier. Elle pensa aux cartons dans le coffre, à la location qu’elle avait signée à Aix pour un appartement qu’elle n’avait jamais vu, à la perspective d’une nuit dans un hôtel sans âme avec ses cartons pour toute compagnie.
Et une nuit ici, dans une maison aux volets bleus qui sentait la peinture et le souvenir ?
La pluie tambourinait doucement contre la fenêtre. Un ronronnement, presque une caresse. Camille prit la tasse de café entre ses paumes et laissa la chaleur remonter jusqu’à ses poignets jusqu’à ce qu’elle ne sache plus distinguer la promesse d’un refuge de la possibilité de tout recommencer.
« Oui, dit-elle. Une nuit. Juste une nuit. Je serai partie demain. »
La bourrasque, au dehors, choisit ce moment pour claquer un volet du deuxième étage. Julien leva les yeux. Camille les vit, ces mêmes yeux, et y lut quelque chose qu’elle ne savait pas encore nommer.